MARTHE ET MARIE
Gn 18, 1-10 ; Col 1, 24-28 ; Lc 10, 38-42
Seizième dimanche du temps ordinaire – Année C (23 juillet 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
A la limite on pourrait y voir une opposition entre la vie consacrée à Dieu, la vie de célibat et la vie du mariage, la vie familiale avec toutes ses nécessités, toutes ses quotidiennes obligations, celles des mères de famille qui doivent s'occuper de leurs enfants, celles des pères de famille qui doivent gagner la subsistance de leur épouse et de leur progéniture, bref, il y aurait d'une part la supériorité de ceux qui sont "seuls pour le Seigneur", qui ne vivent que dans le regard du Seigneur, délaissant tout autre activité par rapport à nous, pauvres humains, débordés par tant de soucis nécessaires mais dont Jésus dit qu'ils sont secondaires.
Tout ceci n'est pas absolument faux, mais c'est extrêmement outré et c'est en tout cas assez déformé par rapport au texte de l'évangile lui-même. Tout d'abord, Jésus n'a jamais dit que Marthe avait tort de le recevoir chez elle, que Marthe avait tort de préparer le repas, que Marthe avait tort de s'occuper de toutes les nécessités de la vie quotidienne. Jésus était heureux de s'arrêter chez Marthe, de même que Jésus était heureux de demander à Zachée de le recevoir chez lui. Jésus manifeste que c'était un honneur et une grande grâce pour Zachée, et donc aussi pour Marthe, de le recevoir. Par conséquent, il y avait là un ministère d'une grande qualité, d'une grande valeur et importance. Partout Jésus encourage les disciples à l'hospitalité et une hospitalité qui doit être active, industrieuse et pleine d'amour pour celui qui est reçu. En réalité Jésus ne fait pas de reproche à Marthe ou plutôt Jésus ne fait qu'un seul reproche à Marthe, c'est d'avoir pris elle-même l'initiative de faire un reproche à sa sœur Marie Ce n'est pas Jésus qui ouvre les hostilités, c'est Marthe. "Cela ne te fait rien de voir ma sœur rester là sans rien faire. Dis-lui donc de m'aider !" Et c'est parce que Marthe méprise l'importance de ce que fait Marie, c'est parce que Marthe sous-estime l'activité de Marie qui est aux pieds du Seigneur que Jésus prend la défense de Marie. Au fond, Il dit à Marthe : "Tout ce que tu fais c'est très bien, mais "tu t'inquiètes pour beaucoup de choses". Et parmi toutes les choses dont tu t'inquiètes, il y en a une seule qui est importante". Autrement dit, Jésus reproche à Marthe non pas de l'accueillir, mais de ne pas reconnaître, dans une vraie hiérarchie de valeurs, ce qui est plus important encore que tout ce qui est très important, ce qui est plus important que les activités domestiques, c'est-à-dire d'écouter le Parole du Seigneur.
Par conséquent, ce que Jésus veut dire, ce n'est pas que les activités d'organisation de ce monde, la vie professionnelle, la vie familiale, les obligations dans lesquelles nous sommes engagés sont sans importance ou doivent être négligées ou rejetées, mais que, à l'intérieur de tout cela, il y a quelque chose d'encore plus important, de beaucoup plus fondamental. Alors quelle est cette chose importante et fondamentale qui doit être au cœur de toute vie, que cette vie soit contemplative ou que cette vie soit active ? Marthe et Marie ne s'opposent pas comme deux genres de vie. Ce que Jésus met en valeur, à l'intérieur de toute vie, c'est une activité déterminée, une activité particulière qui consiste en une apparente passivité, qui consiste à se tenir aux pieds du Seigneur pour écouter sa Parole. C'est cela que Jésus qualifie de "l'unique nécessaire". Une seule chose est indispensable, non pas parce que les autres sont rejetées dans une secondarité sans intérêt, mais parce que cette unique chose est celle qui donne à tout le reste son sens. Quelle est dont cette unique chose nécessaire ?
Ce n'est pas de rester immobile, ce n'est pas de ne rien faire. C'est d'être comme suspendu aux lèvres du Seigneur, à la Parole de Dieu. Qu'est-ce qui fait que Marie est assise aux pieds de Jésus ? Ce n'est pas qu'elle néglige les activités quotidiennes, c'est qu'elle est littéralement fascinée par le visage du Christ, fascinée par la Parole de Jésus.
Et elle est tellement captivée, tellement émerveillée par cette Parole qu'elle en oublie le reste. Non pas qu'elle méprise le reste, mais elle n'a plus le loisir d'y penser parce qu'elle est tout entière saisie par la rencontre de Jésus. C'est cela qui est le cœur de toute vie.
Au cœur de toute vie, qu'elle soit débordante d'activité ou qu'elle soit comme on imagine celle des contemplatives, à tort d'ailleurs, sans activité, car les religieuses ont beaucoup d'activités à l'intérieur de leur monastère, que notre activité soit professionnellement débordante ou plus circonscrite à l'intérieur du foyer ou d'une communauté il y a une réalité qui est fondamentale, qui est au cœur de tout le reste et qui va donner son vrai sens à tout le reste, c'est le visage du Christ. Cela seul peut donner signification au reste de ce que nous faisons. Le visage du Christ comme source de l'amour qui va remplir notre cœur. Car c'est seulement de la présence du Christ, c'est seulement du contact permanent avec le Christ que nous pouvons tirer cette source permanente, jaillissante d'amour qui peut remplir tout le reste de notre vie. Car après tout, à quoi ça sert de recevoir des hôtes ? à quoi cela sert-il de se dévouer pour ses enfants ? à quoi ça sert de gagner la vie de sa famille si ce n'est pas par amour ? Si c'était par pure obligation ou pour le plaisir de travailler comme cela arrive peut-être à certains pères de famille qui passent plus de temps à la vie professionnelle qu'à la maison, si c'était uniquement par loisir ou par devoir quelle valeur cela aurait-il ? Tout ce que nous faisons n'a de sens que par l'amour que nous y mettons, l'amour de nos proches, l'amour de tous ceux avec qui nous vivons. Mais cet amour-là a sa source dans l'amour du Seigneur, car c'est Dieu qui nous enseigne à aimer, c'est Dieu seul qui a le secret et la clé de l'amour. Et c'est seulement en étant proche, à tout instant, du visage de Dieu que nous pouvons avoir le cœur envahi de son amour qui devient notre amour et qui nous rend capable de donner un sens à tout ce que nous faisons.
C'est cela la place de la prière, la place de la vie contemplative mais en ne prenant pas vie contemplative comme un état réservé à quelques-uns, mais bien plutôt comme une activité ouverte à tous, nécessaire pour tous car aucun de nous n'est dispensé de cette rencontre avec le Seigneur. Aucun de nous n'est dispensé du temps qu'il doit passer à être fasciné par le visage du Seigneur. Et c'est en étant fasciné par ce visage d'amour du Christ que nous sommes envahis par son amour et que nous devenons capables de remplir d'amour toute notre vie, toutes nos activités, tout ce que nous faisons pour les autres, pour nos proches, pour nos frères, pour tous ceux qui nous entourent.
Allons sachons retenir de cet évangile ceci : Nous sommes tous des contemplatifs. Nous devons tous être des contemplatifs, sinon nous risquons fort de rater notre vie, c'est-à-dire de faire de notre vie une sorte de mosaïque ou de kaléidoscope rempli de toutes sortes de choses diverses qui n'ont pas de sens, qui se bousculent, qui se multiplient, qui se gênent les unes les autres. Alors on va d'une activité à une autre, d'une manière effervescente et quelquefois épuisante et fatigante parce que ce qui manque, c'est le sens, le sens profond. Ce sens nous ne pouvons le trouver que dans la prière, que dans le silence, que dans le regard de Jésus, que dans ce désir qui doit remplir notre cœur d'être tout entiers au Christ pour pouvoir être davantage tout entiers à nos tâches quotidiennes, davantage tout entiers à nos frères, davantage tout entiers à nos proches.
Enracinons dans le visage du Christ toutes nos activités, toute notre vie, tous nos amours, toutes nos tendresses, toutes nos recherches de communion, car c'est Lui qui en est la source, c'est Lui qui nous les donne.
AMEN