DEMEURER OÙ DIEU DEMEURE

Sg 12, 13 + 16-19 ; Rm 8, 26-27 ; Mt 13, 24-43
Seizième dimanche du temps ordinaire – Année A (19 juillet 1987)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


L'histoire se passe dans un séminaire, il y a quelques siècles, au moment de la récréation. Quelques séminaristes jouent à la balle au chasseur et l'un d'eux pose la question suivante : "Si nous apprenions tout d'un coup que le jugement der­nier va avoir lieu dans vingt-cinq minutes, que fe­rions-nous ?" L'un dit : "Je me précipite au tribunal de la pénitence pour confesser mes péchés." D'autres se mettent en prière auprès de la vierge. Un troisième invente des macérations. Saint Louis de Gonzague qui était parmi ces séminaristes répond tout simplement : "Je continuerai à jouer à la balle au chasseur."

J'aime bien cette réponse. Cette réponse c'est celle d'un homme qui se pose en face de Dieu, non pas dans ce qu'il fait mais dans ce qu'il est. Ainsi, le jugement dernier arrive dans vingt-cinq minutes, saint Louis de Gonzague reste là où il est et continue à faire ce qu'il avait commencé de faire, même si ce qu'il faisait était un jeu. De fait, nous avons beaucoup tendance à juger de notre valeur d'hommes ou de femmes par rapport à ce que nous faisons et pas beau­coup par rapport à ce que nous sommes. Et cela parce que nous sommes nous échappe un peu. Alors nous comblons ce défaut, ce manque par des activités exté­rieures, par ce qu'on appelle un agir, par des actes. Et dans ces actes nous mesurons un peu quelle valeur nous avons et nous nous confortons un peu dans ce qui nous manque pour nous connaître réellement. En fait, vous le savez bien, l'homme est infiniment plus grand que tout ce qu'il fait, l'homme est infiniment plus grand que tout ce qu'il pense, l'homme est infi­niment grand car il est à l'image de la ressemblance de Dieu.

Pour la plupart nous sommes en vacances ou du moins dans un temps de vacances. Je vous invite donc à un repos, c'est-à-dire pendant un certain temps non pas à faire quelque chose de plus pour Dieu ou pour l'Église, ou à penser quelque chose pour défen­dre l'Église car elle est toujours plus ou moins mena­cée de part ou d'autre, mais je vous invite simplement à être, comme Dieu Lui-même. Car s'il y a une chose que Dieu réussit bien, c'est ce fameux poids, cette fa­meuse présence d'être qui nous donne à être nous-mêmes. Alors, reposons-nous de tous nos soucis, de toutes nos incertitudes, reposons-nous en Lui, et ap­prenons à être. C'est un programme très simple, c'est un mot tout simple, mais c'est infiniment compliqué parce qu'il faut trouver une position, une façon d'être, pour vraiment calmer tout ce bruit intérieur, tout ce qui agite ce qui devrait être notre vie intérieure, et qui devrait être une mer profonde, infiniment profonde, ressourcée par la lumière, par la grâce de Dieu Lui-même, une mer que rien n'agiterait mais inondée du Christ demeurant en nous.

Nous aspirons profondément à nous reposer. Nous aspirons profondément à trouver la paix. Ce qui nous embête pour trouver cette paix, c'est qu'il y a dans la moisson de l'ivraie, du mauvais grain. Cela nous agace, cela nous chatouille. Alors nous préférons regarder à quoi nous ressemblons et tenter, par nous-mêmes, d'enlever le mauvais grain. Le Christ nous l'a dit à l'instant : ce n'est pas de notre ressort que de trier le bon du mauvais grain. Laissons pousser ensemble le bon et le mauvais grain et soyons plus soucieux de Dieu que de nous. C'est un peu cela le péché des ori­gines, le péché originel que de vouloir avoir sur nous-mêmes le regard même de Dieu. Laissons-Lui cette occasion de nous regarder, et évitons à nous-mêmes de nous juger, de vouloir par nous-mêmes discerner ce qui est bien, ce qui est mal. Si nous avions vrai­ment, dans un calme total, les yeux fixés sur Celui qui nous aime, sur Celui qui nous juge, alors le bon et le mauvais grain pousseraient ensemble, et le jour de la moisson venu, seul le blé serait ramassé pour être engrangé et l'ivraie serait jetée dans le feu.

Je ne sais pas pourquoi il y a dans l'homme une tentation permanente de vouloir nous regarder pour voir à quoi nous ressemblons. En fait, ce que nous sommes est terriblement caché derrière ce que nous croyons être. Et vient un jour, tôt ou tard, où nous voyons que nous nous sommes trompés, où ce que nous croyons être n'est pas exactement ce que nous sommes, parce qu'un événement, une épreuve ou un amour nous a dénudés, nous a désarmés et nous a mis, tout d'un coup, en face de l'homme et de la femme que nous sommes réellement, et que Lui, Dieu, voit. Cessons de porter ce regard sur nous-mê­mes et laissons-nous regarder par le Christ, afin que Dieu n'ait pas d'empêchement à inonder de sa lumière, de son ondée, de sa pluie, de sa grâce tout ce que nous sommes. Après, Dieu triera l'ivraie du bon grain, le mauvais blé du bon blé.

Apprenons donc à être, et restons là où nous sommes, en acceptant une fois pour toutes que là où nous sommes c'est notre place, et que nous n'avons pas à la combler par d'autres actions. Le monde est peuplé de gens déçus, qui auraient voulu être des ar­tistes, des peintres, des musiciens ou des génies et ne sont qu'eux-mêmes, et c'est d'ailleurs très beau. Mais, dommage qu'ils ne s'en contentent pas. Dommage qu'ils s'inventent d'autres vies, de multiples actions désordonnées, comme pour combler un vide. Cela c'est une preuve de faiblesse intérieure, c'est une preuve de manque de vie intérieure. Il faut nous an­crer à l'intérieur afin de pouvoir ensuite ressortir et poser nos actes et agir en tant qu'hommes. Mais comment voulez-vous si nous sommes intérieurement perturbés par des conflits ne pas les projeter à l'exté­rieur qui vont engendrer, de façon irrémédiable, une succession de conflits. Vous avez sans doute remar­qué que lorsque nous sommes troublés à l'intérieur, loin d'apporter le calme aux autres, nous provoquons des conflits. Et cela fonctionne comme une espèce de contagion. Alors, avant de commencer à agir, à sortir de nous-mêmes, soyons donc à l'intérieur, demeurons là où Dieu demeure, afin que de ce calme jaillisse tout notre être, tout notre agir. Etre chrétien c'est témoi­gner que Dieu demeure en nous pour ensuite en jaillir.

C'est là que saint Louis de Gonzague a raison. Restons là où nous sommes, dans l'être que nous sommes, fondamentalement enracinés dans cet être. Et n'inventons pas d'autre vie, d'autre idéologie que nous combattons avec force et enthousiasme mais qui ne font que prouver que nous sommes perturbés à l'intérieur. Nous avons à témoigner que Dieu est venu nous libérer, que, comme le dit le psaume "nous sommes entourés de chants de délivrance" et que nous sommes comme une mer paisible, remplie de la grâce de Dieu, et que nous témoignons de cette paix et de cette joie. C'est cela un chrétien, ce n'est pas quelqu'un qui renverse le monde, c'est quelqu'un qui témoigne, par lui-même, de Dieu demeurant en lui, et qui apporte cette paix et cette joie au monde, parce qu'il sait se reposer en Dieu, parce qu'il sait s'accepter là où Dieu l'a mis, sans vouloir changer. Combien de gens, à différents âges, veulent tout changer, veulent tous se renouveler. C'est là qu'on se renouvelle, à l'instant où le Christ vient en nous et l'on ressort tout nouveau, su moins si la foi nous permet de le voir.

Alors, pendant ce temps de vacances, soyons des champions du repos qui s'appelle la prière. Cela peut se faire allongé sur un lit ou sur une plage, cela peut se faire dans n'importe quelle situation et même en montagne. Apprenons-nous à aimer, à désirer cette paix, et que cette paix ne vienne pas de nous, mais qu'elle vienne vraiment de Dieu, car Dieu repose en nous.

 

AMEN