LE MINISTÈRE SACERDOTAL
Jr 23, 1-6 ; Ep 2, 13-18 ; Mc 6, 30-34
Seizième dimanche du temps ordinaire – Année B (21 juillet 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
"Voyant les foules venir à Lui, Jésus fut saisi de pitié car elles étaient comme des brebis sans pasteur, et Il se mit à les enseigner." Le sacerdoce, le métier de prêtre est né des entrailles de Dieu. C'est une chose à laquelle nous ne pensons plus parce que, pour considérer l'Église, nous avons habituellement une vue des choses assez disciplinaire. L'Église, c'est comme une immense armée et "il faut que ça marche". Par conséquent, il y a tous ceux qui sont des petits, des "sans grades", puis une hiérarchie avec au sommet le pape pour que tout marche bien au doigt et à l'œil. C'est pourquoi d'ailleurs on est si souvent désemparé aujourd'hui quand on voit que ça ne marche plus au doigt et à l'œil, car à ce moment-là on se dit : "l'Église n'est plus l'Église" et considère que l'on est en crise. Mais je ne crois pas que le Christ ait institué le sacerdoce simplement pour qu'il y ait de l'ordre et que tout marche bien, que tous les chrétiens pensent la même chose. En tout cas, si l'on en croit le passage que nous venons de lire, le Christ, lorsqu'Il voit les foules venir à Lui, Il en est ému jusqu'aux entrailles car elles sont comme des brebis sans pasteur et c'est pourquoi, alors, Il pense à Lui comme pasteur et à ses apôtres qu'Il va instituer comme pasteurs. C'est précisément la première caractéristique du sacerdoce de sortir des entrailles de Dieu car, dans le monde où vivait Jésus-Christ, pour exprimer la miséricorde et la tendresse on parlait de cette espèce de frémissement profond des entrailles que l'on éprouve lorsqu'on voit quelque chose de dramatique, lorsqu'on voit un homme très malheureux, lorsqu'on voit une très grande souffrance. On dit aujourd'hui, dans une expression un peu vulgaire, pardonnez-moi : on est saisi aux tripes. D'une certaine manière le mot grec dit exactement cela car dans miséricorde il y a le mot entrailles.
Cela veut dire précisément qu'au moment où le Christ voit ce troupeau, voit ces gens qui s'avancent vers Lui, Il se souvient qu'Il est venu pour faire un seul troupeau, mais Il ne dit pas : Je vais tous les faire marcher au pas cadencé. Il est ému au plus profond de ses entrailles. La première chose que le Christ éprouve en pensant qu'Il est l'unique prêtre de ce peuple, c'est d'être saisi aux entrailles par la miséricorde. Par conséquent, le sacerdoce, la vie du pasteur, c'est un ministère de miséricorde. C'est d'ailleurs un mot très beau. Miséricorde veut dire : accorder son cœur à la misère de l'autre. C'est la miséricorde qui accorde le cœur de Dieu à la misère de l'homme. C'est précisément cela le sens profond du sacerdoce : s'il y a des prêtres dans l'Église, ce n'est pas pour faire tout marcher comme on voudrait, mais c'est d'abord pour être proche de la misère de ceux qui marchent et qui cherchent le Christ et le visage de Dieu. C'est d'ailleurs pourquoi si un prêtre n'a pas de miséricorde pour lui-même, il n'en aura pas beaucoup pour les autres. Si un prêtre n'a pas le sens de sa propre misère, il risque d'être gonflé d'orgueil de façon abominable. Si un prêtre n'a pas fait l'expérience de sa propre misère, comment pourra t-il découvrir en vérité la misère des autres ?
C'est donc de là, c'est de ce point-source qu'est né le sens même que le Christ a voulu pour le sacerdoce. C'est l'immense frémissement de tout l'être en face de la misère du monde. Mais voilà, à partir de ce moment-là, il y a deux réactions possibles, et c'est là que les choses se compliquent. La plupart du temps, lorsqu'on est saisi d'une réaction de miséricorde, c'est-à-dire lorsque nos entrailles frémissent devant la détresse ou la misère de quelqu'un, nous pouvons avoir deux attitudes. Il y en a une que je considérerai généralement comme assez dangereuse, c'est d'être gentil à tout prix. Aujourd'hui c'est une attitude très bien vue. On veut être gentil à tout prix, on veut être complice, on veut faire quelque chose pour soulager la situation. Cette attitude est souvent un peu dangereuse car cette affectivité non contrôlée peut emmener dans des catastrophes pires encore. Il ne sert à rien d'aimer les gens si c'est pour les aimer mal. De toute façon, on n'aimera jamais parfaitement les gens, nous sommes toujours en-deçà de ce que nous devrions être dans l'amour des autres, c'est certain. Mais de là à penser qu'être proche de la misère des autres c'est pour ainsi dire s'enliser à notre tour dans leur propre misère, ceci la plupart du temps est catastrophique. Je crois qu'un des grands malheurs de notre époque c'est de penser qu'on ne peut réagir à la misère qu'en se culpabilisant soi-même, en se donnant mauvaise conscience, en se faisant plus misérable. Sous prétexte que les gens vivent dans la misère, il faut une liturgie misérable, sous prétexte que c'est le paupérisme culturel, il faut que les chrétiens soient les plus déculturés du monde. Ceci est absolument abominable. C'est une réaction vis-à-vis de laquelle il faut avoir beaucoup de réserve, car nous respirons cela comme l'air du temps. Nous avons trop facilement sur une certain nombre de choses tendance à baisser les bras en disant : mais la situation est telle, je n'y peux plus rien, je laisse courir.
Ce n'est pas du tout l'attitude que prend le Christ. Devant les foules qui sont sans berger et sans pasteur le Christ ne dit pas : "De toute façon, ils ne comprendront jamais ce que je veux leur dire. De toute façon, ils sont tellement pauvres et misérables. Je vais simplement me mettre à leur niveau. Je vais leur raconter des choses bien gentilles pour les consoler, pour les tenir à peu près tranquilles." Le Christ ne veut pas tenir les gens dans une espèce d'opium ou de narcose qui leur permet de supporter leur souffrance sans trop se révolter, sans trop s'insurger. Que de crimes n'a-t-on pas commis au nom d'une telle conception de la religion chrétienne ? Que de fois on a considéré que, au fond, la religion c'était simplement pour faire tenir les gens tranquilles et leur faire accepter leur sort ? Et bien ceci, que ce soit en version ancienne ou en version moderne, c'est précisément une sorte de profanation de ce que le Christ a voulu. Le Christ n'a pas voulu un sacerdoce pour laisser moisir l'humanité dans sa misère en disant : Mes pauvres amis, vous êtes vraiment dans une situation difficile, tant pis pour vous ! Continuez comme cela et supportez-le le mieux possible.
En réalité, la réaction du Christ est extrêmement belle : "Voyant la misère des foules, Il se mit à les enseigner !" C'est tout à fait remarquable. Si, aujourd'hui, devant les gens qui sont pauvres et qui ont faim, nous allions leur dire : "Mon cher ami, tu es pauvre et tu as faim, mais je vais t'expliquer l'évangile", je ne sais pas le succès que nous aurions. Il y aurait, sans doute, un moment de désintérêt assez profond. Et pourtant, c'est un peu comme cela que fait le Christ puisque, précisément, Il multipliera les pains, mais après les avoir enseignés. Ils ont déjà marché, il y en a un certain nombre qui ont faim, et cependant le Christ, lorsqu'Il voit les foules venir à Lui, ne pense pas tout de suite à leur donner à manger, "Il se mit à les enseigner." C'est là que nous touchons exactement le sens du ministère du prêtre au milieu de l'assemblée chrétienne. Déjà l'image du berger pouvait nous mettre sur la voie, car si le Christ a pris l'image du berger, ce n'est pas simplement à cause de la docilité du troupeau qui, comme chacun sait, est toujours composé de moutons de Panurge. Mais c'est précisément parce que le berger est celui qui sait conduire le troupeau. Le berger n'a pas pour rôle de manger à la place des brebis. Il n'a pas pour rôle de faire grossir les brebis en mangeant à leur place. A l'intérieur d'un troupeau, le berger a pour fonction de conduire les brebis vers le pâturage, ensuite, elles feront ce qu'elles voudront, elles mangeront si elles en ont envie, elles ne mangeront pas si elles n'en ont pas envie, cela dépend de leur appétit. Mais ce qui ne dépend pas d'elles, c'est que les brebis ne peuvent pas spontanément par elles-mêmes trouver le pâturage où elles doivent manger. C'est une image, mais elle est extrêmement suggestive, car ce que le Christ fait comme pasteur, lorsque ses entrailles se sont émues et que sa miséricorde s'est accordée à la misère des hommes, Il leur dit la vérité. Voilà ce qu'est le ministère du Christ Bon Pasteur et voilà ce qu'est tout ministère dans l'Église.
C'est un ministère de vérité, parti de l'expérience de la miséricorde. Non pas un ministère de complicité avec la misère, mais c'est de dire : Même si tu es dans la misère, Dieu te dit la vérité de son cœur et la vérité de ton cœur. Voilà ce qu'est le ministère du pasteur dans l'Église. C'est mettre l'homme en face de sa vérité et en face de la vérité de Dieu. Réfléchissez-y un instant. Cela ne sert à rien d'aimer si c'est pour aimer dans le mensonge. Cela ne sert à rien de croire soulager quelqu'un si, en réalité, cela ne le guérit pas. La différence entre soulager et guérir, c'est que, dans un cas, on administre simplement des drogues qui font passer les effets de la douleur mais qui ne guérissent pas, tandis que dans l'autre cas, même si cela fait mal, on guérit c'est-à-dire on touche la réalité même de l'être des choses et la vérité même de la maladie. C'est cela le problème des médecins. C'est que précisément, il ne faut pas simplement soulager avec des calmants, il faut guérir avec des choses qui vous remettent l'estomac en place et en fonction. C'est précisément cela que le Christ fait. Et le seul et unique moyen de commencer la guérison de la misère de l'homme, c'est de le remettre en face de sa vérité. S'il y a aujourd'hui une crise des vocations ou du sacerdoce, ce n'est pas simplement parce que l'on n'y pense plus ou parce que le métier de prêtre ne serait pas si intéressant que cela à cause du célibat ou de je ne sais quel autre motif. Le problème du sacerdoce aujourd'hui, c'est un problème de vérité. C'est parce que les gens croient n'importe quoi et que la vérité n'a plus d'importance pour eux. "Oh, il pense ça, moi je pense ça !" C'est ce qu'on appelle la tolérance, c'est-à-dire le droit à l'indifférence absolue les uns vis-à-vis des autres, sans aucun souci de se tenir en vérité les uns en face des autres. Il est évident que ceci est délétère et détruit petit à petit une société, et que c'est normal que ceux qui, dans l'Église, sont les serviteurs de la vérité pour leurs frères, ce soit le premier métier le plus atteint non pas de chômage mais littéralement de discrédit.
C'est cela qui est important dans la réaction du Christ. C'est que le fait de rencontrer la misère de l'autre, la misère de l'homme, ne le décourage pas devant ce qu'il y a à faire pour l'homme. Au contraire, c'est pour Lui l'occasion de mettre l'homme en face de sa vérité. Et Il sait très bien, qu'à ce moment-là seulement, si l'homme est établi en vérité en face de son Dieu, alors il pourra aimer, il pourra aimer son Dieu et il pourra aimer les autres. C'est à ce moment-là que la foi, la vie chrétienne ne se dissout pas dans une espèce de philanthropie tous azimuts, aussi peu éclairée que possible, mais qu'en réalité, la foi chrétienne, c'est sans cesse être remis devant la vérité et souvent cette vérité est très désagréable pour nous car c'est la vérité de notre propre misère. Le Christ ne vient pas dire à l'homme : Tu es dans ton péché, mais cela n'a pas d'importance tant pis pour toi ! On va continuer comme ça et puis ca ira bien ! Le Christ vient dire à l'homme: Tu es dans ton péché et je viens te pardonner, mais je te dis la vérité de ton cœur pour te dire aussi la vérité de mon amour et de ma miséricorde.
Maintenant, vont être accomplis deux gestes sacramentels. Cyrielle va être baptisée. Baptiser, c'est plonger quelqu'un dans la foi, dans la vérité même de Dieu. Nous prierons pour elle et pour ses parents, et pour tous ceux qui sont baptisés, pour que le baptême retrouve au sein de l'assemblée chrétienne son véritable statut de découverte de la foi en ce Dieu qui nous révèle notre propre vérité. Ensuite, Florian va recevoir pour la première fois le corps et le sang du Christ. Florian, si tu peux recevoir le corps et le sang du Christ c'est parce que tu as appris à connaître qui était le Christ, c'est parce que le Christ a su qui Il était, et ce qu'Il voulait être pour toi. Maintenant tu peux te nourrir de son corps et de son sang et sache qu'en le recevant ce n'est pas simplement une nourriture qui te ferait marcher plus loin dans la vie, mais que c'est la vérité même de la présence de Jésus qui vient en ton cœur. C'est Jésus Lui-même qui vient te dire qui tu es et ce que tu as à faire pour Lui et pour les autres et pour toi-même. C'est parce que le Christ te dit la vérité de ton cœur et de fit la vérité de son amour, que tu pourras, petit à petit, t'avancer vers Lui.
Frères et sœurs, que cette eucharistie, que ce baptême nous ramènent, chacun d'entre nous, devant cette découverte de la vérité du Christ qui nous enseigne et qui nous fait découvrir vraiment qui nous sommes : des pécheurs devant Lui, mais des pécheurs aimés et des pécheurs sauvés.
AMEN