L'IVRAIE ET LE BON GRAIN

Sg 12, 13 + 16-19 ; Rm 8, 26-27 ; Mt 13, 24-43
Seizième dimanche du temps ordinaire – Année A (22 juillet 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"N'enlevez pas l'ivraie de peur qu'en l'arrachant vous n'arrachiez aussi le bon grain !" Un des enseignements les plus clairs et les plus apparents de cette parabole, un enseignement dont nous ferions volontiers notre parti, parce qu'en fait il n'engage à rien, c'est de dire que, de toute façon, il y a des jours où cela va bien, il y a des jours où cela va moins bien, l'essentiel c'est de prendre son mal en patience. Il y a de l'ivraie, il y a du bon grain, les choses ne sont pas toujours aussi bien faites qu'on le voudrait, mais, que voulez-vous tant que le monde est monde ce sera comme cela. En réalité, on n'a pas attendu le Christ pour savoir des choses pareilles. Et si le Seigneur a pris la peine de nous donner cette parabole, c'est sans doute parce qu'elle contient quelque chose de plus profond qu'une simple leçon de patience et de tolérance qui consiste à se laisser vivre les uns à côté des autres. En réalité Il veut nous livrer un enseignement sur le mystère de l'homme et de la liberté humaine.

Du point de vue de l'histoire humaine et de la liberté humaine, cette parabole reprend à rebrousse-poil la plupart de nos conceptions modernes de la liberté. Nous considérons souvent la liberté comme une sorte d'espace d'action dans lequel nous ne devons pas être gênés, ni d'un côté ni de l'autre, de telle sorte que pour que tout le monde arrive à épanouir sa liberté, on est obligé de fixer quelques limites, et c'est ce qu'on appelle le respect des droits et des devoirs. Cette conception de la liberté vise simplement à assurer la possibilité d'un épanouissement, mais elle n'en donne pas les moyens. Or lorsqu'il s'agit de liberté, et surtout de liberté dans notre vie chrétienne, il s'agit non seulement de savoir se dégager un terrain d'action, ce qui est déjà très important, mais il s'agit aussi de savoir quels sont les moyens que nous aurons. Et c'est un des aspects de cette parabole.

En effet, il y a une botanique de la liberté, parce que le Christ a voulu la comparer à du grain qui pousse dans un champ et aussi à de l'ivraie. Or ce qui est très important, c'est que, dans un cas comme dans l'autre, pour le grain comme pour l'ivraie, il y a des racines, et tout se joue dans les racines. Une liberté qui n'a pas de racines, c'est une liberté qui n'existe pas, c'est une sorte de liberté purement abstraite et formelle. Il faut que notre liberté ait des racines, il faut que ça pousse et que ça tire sa vie, ses possibilités de développement d'un terrain. Or ce qui est extraordinaire, c'est que l'ivraie comme le bon grain poussent dans le même terrain. La liberté de l'homme, qu'il soit bon ou mauvais, a besoin de deux choses : des racines et un terrain.

Des racines, parce que précisément Dieu est patient et Il est fidèle. Quand Il a créé des libertés, Il entend que ça vive, que ca pousse et que ça croisse. Dieu, lorsqu'il sème, entend que ca pousse et que ça donne des fruits, que ça rapporte, même si le mot nous choque. "La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant!" - "La gloire de mon Père, c'est que vous portiez du fruit, et du fruit qui demeure !" Cela, le Christ l'a répété sur tous les tons et c'est le sens même de notre existence. Notre liberté est faite pour porter du fruit, parce qu'elle a des racines et que ces racines puisent dans l'immense générosité de Dieu qui a semé le blé.

Mais il y a un mystère. C'est qu'à certains moments, ces racines peuvent être des racines de mal. Alors, il faut faire très attention, car tout en étant capables de puiser dans la générosité de la terre de Dieu qui donne la vie, elles peuvent pervertir complètement le travail de Dieu, l'œuvre de Dieu et compromettre la moisson, la récolte. Et pourtant Dieu, qui voit cela empêche les ouvriers d'arracher la mauvaise graine. C'est une des choses les plus surprenantes et peut-être la chose la plus difficile à comprendre du point de vue du mystère de la liberté humaine. C'est vrai que cette ivraie est complètement pervertie, pervertie en elle-même car elle ne donnera pas de fruit, c'est sa grande différence avec le bon grain. Elle a des racines elle aussi, elle est capable de s'enraciner dans la vitalité de la terre généreuse de Dieu qui donne sa grâce et sa bénédiction, mais elle pousse, pour rien, pire encore, pour la zizanie, c'est-à-dire pour le néant, pour détruire, pour compromettre l'existence de la récolte. Et cependant, Dieu ne veut, à aucun prix, que l'on arrache l'ivraie avant que soit venu le temps de la moisson.

Bien entendu, Il donne une raison qui est importante : c'est que si l'on commence à arracher l'ivraie, le bon grain risque d'en pâtir. Comme toute la profondeur de notre liberté est dans les racines, aller bouleverser le terrain, le terreau de la bénédiction de Dieu, c'est une chose que ne doivent pas se permettre les hommes. Dans ses racines ultimes, la liberté a quelque chose d'inviolable, et même lorsque c'est la liberté pervertie et mauvaise qui se retourne contre le plan de Dieu et qui veut le détruire. Cela c'est peut-être l'enseignement le plus mystérieux et le plus profond du caractère sacré et inviolable de la liberté, car si cette liberté est enracinée dans le terrain de la bénédiction de Dieu, c'est un point où aucun homme ne peut se permettre d'aller toucher, d'aller gratter, d'aller couper ou arracher. Dieu seul, qui est le maître du champ, peut s'y risquer.

Ceci est, pour nous, riche de tout un enseignement. C'est vrai que nous vivons dans un monde où toutes les racines sont entremêlées, où il y a des racines de mal, on ne le voit que trop. Nous vivons dans un monde où nous sentons, à tout moment, nos propres racines qui sont comme compromises par des systèmes de ramification souterrains qui nous jugulent, qui nous empêchent à certains moments, de trouver notre véritable respiration dans le bien. C'est vrai. Nous avons le devoir impératif de sauvegarder notre véritable liberté, de porter du fruit. Mais personne, en ce monde, ni du côté de l'ivraie, ni du côté du bon grain, ne peut se permettre de toucher à la liberté de l'autre. Cela seul est le secret de Dieu. La liberté, dans ses racines, est quelque chose d'inviolable et qui n'appartient qu'à Dieu. Et Dieu Lui-même souffre de voir l'ennemi qui a planté de l'ivraie dans son champ. Et Dieu Lui-même voit que son oeuvre de salut, à tout moment, est contestée. Cependant Il attend le moment où la moisson aura levé.

Ainsi donc personne, ni dans une société, ni dans un état, ne peut se permettre de toucher la liberté en ses racines. Cela, nous avons à en témoigner, nous avons à le vivre, nous avons à le proclamer, d'abord pour nous-mêmes et à l'intérieur de nous-mêmes. Car il ne faut pas croire que dans ce champ, il y a des hommes qui sont totalement du bon grain et des hommes qui sont totalement de l'ivraie. La séparation entre l'ivraie et le bon grain, très souvent, trop souvent, passe à l'intérieur de nous-mêmes. Et il faut bien faire attention avant de se mettre dans une catégorie et surtout de mettre les autres dans une autre. Cependant, quoi qu'il en soit, ce que nous devons savoir, c'est que les racines profondes de notre être appartiennent à Dieu et que le seul qui pourra leur faire porter du fruit, le seul qui pourra détruire et passer au feu ce qu'il y a de mauvais en nous, c'est précisément le Seigneur. C'est cette dimension sacrée, divine du don de Dieu en nous qui nous constitue comme liberté. Et nous avons à être les témoins de ce don précieux, radical de Dieu qu'aucun d'entre nous ne peut détruire, ne peut se mêler de démêler.

Puisqu'en ces temps la liberté est toujours une question, il s'agit que nous, chrétiens, nous ayons le sens véritable de cette liberté, que nous ne le voyions pas simplement comme un combat, ce qui est vrai, d'ailleurs, il faut se battre pour que les racines du bon grain restent vivantes en nous et amènent de la vie dans l'épi et que nous portions du fruit pour la moisson, mais ce n'est pas simplement un combat, C'est aussi le fait de savoir que tout être, quel qu'il soit, est enraciné dans cette générosité de la terre de Dieu. Et c'est pour cela que l'ivraie pousse. C'est peut-être le plus grand mystère, la chose la plus étonnante de notre condition humaine, c'est de voir, qu'au moment même où une liberté se donne au mal, elle continue quand même à pousser. Elle suit une certaine loi de la vie. Elle la pervertit, comme un cancer, mais ça continue à pousser. Cela c'est le signe, c'est la preuve de la patience de Dieu pour nous. Je crois que cela montre la grandeur infinie de Dieu.

La plupart du temps nous avons envie de dire "mais si Dieu existait, Il ne permettrait pas tout cela. Pourquoi Il ne vient pas balayer toute cette ivraie, que ce soit en nous, que ce soit en dehors de nous ?" En réalité, Il faudrait raisonner de façon inverse. Ce qui est étonnant, et c'est une preuve de l'existence et de sa générosité infinie, c'est que, au moment où le mal se déchaîne, Dieu ne permet pas que le mal arrive immédiatement à sa conséquence de néant, mais sa miséricorde est si grande que ce qu'Il peut encore donner au pécheur, Il le donne, dans l'espoir d'une véritable conversion. Ce n'est pas qu'il y aurait en Dieu une complicité pour le cœur du pécheur mais c'est que Dieu est tellement généreux, qu'à partir du moment où Il a donné liberté dans sa création, même si un homme s'en sert pour la pervertir et faire du mal, Dieu ne le détruira pas instantanément car Il reste fidèle à sa promesse, à sa parole et au don de sa bénédiction et de sa liberté.

Comprenez-le bien, frères et sœurs, ceci n'est aucunement un plaidoyer pour être gentil avec tout le monde et devenir, par notre paresse et notre manque de courage, complices d'une certaine destruction de l'humanité par elle-même, telle qu'on peut la voir largement pratiquée dans certains milieux ou dans certains pays. Mais je crois qui, si nous voulons dire vraiment ce qu'est la liberté la plus intime du cœur de l'homme, si nous n'arrivons pas à regarder sans cesse dans les racines de cette liberté, au lieu même où elle plonge son être dans le cœur de Dieu pour y puiser la force, pour y recevoir la bénédiction et la vie de Dieu, à tout moment nous risquons de laisser pousser davantage en nous une ivraie infiniment terrible et infiniment redoutable, qu'on peut appeler comme on voudra, l'idéologie, le totalitarisme, mais une ivraie qui, lorsqu'elle touche à ces racines spirituelles de notre être, peut être infiniment dangereuse.

 

AMEN