RECEVOIR LE SEIGNEUR OU ÊTRE REÇU PAR LUI ?

Dt 30, 10-14 ; Col 1, 15-20 ; Lc 10, 25-37
Quinzième dimanche du temps ordinaire – Année C (17 juillet 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Genèse 18, 1-10 a ; Colossiens 1, 24-28 ; Luc 10, 38-42

Quinzième dimanche du temps ordinaire ??? – C

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Vers le village de Béthanie

F

 

rères et sœurs, cette page d'évangile est très connue et on en donne généralement une interprétation qui peut nous sembler quelque peu choquante. On dit volontiers que Jésus reproche à Marthe le service par lequel elle l'accueille chez elle, comme s'il eût mieux valu laisser les choses aller et que la réception soit peut-être moins joyeuse et moins bien organisée. On semble ainsi faire l'apologie du loisir, du repos au détriment de ce service humble, quotidien que beaucoup d'entre vous, les mères de famille connaissent et dont elles savent non seulement la fatigue qu'il représente mais aussi tout le poids d'amour qui le soutient, service certes un peu préoccupant mais si important et si expressif de la tendresse qui est au fond du cœur. Et l'on se dit que le Christ est peut-être bien injuste à l'égard de Marthe.

Ou bien alors, une autre interprétation plus allégorique, plus symbolique, et qui a été très souvent rapportée par les commentateurs, verrait dans Marie le symbole de la vie contemplative puisqu'elle est aux pieds du Seigneur, et dans Marthe le symbole de la vie active. Disons pour parler de façon plus claire d'une part ceux qui, dans l'Église et d'une façon plus générale dans la vie sociale, sont préoccupés du soin des malades, de l'enseignement des enfants et de toutes les autres activités caritatives, et, en face, symbolisés par Marie, ceux qui, au fond des cloîtres, se contentent de rester jour et nuit à genoux devant le Seigneur. Et il y aurait, dans cette page, un enseignement qui va à l'encontre de notre première impression, car, en dépit des apparences, le plus important c'est ce temps de prière, de silence plus que toutes ces activités, quelles qu'elles soient, même si elles nous semblent plus capitales pour l'amour de nos frères et pour leur salut.

Toutes ces interprétations, si elles ne sont pas fausses, sont un petit peu surimposées au texte et il faudrait le prendre plus simplement, tel qu'il est. Le Christ ne reproche pas, certainement pas à Marthe de se donner du mal pour le recevoir, de mettre tout son cœur à ce que cet accueil soit vrai et vivant et généreux. La seule chose que le Christ reproche à Marthe, c'est de ne pas comprendre la valeur de l'attitude de sa sœur. Le reproche du Christ à Marthe porte sur le reproche que Marthe, elle, fait à l'égard de Marie. Et ceci ne diminue pas, bien au contraire, l'importance de ce que Marthe accomplit elle-même. En effet, et je crois que, sur ce point la liturgie de ce jour est très heureuse. Si nous rapprochons le texte de l'évangile de la lecture de la Genèse que nous avons entendue, où nous voyons Abraham recevoir à sa table, devant sa tente, sous le chêne de Mambré, trois visiteurs mystérieux qui vont se révéler être le Seigneur Lui-même, peut-être le Seigneur accompagné de deux anges, peut-être une très mystérieuse et obscure préfiguration de la Trinité, peu importe. Toujours est-il que Abraham et Marthe, Marthe comme Abraham ont eu cette grâce extraordinaire, ce privilège merveilleux de recevoir à leur table le Christ Seigneur. Et nous serions tentés de nous dire : quoi de plus beau, quoi de plus grand que cet événement merveilleux à sa propre table, dans sa propre maison, recevoir comme hôte, non pas simplement un homme parmi nos frères, mais ce frère unique, Dieu venu se mettre à nos côtés, Dieu venu partager notre repas, venu recevoir notre hospitalité. Et il n'y a pas lieu de minimiser cette grâce c'est une chose merveilleuse, c'est un privilège extraordinaire que Jésus a ainsi accordé à Marthe, comme il l'avait mystérieusement, dans la nuit des temps, accordé à Abraham : être l'hôte qui reçoit chez lui le Seigneur. Et vous voyez tout de suite qu'à travers cet événement historique, concret, il y a toute une dimension intérieure qui peut s'appliquer à nous : recevoir en nous, faire de notre être une demeure où le Christ vient pour se reposer, vient pour établir sa maison, être chez Lui chez nous. Quelle grâce de recevoir le Seigneur, de préparer notre cœur comme une maison, comme un festin, comme une joie afin que cette venue du Seigneur à notre rencontre, cette venue du Seigneur chez nous puisse être aussi belle et comblante que Lui-même l'a souhaité et que nous pouvons le désirer.

Mais alors, qu'est-ce que Marie avait compris et que Marthe n'a pas compris et qui fait qu'au moment même où Marthe recevait cette grâce extraordinaire d'avoir à sa propre table le Seigneur Jésus, elle reprochait à sa sœur de ne pas participer à ce travail d'hospitalité autant que Marthe l'aurait souhaité ? qu'est-ce que Marthe n'a pas compris ? Je crois qu'il y a quelque chose de plus grand encore que de recevoir le Seigneur à sa table : c'est d'être reçu à la table du Seigneur par Lui-même. Car Dieu ne se contente pas de venir chez nous. Si le Christ est venu sur la terre, s'il s'est fait l'un de nous ce n'est pas simplement pour nous honorer de sa présence mais pour nous prendre avec Lui et nous conduire chez Lui. Dieu ne se contente pas de s'inviter à notre table, Il nous invite à la sienne. Souvenez-vous de cette ultime apparition de Jésus à ses disciples. Dans le petit matin, Jésus est sur le rivage, au bord du lac. Les disciples n'ont rien pêché. Le Christ renouvelle le geste de la pêche miraculeuse et quand les apôtres descendent à terre traînant le filet plein de gros poissons, Jésus, et c'est la chose le plus merveilleuse du monde, a préparé le repas. Il a allumé le feu, fait cuire les poissons, il y a du pain qu'il a préparé et qu'il partage, il y a ce Seigneur qui leur dit : "Venez manger ! Asseyez-vous !" et qui passe pour les servir. Voilà ce que Marie a pressenti, a deviné. C'est que, au-delà de l'accueil de Jésus en nous, au-delà de cette activité qui doit nous permettre de recevoir le Seigneur en nous, il y a quelque chose de plus mystérieux de plus profond et de plus grand : c'est d'être reçu par Lui, à sa propre table.

Ce que Marie comprenait, aux pieds de Jésus, c'est qu'elle était entraînée par Lui dans le Royaume du Christ, à un autre festin invisible. Il prenait Marie pour la conduire à ce repas sur le bord du lac, ou plus exactement à ce repas éternel puisque c'est une image que Dieu aime à prendre pour nous parler de la béatitude, ce repas où nous serons tous invités à la table du Christ et où Il viendra Lui-même, nous servir. Ce repas dont Jésus a dit dans l'Apocalypse : "Si quelqu'un entend ma voix, j'entrerai chez lui, je souperai avec lui, Moi près de lui et lui près de Moi." Et cette image du repas où nous ne sommes plus ceux qui invitent le Christ mais où nous sommes invités par Lui nous conduit à une pensée plus profonde sur notre relation spirituelle avec le Seigneur.

La plupart du temps, et c'est très bien et c'est tout à fait nécessaire, nous voulons, comme Marthe, recevoir le Christ, recevoir Dieu en nous et alors nous nous efforçons, et il le faut, c'est nécessaire, avec toute notre bonne volonté, avec le meilleur de nous-mêmes, de préparer notre demeure intérieure notre cœur à recevoir le Christ. Mais il faut savoir aller plus loin. Jamais nous ne pourrons, malgré toute notre bonne volonté, préparer notre cœur avec assez de soin pour recevoir le Christ. Ce n'est pas nous qui devons nous activer pour recevoir le Seigneur, nous devons nous laisser accueillir par Lui. C'est le Seigneur qui fait le travail. C'est Lui qui, en réalité a préparé le repas. C'est Lui qui a orné la maison et cette maison, elle est à nous et c'est dans son cœur que se fait la rencontre, c'est là qu'Il nous invite. Et plutôt que de multiplier nos efforts pour nous mettre à la hauteur de cet hôte, il nous faut nous laisser entraîner par Lui beaucoup plus loin que sur les chemins que nous connaissons, que dans les demeures qui nous sont familières, nous laisser attirer dans sa propre demeure, nous laisser inviter par Lui dans ce royaume qu'Il a préparé depuis toujours avec cet amour qui est tellement plus fort, tellement plus merveilleux que tout amour dont nous sommes capables, cette demeure où le Seigneur nous attend, où le Seigneur nous sert. Nous avons toujours un peu tendance à mettre notre activité au premier plan, à croire que c'est cela l'essentiel. C'est important, mais il y a beaucoup plus important, c'est de laisser le Seigneur agir en nous, c'est de laisser le Seigneur nous prendre, c'est de le laisser envahir tout notre être pour nous conduire dans ce mystère qui nous échappe et que nous ne pourrons jamais rejoindre par nos propres forces. Allons, comme Marie, sachons, par-delà nos efforts, par-delà notre bonne volonté, nous mettre à l'écoute du Seigneur, nous remettre entre les mains du Seigneur, nous laisser conduire, inviter et guider par Lui. Le Seigneur seul sait préparer la fête, Lui seul sait la rendre heureuse, Lui seul connaît les sources d'où déborde toute joie.

 

AMEN