REPOSEZ-VOUS UN PEU
Jr 23, 1-6 ; Ep 2, 13-18 ; Mc 6, 30-34
Seizième dimanche du temps ordinaire – Année B (18 juillet 1982)
Homélie du Frère Michel MORIN

Un peu de repos au bord du lac de Tibériade
A deux reprises, dans l'évangile, Jésus fait cette invitation instante à ses disciples : "Venez, reposez-vous maintenant. Venez et dormez un peu." Dans cet évangile que je viens de lire, après le retour des disciples et des apôtres, d'une mission que Jésus leur avait confiée, deux par deux, mission d'annoncer l'évangile dans les bourgs de Galilée, mission pendant laquelle note Marc, Jean-Baptiste avait été décapité par Hérode. Et les apôtres harassés, fatigués par ce peuple qu'ils avaient rencontré, retrouvent Jésus pour lui faire part, dans l'intimité de ce qu'ils avaient vécu. Alors, avec cette délicatesse profonde et si réaliste, le Seigneur leur dit : "Maintenant, partons, allons dans un endroit calme et reposons-nous un peu ensemble."
Et le deuxième passage, c'est au jardin de Gethsémani, alors qu'Il est en agonie, alors qu'Il pressent dans sa chair et dans son cœur, sa Passion et sa mort si proches, Il vient trouver les disciples à plusieurs reprises, et Il leur dit : "Mais enfin, vous ne comprenez pas et vous dormez !" Puis, un peu plus tard dans la nuit, Il revient et Il leur dit : "Ca va maintenant, vous pouvez dormir, vous pouvez vous reposer car j'entre dans ma passion, seul ".
Ce qui est assez significatif, c'est que dans les deux cas, le désir de Jésus, son projet de repos pour Lui ou pour ses disciples, échoue. Nous venons de le voir dans l'évangile. Dès que la foule des gens s'aperçoit que le Christ s'en va dans la barque, voilà qu'ils le suivent du bord du lac, qu'ils suivent cette barque dans la brume et qu'ils vont arriver quasiment avant Lui à l'endroit où Il va. Et lorsque Jésus va arriver là, avec ses apôtres, ils ne vont pas prendre de repos, ils n'auront aucun calme puisque cette foule immense est là qui les attend. Et c'est à ce moment-là que le Seigneur, retourné dans son cœur, se met à les enseigner longuement, sans se reposer, ni Lui, ni ses apôtres. Et au moment de la Passion, vous le savez, ni pour Jésus, ni pour les apôtres, il n'y aura de repos, car le Christ va s'en aller seul vers sa mort et Il va, encore une fois, rencontrer une foule arrivée de tous les quartiers de Jérusalem, non plus pour écouter son enseignement mais pour le huer et pour demander sa mort.
Il est significatif que le repos du Christ, pour Lui comme pour ses apôtres, à nos yeux humains, échoue. Et l'on pourrait se demander si Jésus n'est pas un peu irréaliste et naïf de vouloir se reposer dans ce monde-ci. Le repos auquel invite Jésus n'est pas le repos tel que nous, nous le concevons. Il ne s'agit pas de ne rien faire ou de faire peu de choses pendant un mois de vacances. Il ne s'agit pas de vivre pendant ce temps de repos avec autant de stress que pendant le reste de l'année, si bien que l'on rentre chez soi bien plus fatigué que l'on en est parti. Le repos du Seigneur, c'est vraiment autre chose, et l'épître de saint Paul aux Éphésiens peut nous permettre, ce matin, de comprendre un peu mieux, dans notre cœur et dans notre foi, ce repos, ce calme dont il s'agit.
Saint Paul dit aux Éphésiens que le Christ a enseigné la bonne nouvelle de la paix. Et l'on peut penser que pendant ce long enseignement aux foules et aux apôtres c'est bien de la paix que le Christ a parlé. Et saint Paul dit aussi que cette paix a été donnée par le Christ lorsque son corps a été livré, lorsque son corps a connu la souffrance et la mort. Il y a donc bien un lien immédiat et profond entre la paix, entre le repos auquel le Christ nous invite et son enseignement et sa Pâque. Car l'enseignement du Christ, sa Parole, n'est pas séparable de sa Pâque. La Parole de Jésus n'est pas séparable de son corps et de sa chair. L'enseignement de Jésus est partie intégrante de son mystère. Il n'y a pas d'un côté l'homme Jésus, Fils de Dieu qui meurt et d'un autre côté Jésus qui parle en paraboles ou en enseignant. C'est la même réalité, c'est la même révélation, c'est le même mystère du Christ qui nous est ouvert. Or, pourquoi nous est-il ouvert ? Saint Paul le dit à la fin de ce texte : "pour que nous puissions connaître Dieu, connaître le Père dans l'Esprit." Et c'est là qu'il nous faut essayer de bien saisir que le repos, que la paix que le Christ vient nous donner, c'est d'être introduit, par Lui, dans le mystère du Père, dans l'Esprit Saint qui nous est donné au moment de la mort de Jésus. "Inclinant la tête, Il donna, Il remit son Esprit."
Il y a donc un lien immédiat et essentiel pour nous entre la Parole de Jésus qui est l'expression audible de son mystère, et sa Pâque qu'Il vivra seul, cette Pâque qui nous ouvre, dans la blessure de son corps, la porte qui nous permet d'entrer, par l'Esprit qui nous est donné, dans le mystère du Père. Le repos auquel le Christ invite ses disciples, cela va être d'abord pour eux l'écoute de sa Parole. Le repos dans lequel Il les invite au moment de sa mort : "Dormez, maintenant !" n'est pas tellement le sommeil de leur corps que ce sommeil intérieur qu'Il leur permet un moment, parce qu'Il sait qu'Il doit mourir seul, comme un berger dont le troupeau a été dispersé. Mais dans ce sommeil de la trahison, dans ce sommeil de la peur, dans ce sommeil de la crainte, viendra jaillir l'appel de la Résurrection, viendra jaillir l'appel d'un peuple nouveau, car ce que le Christ va réaliser et accomplir dans sa mort, c'est-à-dire dans l'accomplissement événementiel de sa Parole, c'est la réalisation, c'est la réunification de deux peuples : ceux qui étaient loin et ceux qui étaient proches, ceux qui sont proches figurant le peuple juif, ceux qui sont loin préfigurant ce peuple des païens, ce peuple des nations, cette foule immense qui, de loin ou de près, cherche Dieu, à l'image de cette foule de la Galilée des nations qui veut le rejoindre pour écouter son enseignement. Mais cette foule, Il la retrouvera, un peu plus tard, dans les rues de Jérusalem, comme dans les rues d'une ville détruite par la haine et la mort, cette foule qui criera : "A mort ! A mort !" Le mystère du Christ qui vient réconcilier ceux qui étaient loin et ceux qui étaient proches, s'accomplit dans son corps livré qui est pour nous, la source de toute paix et de tout repos.
Alors, frères et sœurs, il nous faut nous demander un petit peu, chacun personnellement et tous ensemble en Église : Quel est notre Pasteur ? Où cherchons-nous notre repos ? Où cherchons-nous notre paix profonde ? Pas simplement la tranquillité de notre vie, pas simplement un peu de calme ou de rupture avec cette vie quotidienne. Et nous savons bien que nous le trouvons difficilement dans le monde d'aujourd'hui et que souvent nous en sommes venus à cette constatation de Qohélet l'auteur de l'Ecclésiaste : "Il n'y a pas de repos pour l'homme, ni le jour, ni la nuit. A quoi bon le chercher puisqu'on ne l'atteint jamais ?"
Le Christ, par sa Parole, par son enseignement, par sa mort et sa Résurrection, vient nous donner le repos et la paix. Mais il faut bien s'entendre sur ce repos et cette paix. Il ne s'agit pas d'une tranquillité. Il ne s'agit pas d'un calme intérieur où nous serions bien à l'aise et tranquilles. Il ne s'agit pas de la disparition immédiate et comme magique de tout problème, de toute angoisse, de tout péché, de tout souci. Car la paix que vient nous apporter le Christ n'est pas d'abord la négation de notre réalité d'hommes qui avons à combattre, qui avons à lutter, aujourd'hui, dans notre cœur comme dans le cœur de l'humanité tout entière. Nous avons à ouvrir notre vie à la Parole de Dieu. Nous avons à ouvrir notre cœur au mystère de sa Pâque qui se réalise aujourd'hui dans cette célébration de l'eucharistie. Nous avons à ouvrir notre cœur à ce mystère de l'Église qui est le peuple nouveau, qui rassemble ceux qui sont proches et ceux qui sont loin, dans la célébration de la mort du Christ, dans la célébration de son enseignement, pour que nous puissions, ensemble, y trouver la paix, un peu à l'écart de ce monde, qui, très vite, comme la foule de Galilée viendra cependant nous rejoindre.
Frères et sœurs, lorsque quelqu'un que vous aimez n'est pas près de vous, lorsque la distance géographique met comme un soupçon d'éloignement ou de peur ou de crainte, je suis sûr que vous relisez avec cœur, la correspondance de celui que vous aimez ou de celle qui vous aime et qui n'est pas là. Et, dans la lecture de cette lettre, même si ce sont toujours les mêmes mots, même s'il n'y a pas de choses extraordinaires, vous trouvez pour votre cœur, un peu de repos, un peu de calme, un peu de cette plénitude de l'amour que vous cherchez à vivre avec l'autre. Saint Jean Chrysostome dit, dans une de ses prédications, que l'Écriture, que la Parole de Dieu, c'est la correspondance de Dieu qui nous aime, pour un peuple qu'Il aime. Alors, pourquoi ne ferions-nous pas, avec Dieu, ce que nous faisons avec ceux que nous aimons dans le monde ? Pourquoi ne prendrions-nous pas de longs temps à écouter la Parole de Dieu ? Car cette foule harassée et ces apôtres fatigués ont écouté longuement la prédication du Seigneur. Dans notre vie, nous prenons beaucoup de temps pour écouter d'autres prédications ou d'autres discours. Nous passons beaucoup d'heures à écouter des discours politiques et sociaux, à écouter les commentaires du Mondial ou les chants d'un opéra de Mozart. Et toutes ces choses sont vraiment bonnes et justes. Mais, à côté de cela, combien de temps, dans notre vie, passons-nous à relire la correspondance d'un Dieu amoureux de son peuple ? Combien de temps passons-nous à contempler ce mystère de la mort du Christ qui, dans sa chair, vient réconcilier tout ce qu'il y a d'écartèlement, tout ce qu'il y a de méfait, tout ce qu'il y a de souffrance et de peine dans notre propre cœur et dans le cœur de cette humanité ?
Frères et sœurs chrétiens, si nous, qui sommes disciples du Christ, disciples du Dieu de la Paix, disciples du Dieu de la Réconciliation, si nous, personnellement et en Église, comme aujourd'hui, nous ne prenons pas suffisamment de temps, sans nous plaindre de la longueur de l'enseignement, qu'aurons-nous à donner au monde ? Ce monde qui, comme les foules de Galilée, nous suit peut-être dans notre traversée du lac, pour nous rejoindre et écouter ce que le Christ, à travers son Église, veut dire aux hommes de ce temps : "Venez à l'écart prendre un peu de repos ! Venez à l'écart et dormez un instant !" Est-ce que nous aimons nous reposer en Christ ? Est-ce que nous aimons, j'allais dire sommeiller, ou laisser sommeiller en nous toute chose, tout souci, toute inquiétude, toute joie, tout plaisir ou tout mal, sous le regard du Christ ? Si nous ne savons pas faire cela, comment voulez-vous que nous puissions grandir dans l'amour de Dieu et dans sa paix ? Comment voulez-vous que le mystère de sa Pâque s'accomplisse dans notre cœur et dans notre chair, si nous sommes toujours à courir ça et là, vers des pâturages ou des pasteurs dont nous savons très bien qu'ils ne nous apportent strictement rien, si ce n'est un peu plus de fatigue ou de désespérance ?
Frères et sœurs, en cette eucharistie où se bâtit la Jérusalem nouvelle, en cette eucharistie qui est l'Église, et où, dans son corps d'aujourd'hui, le Christ veut rassembler tous ceux qui le cherchent, ceux qui sont proches pour les faire entrer plus intimement dans le mystère de l'amour du Père, et ceux qui sont loin pour qu'ils se laissent instruire par sa Parole et attirer par sa Pâque, qu'aujourd'hui ensemble, nous puissions un instant, à l'écart du monde, mais sans nous séparer de lui, prendre du peu de repos, écouter sa Parole, nous laisser nourrir par ce pasteur qui donne comme nourriture son corps et son sang, Lui le Christ qui est un Christ de paix, de réconciliation et de repos.
Et ainsi, de dimanche en dimanche, nous approchons petit à petit mais réellement du mystère ultime de notre vie qui est de nous reposer, un jour, en Dieu, lorsque nous achèverons notre course au bord du lac de Génésareth, à la recherche de la Parole de Dieu et de son pain, lorsque nous achèverons notre course et que nous passerons, à l'image de Notre Seigneur, par l'agonie, la souffrance et la mort, lorsque nous serons seuls dans ce monde, nous entrerons alors dans le repos de Dieu, pour vivre de sa Parole éternelle et pour être nourris incessamment de sa beauté.
Oui, frères et sœurs, le mystère de l'Église dans le monde d'aujourd'hui est la figure, est l'annonce, est déjà la première réalisation de cette Jérusalem nouvelle et éternelle qui est bien la ville de la Paix, qui est bien la ville du repos, parce que la ville où le pasteur pourra rassembler, pour toujours, toutes ses brebis égarées et dispersées, et les fera reposer sur son cœur.
AMEN