DES CHRÉTIENS POUR AMÉNAGER LE MONDE OU POUR TÉMOIGNER DE LA VÉRITÉ ?
Sg 12, 13 + 16-19 ; Rm 8, 26-27 ; Mt 13, 24-43
Seizième dimanche du temps ordinaire – Année A (19 juillet 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
L'évangile de ce dimanche, comme celui de dimanche dernier, et ils se continueront dimanche prochain, nous proposent les paraboles du Royaume qui occupent tout le chapitre treizième de l'évangile de saint Matthieu. Jésus veut nous faire comprendre quelle est cette réalité mystérieuse du Royaume de Dieu, et Il emploie pour cela toute une série de paraboles qui s'éclairent mutuellement. Réfléchissons un instant sur cette réalité si importante, si capitale, que Jésus appelle le Royaume et que pourtant, nous ne comprenons peut-être pas toujours de façon très exacte.
Nous avons tendance à imaginer que le Royaume de Dieu c'est tout simplement le paradis, la béatitude dans laquelle nous serons rassemblés après la fin du monde. Et, en un sens, la parabole de l'ivraie que nous venons d'entendre pourrait nous induire à penser de la sorte, puisque la moisson opérée par les anges et dans laquelle est séparée l'ivraie du bon grain, représente, aux dires mêmes de Jésus, la fin du monde. Pourtant, remarquez-le bien, Jésus ne dit pas que le Royaume de Dieu est semblable à ce qui se passera quand le grain de blé et l'ivraie seront séparés, mais que le Royaume de Dieu est semblable à un homme qui sème dans son champ du bon grain, auquel l'ennemi vient ensuite mêler de l'ivraie.
Ce n'est donc pas seulement la réalité future, à venir, qui est désignée par le Royaume, mais déjà l'état présent, dans lequel bon grain et ivraie se trouvent mêlés. D'ailleurs, en plusieurs autres passages de l'évangile, Jésus a été totalement explicite sur ce point puisqu'Il dit, au début même de sa prédication : "Convertissez-vous car le Royaume de Dieu est venu jusqu'à vous". Et quand Il envoie les disciples, c'est cette même parole qu'Il met dans leur bouche :"Voici que le Royaume de Dieu est déjà parmi vous !" Par conséquent, nous ne devons pas rejeter ce Royaume de Dieu dans un avenir lointain. Le Royaume de Dieu est déjà aujourd'hui à l'œuvre.
Mais alors, une tentation se présente aussitôt à nous. Tous les chrétiens ont été régulièrement tentés, au cours de l'histoire, de vouloir façonner, par leurs propres moyens, par leurs propres forces, ce Royaume de Dieu qui est déjà commencé. Et c'est très exactement la tentation des serviteurs de la parabole constatant que, dans le champ, le bon grain et l'ivraie sont mêlés : ils voudraient, dès maintenant, de leurs propres mains, séparer l'ivraie et le bon grain pour que celle-ci ne risque pas de contaminer le blé, pour qu'elle ne l'empêche pas de pousser librement, pour qu'une discrimination claire et nette entre le bien et le mal ait lieu tout de suite. Ces serviteurs sont de bonne volonté et leur proposition apparaît, à première vue, louable. Il s'agit pourtant d'une tentation grave que Jésus va nettement refuser, celle d'établir, dès maintenant, le Royaume de Dieu sur la terre.
Cette tentation a été celle de la chrétienté à travers le Moyen-âge et jusqu'à il y a peu de temps encore. Et cette même tentation sous-tend bien des projets humanitaires, de nos jours encore, chez ceux-là même qui ont oublié et abandonné la foi en Dieu, mais ont gardé précisément ce qu'il y avait de plus contestable dans ces réflexes de chrétienté, hérités du passé chrétien de l'Europe : discerner le bien et le mal, et établir les hommes, au besoin par la force, dans le bonheur paradisiaque, dès maintenant.
Devant cette tentation, le Christ répond à ces serviteurs : non, car si vous voulez, avec vos mains habiles, avec votre intelligence habile, avec vos capacités techniques, avec même votre meilleure bonne volonté, séparer le bien du mal, vous risquez d'arracher le bon grain en même temps que l'ivraie. Si vous voulez moraliser ce monde, vous risquez de vous tromper, et en croyant extirper le mal, en imposant par vos propres techniques et par vos propres forces la suprématie, le règne de ce que vous croyez être le bien, vous risquez d'empêcher le bon grain de pousser lui aussi, car la technique de l'homme, même quand il veut ou croit vouloir le bien, la technique de l'homme n'est pas adéquate à la profondeur du réel. Celui-ci échappe toujours à nos catégories, à nos manières de voir trop simplistes. Les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées, et ce que nous imaginons être la victoire et la domination du bien, si cela doit être imposé par une force humaine, par une décision et des techniques humaines cela risque fort de n'être, en réalité, qu'un carcan et qu'une sorte de camp de concentration au nom de la vertu. D'ailleurs, dans l'histoire, il est facile de constater, dans le passé comme de nos jours, que l'oppression et les totalitarismes s'imposent toujours au nom d'une certaine moralisation du monde, au nom d'une certaine victoire du bien, mais que l'on veut instaurer par la force, tandis que les voies de Dieu ne sont pas les voies de la force ou des voies qui s'imposent.
Le Christ répond donc clairement : "Le Royaume de Dieu n'est pas de ce monde. Il est déjà à l'œuvre dans ce monde, mais il n'est pas de ce monde". Et vouloir transformer dès maintenant, par nos propres moyens, ce monde en Royaume de Dieu, c'est risquer de substituer à l'œuvre que Dieu patiemment réalise, ce qui serait notre oeuvre à nous et qui n'en serait donc que la caricature. Travailler à l'avènement du Royaume de Dieu, ce n'est pas faire ce Royaume selon nos plans et nos calculs. Dans ce désir de l'homme de faire son propre bonheur et le bonheur des autres, il y a une erreur qui peut être tragique dans ses conséquences, car elle peut aboutir, purement et simplement à l'annulation de ce Royaume en gestation dans le monde.
Ce que nous devons faire d'abord, c'est être le bon grain et pousser comme bon grain. Telle est la première fonction du chrétien. C'est pourquoi, en dépit des apparences, cette parabole n'est pas une parabole démobilisatrice. Il ne s'agit pas, dans ce que je viens d'essayer de vous dire, de nous retirer des affaires de ce monde, de nous laver les mains et de laisser les choses en état, sans plus nous soucier de cet avènement du Royaume. Dans le "Notre Père", ne disons-nous pas chaque fois : "Que ton Royaume vienne !" Et si nous demandons que ce Royaume vienne, ce n'est pas simplement par une action de Dieu à laquelle nous ne serions aucunement associés. Pour que ce Royaume vienne, il faut, à notre place, subordonnés à la grâce et à la puissance de l'Esprit de Dieu, que nous travaillions à cet avènement du Royaume.
Mais travailler à l'avènement du Royaume ne consiste pas à arracher l'ivraie, mais consiste à être du bon grain. Ce qu'il faut, c'est que le bon grain soit nombreux, que le bon grain se multiplie, que le bon grain, malgré la contagion et la présence éventuellement étouffante de l'ivraie autour de lui, pousse et donne tout son fruit. Telle est la première condition et ce n'est pas si facile que cela : faire fructifier en soi toutes les valeurs du Royaume, toutes les puissances et les virtualités de la vérité, de l'amour, du don de soi et du partage, au milieu d'un monde dans lequel l'ivraie l'emporte largement, et l'ivraie c'est le mensonge, et même, comme dans le marxisme, le mensonge travesti en vérité, la haine déguisée en amour.
Mais il faut que nous allions plus loin encore dans cette méditation du Royaume car lorsque Jésus dit : "Le Royaume est au milieu de vous", Il ne parle pas seulement de la présence commençante de ce paradis à venir. Ce Royaume qui est au milieu de nous, qui est venu jusqu'à nous, quand Jésus parle à ses auditeurs, c'est Lui-même qu'Il définit. Le Royaume de Dieu, c'est la présence du Christ. Il est le Royaume de Dieu au milieu de nous. Et ceci nous permet de comprendre plus profondément la portée de ces paraboles. Car le Christ, Royaume de Dieu, c'est en même temps le Christ qui nous associe à Lui pour devenir avec Lui ce Royaume, et, par conséquent, pour prendre les mêmes chemins et les mêmes méthodes que Lui afin que ce Royaume advienne.
Quelle est donc la méthode que le Christ a choisie pour que vienne le Royaume ? La deuxième des paraboles que nous avons entendues nous l'indique clairement. Jésus nous dit : "Le Royaume de Dieu est comme un grain de sénevé, une graine de moutarde, la plus petite de toutes les semences". Voilà la première condition : Jésus a accepté d'être dans la terre une semence minuscule. Il a accepté d'être la plus petite des semences. C'est cet abaissement du Christ, "Lui qui était de condition divine ", Lui qui est Dieu Lui-même," Il s'est anéanti pour prendre la condition d'esclave", la condition des hommes et pour traverser, de part en part, cette condition des hommes jusqu'à l'ultime humiliation de la mort et de la mort sur la croix. Il n'y a donc pas d'autre moyen pour qu'advienne le Royaume que d'accepter d'être cette semence minuscule, cette pincée de levain introduite dans la pâte. Etre chrétien, ce n'est donc pas arracher l'ivraie, extirper le mal, avoir la prétention de se prendre individuellement ou collectivement, pour Dieu, capable de discerner le bien et le mal. Etre chrétien, c'est d'abord accepter d'être enfoui comme une semence minuscule au milieu de la terre, au milieu du monde. Et cette semence qui, comme le Christ, a accepté d'être enfoui dans la terre, enfoui dans le tombeau, enfoui dans la mort, cette semence, comme le Christ et avec Lui, jaillit de la terre et devient non seulement une plante, mais un arbre.
Et comment ne penserions-nous pas à l'arbre de la croix qui étend ses branches, qui étend ses bras vers le ciel, qui réunit la terre avec le ciel, exactement comme un arbre puisant par ses racines dans les profondeurs de la terre et dressant ses branches travers le ciel ?
Oui, par l'humiliation de son Incarnation, de sa Passion et de sa mort, le Christ est enfoui dans la terre comme une semence, mais c'est pour grandir jusqu'au ciel comme un arbre, c'est pour étendre ses branches de telle sorte que tous les oiseaux du ciel, c'est-à-dire toutes les créatures du monde et, plus particulièrement tous les hommes, puissent venir se loger dans ses branches. Les chrétiens ne doivent donc pas, à l'image du Christ, se soucier d'abord, d'extirper du monde ce qui leur semble être un abus plus ou moins intolérable, mais ils doivent faire grandir toutes les valeurs qu'ils ont reçues de Dieu, toute cette valeur de vérité, de lumière et de feu, faire pousser toutes ces valeurs jusqu'au ciel pour qu'elles puissent être proposées, pour qu'elles puissent se faire accueillantes à tous les hommes de la terre, à tous les hommes du monde.
Nous devons donc être d'abord des hommes qui rendent présent sur la terre l'accès au ciel. Non pas structurer à notre idée le Royaume de Dieu sur la terre, mais rendre présente, dès maintenant, l'ouverture de cette terre vers son accomplissement, vers ce pour quoi elle est faite, car la terre est faite pour le Royaume, elle gémit dans les douleurs de l'enfantement de ce Royaume, la terre est attirée, aspirée par le Royaume. Et il y a une gravitation vers le haut de notre monde. Notre monde est fait pour cet accomplissement qui sera le Royaume définitif quand toutes les virtualités encore cachées au cœur du monde seront pleinement déployées.
C'est dire que, plutôt que de mettre nos énergies à des aménagements temporaires de ce monde, en essayant tant bien que mal de séparer l'ivraie du bon grain, nous devons par priorité, être les témoins inlassables, même au risque de l'incompréhension, et même au risque d'y laisser une part de notre être, fût-ce peut-être d'y laisser notre vie, être les témoins de ces valeurs qui sont les vraies valeurs du Royaume, et qui sont, dès maintenant, les seules valeurs susceptibles de mener cette terre à sa réalité et à son accomplissement.
Ceci ne veut pas dire que nous ne devons pas mêler nos actions et nos efforts à ceux des autres hommes pour l'aménagement du monde, car nous sommes et nous devons être des hommes parmi les hommes. Mais cela veut dire qu'en tant que chrétiens, nous avons une oeuvre propre à accomplir, que nous seuls pouvons réaliser et qui est l'urgence première de notre vocation : c'est l'affirmation, non pas en paroles mais vécue, des valeurs de vérité et d'amour, quoi qu'il en coûte, quoi qu'il arrive, même si, à cause de la vérité, les puissances de mensonge veulent nous écraser et nous empêcher de parler, même si, au nom de l'efficacité, les puissances du monde veulent transformer l'amour en lutte des classes, attiser les divisions, même si, sous prétexte de rendre les hommes plus heureux, on leur fait prendre pour vrai ce qui est mensonge, pour divin ce qui n'est qu'imagination humaine.
AMEN