METTRE LE CHRIST AU CENTRE DE SA VIE
Gn 18, 1-14 ; Col 1, 24-28 ; Lc 10, 38-42
(20 juillet 1980)
Messe à Saint Louis des Français
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ette page d'évangile pourrait être interprétée, et elle l'a été souvent, comme s'il y avait des métiers et des activités nobles et d'autres moins nobles, voire serviles. Comme si certains avaient en partage de pouvoir se consacrer à la contemplation, à la méditation, à la prière et à l'étude, tandis que d'autres devraient s'occuper du service et des choses matérielles.
On a souvent vu aussi dans cet évangile, une opposition générale entre l'action et la contemplation, et une affirmation de la supériorité de la contemplation sur l'action. Je crois pourtant qu'il ne s'agit pas exactement de cela dans cet évangile. Tout d'abord, le Christ ne reproche absolument pas à Marthe de s'occuper du service. Et la première page de l'Écriture que nous avons entendu où nous voyons Abraham recevoir chez lui, dans sa tente, trois mystérieux visiteurs qui sont Dieu Lui-même se manifestant que cette triple apparence humaine, nous voyons Abraham, lui aussi, s'occuper de leur laver les pieds, de préparer le veau tendre et de faire apporter du pain et du caillé. Bien loin que ces activités serviles, ce service matériel lui soient reprochées, c'est à cette occasion, au contraire, que Dieu va lui annoncer la bénédiction, la promesse, la naissance inattendue et mystérieuse, miraculeuse de cet Isaac qui sera l'ancêtre de tout le peuple juif et du Messie Jésus-Christ Dieu fait homme. Il n'est certainement pas dans la pensée du Seigneur de reprocher à Marthe son hospitalité, et les inévitables occupations que celle-ci entraîne. Aussi bien, ce n'est pas cela que Jésus lui reproche. Et Jésus ne dit pas qu'il faudrait uniquement s'asseoir à ses pieds pour le regarder et l'écouter, et que ce repos, cette contemplation ce loisir serait la seule chose importante, la seule chose qui en vaille la peine.
Jésus reproche, en réalité deux choses, à Marthe. Il lui reproche d'abord, de reprocher à sa sœur Marie son attitude, sa fascination devant le Christ Seigneur, de lui reprocher cette illumination, cet éblouissement de son cœur qui la tient comme prosternée aux pieds du Christ. C'est ce reproche de Marthe qui est une erreur, une faute. Non pas que Marthe a tort de servir. Marthe a tort de reprocher à sa sœur d'avoir découvert, dans le visage du Christ, son unique nécessaire.
La deuxième chose que le Christ reproche à Marthe, c'est de s'inquiéter et de s'agiter, donc de multiplier, en quelque sorte, les soucis du service parce que, elle le fait, non pas à partir de la source véritable de cette action et de ce service, mais elle le fait comme si ce service dépendait d'elle seule et comme si c'était seulement son inquiétude, son agitation et son labeur qui devraient lui permettre de réaliser la tâche certes totalement indispensable d'accueillir, de recevoir chez elle le Seigneur qui vient la visiter.
Jésus veut dire à Marthe que, pour tout le monde, il y a une seule chose qui est absolument nécessaire, et cette chose n'est pas une chose, c'est Quelqu'un, c'est Lui-même. L'unique nécessaire c'est Jésus-Christ. Et il faut, quelle que soit la vie que nous devons mener, que cette vie soit remplie, débordante d'activité, de service, que ce soient des activités domestiques, des activités professionnelles, ou bien au contraire que cette vie soit davantage tournée vers l'étude, vers la contemplation, peut-être vers la prière. De toute manière, quoi qu'il en soit, une seule chose est nécessaire, ou plus exactement un seul être est nécessaire : le Christ Jésus. Ce n'est qu'à partir du Christ Jésus, du Christ Jésus rencontré personnellement, pour qui on a pris le temps de le regarder, de s'approcher de Lui, de se laisser émerveiller par Lui, c'est seulement à partir du Christ ainsi rencontré, que toute activité, quelle qu'elle soit, peut prendre son sens, son rythme et sa vérité. Toute activité de travail domestique ou professionnel peut être transformée illuminée de l'intérieur et vraiment complètement modifiée par cette priorité de la présence du Christ dans notre vie.
Priorité de la présence du Christ qui n'exige pas que nous cessions nos activités, que nous les mettions entre parenthèses, que nous cherchions une vie de loisir et d'oisiveté, mais priorité donnée au Christ qui apporte avec elle la source réelle d'efficacité de notre action. Car, notre action, quelle qu'elle soit, n'est pas efficace seulement par les talents que nous y déployons, par le souci que nous y mettons, et certes tout cela est nécessaire, mais la seule chose vraiment nécessaire, la seule chose vraiment indispensable c'est d'enraciner cette activité dans la présence du Christ en nous, et au cœur même de cette activité, la plus matérielle soit-elle.
Si le Christ est avec nous, réellement présent, continuellement présent, alors s'établit en nous une signification nouvelle de toutes choses. Nous ne nous agitons pas simplement pour réussir telle ou telle œuvre, telle ou telle opération mais nous la faisons pour le Seigneur, avec Lui, à partir de Lui. Et par conséquent non plus dans l'inquiétude dans l'agitation, dans la dispersion, mais dans la paix, dans le calme et la certitude et surtout dans l'amour. De la même façon que seul l'amour peut donner un sens, une valeur aux activités quotidiennes, les plus humbles, les plus matérielles, les plus concrètes, seul l'amour aussi peut donner un sens à l'immobilité, à la prière et à la contemplation de Marie. Que serait une prière, que serait un temps de répit, que serait un temps de pèlerinage, de contemplation si ce n'était pas, d'abord, et uniquement, l'amour du Christ, la présence du Christ au cœur de notre cœur ? Et ceci n'exige pas que le reste de nos activités soit mis entre parenthèses, soit interrompu, que nous nous consacrions entièrement, physiquement à l'immobilité. C'est notre cœur qui doit être immobile. Non pas immobile parce que nous ne faisons rien, mais immobile parce que nous sommes fixés dans le cœur du Seigneur, que nous sommes véritablement proche de Lui et que son amour se communique de son cœur à notre cœur et que Lui seul peut effectivement donner sens et paix à toute notre vie.
Alors, quelles que soient nos obligations, quel que soit notre style de vie, quelle que soit la manière dont nous devons nous conduire que nous ayons à accueillir du monde chez nous, ou au contraire que nous jouissions, par chance, par privilège de certains loisirs pour nous cultiver, ou vaquer à la contemplation, quoi qu'il en soit, une seule chose est nécessaire : c'est que l'amour du Christ se répande en notre cœur parce que notre cœur est présent au cœur même du Christ qui se rend présent à nous en venant nous visiter.
Que nous soyons Marthe ou Marie, sachons découvrir cet unique nécessaire, sachons mettre le Christ au centre de notre vie.
AMEN