VOUS QUI ETIEZ LOIN, ET VOUS QUI ETES PROCHES …

Jr 23, 1-6 ; Ep 2, 13-18 ; Mc 6, 30-34
Seizième dimanche du temps ordinaire – Année B (23 juillet 2006)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Frères et sœurs, en ces jours où les juifs et les palestiniens se déchirent et menacent de transformer leur guerre en une guerre qui envahira le monde tout entier, je voudrais méditer avec vous sur le passage de la lettre aux Éphésiens de saint Paul que nous venons d’entendre. Elle qui traite précisément des rapports entre païens et juifs, entre ceux qui cherchent Dieu à tâtons avec leurs propres forces, et puis ceux dont Dieu s’est fait proche en se révélant à eux. Ce passage de la lettre aux Éphésiens est fondamental pour comprendre le dessein de Dieu réalisé en Jésus-Christ.

       Pour caractériser les païens, Paul emploie cette expression : « Vous qui étiez loin » Les païens en effet, ce sont ceux qui à tâtons, comme je viens de le dire, essaient de rejoindre ce Dieu inaccessible, et souvent, dans toute l’histoire des religions, les païens se sont fait de ce Dieu une image finalement assez éloignée de ce que Dieu est réellement. Ils ont cru en un Dieu multiple, c’est le polythéisme, il y a des dieux et des déesses, en un Dieu anonyme, car ce Dieu n’est pas une personne ni plusieurs personnes, c’est quelque chose, c’est le divin, c’est une force. Ce qui a frappé l’humanité d’abord, c’est qu’il existe au-dessus de nous, quelque chose, une dimension de l’univers inaccessible sur laquelle nous ne pouvons pas mettre la main, et qui soit nous favorise, soit nous écrase, et c’est cela le monde du divin.

       La première appréhension de Dieu, c’est la puissance. Et c’est pourquoi les païens se sont fait de Dieu une image à partir des réalités naturelles qui, elles aussi, quelquefois nous dépassent, comme la foudre, comme les volcans, comme les raz-de-marée, et vous reconnaissez les dieux des grecs et des romains, Jupiter le dieu de la foudre et Pluton le dieu des volcans. C’est une idée de Dieu finalement très loin de la réalité de ce qu’est Dieu. C’est pourquoi quand Paul dit : « Vous qui jadis étiez loin », cela veut dire essentiellement, vous qui avez entrevu Dieu comme étant lui-même loin, lui-même étranger. Finalement, ce qui résume cette image de Dieu dans les religions païennes, c’est une Dieu sans commune mesure, inaccessible, un Dieu lointain, un Dieu avec lequel nous n’avons pas de relation, car ce Dieu qui est la puissance, n’est pas proche des hommes, il ne s’intéresse pas aux hommes. C’est un Dieu indifférent, ce sont des dieux indifférents, quand ce ne sont pas des dieux cruels, qui, animés par la peur, se défendent contre l’intelligence des hommes qui pourraient peut-être grignoter quelque chose de leur puissance. La relation de l’homme avec Dieu est nulle ou plus exactement, elle consiste à s’en préserver ou au mieux, à se le concilier. « Vous tous qui étiez loin ». Vous qui étiez loin parce que le Dieu que vous avez pressenti, vous le conceviez comme un Dieu lointain, finalement un Dieu sans relation entre lui et vous.

       En face de cette tentative multiséculaire qui s’étend sur des siècles et des siècles, et qui a animé toute l’humanité pour essayer de chercher un Dieu inaccessible, il y a cette décision que Dieu a prise de se faire proche des hommes, de devenir accessible aux hommes, de se révéler aux hommes. Cela, Dieu l’a fait non pas pour l’humanité en général car il n’y a pas de proximité avec la masse de l’humanité, on ne peut être proche que d’une personne, la proximité est une relation entre deux personnes, et vouloir se faire proche des hommes pour Dieu, ça a été de choisir un homme pour être son ami. Dieu a voulu se faire l’ami d’un homme, et il a choisi Abraham pour en faire son répondant, celui avec qui il pouvait parler face à face. Et parce que Dieu avait choisi Abraham, il a choisi aussi les descendants, la famille, les proches d’Abraham, les tribus qui sont issues de lui, le peuple qui est né de lui, ce peuple d’Israël, le peuple choisi parce que Dieu a voulu établir une amitié, une proximité entre lui et ce peuple.

        Mais c’est là que toutes les choses peuvent se compliquer. Cette proximité que Dieu avait choisi d’avoir avec Abraham, ce n’était pas pour le mettre à part, ce n’était pas pour le retirer du reste de l’humanité, c’était pour qu’Abraham et le peuple issu d’Abraham soit le prototype de ce que Dieu voulait pour l’humanité tout entière. Dieu voulait être proche de tous les hommes, non pas en bloc, mais un par un. Comme il avait choisi Abraham, il voulait choisir chacun des hommes pour être son ami. Le choix d’Abraham et du peuple issu d’Abraham était ainsi comme une sorte de modèle, d’exemple de ce que Dieu rêvait de faire. Il a choisi d’être proche de cet homme, Abraham, et de ce peuple, Israël pour que tous les peuples, tous les hommes deviennent proches de lui, un par un, personne par personne, de la même manière qu’il avait choisi Abraham. Et cela travers tout l’Ancien Testament quand on sait le lire, car dès le moment où Dieu appelle Abraham, il lui dit : « En toi seront bénies toutes les nations de la terre ». Je ne t’appelle pas pour toi seul, je ne t’appelle pas pour t’exclure du reste de l’humanité, je t’appelle pour que toutes les nations de la terre soient bénies en toi. Et cela reviendra comme un refrain dans l’Ancien Testament. Le prophète Isaïe dira que le Messie sera la lumière de toutes les nations selon cette prophétie que Siméon reprendra au jour de la présentation de Jésus au temple. Le prophète Zacharie dit que toutes les nations viendront célébrer le Seigneur. Le prophète Jonas fut envoyé à Ninive, la ville païenne pour qu’elle se convertisse comme Israël est appelé aussi à se convertir.

         Voilà quel était le dessein de Dieu, que le choix d’Israël pour être proche, pour être son prochain, pour être son ami, pour que le choix d’Israël soit le modèle du choix qu’il voulait pour tous les hommes. Seulement, il y a une autre interprétation possible. On peut concevoir ce choix de Dieu comme un privilège, comme quelque chose qui vous appartient en propre et qu’on va garder jalousement et qu’on ne partagera pas avec les autres, mais qui vous mettra à part des autres. Et cela a été la tentation permanente d’Israël que de s’accaparer ce choix de Dieu, que de le faire sien en rejetant les païens hors de cette proximité de Dieu. C’est cela que Paul appelle : construire un mur, construire une barrière, se séparer les autres, rejeter les autres hors de l’élection, de la vocation qu’on a reçue pour qu’il n’y ait pas de mélange possible. Et ce mur, Paul va jusqu’à dire que c’est le mur de la haine parce que c’est ce qui établit entre ceux qui sont loin ceux qui sont dehors et ceux qui sont proches, ceux qui sont dedans, une séparation qu’il faut défendre avec violence. D’ailleurs, toutes les guerres, toutes les haines, toutes les querelles fratricides qui ont traversé l’histoire de l’humanité ont toujours cette même racine : considérer le bien que l’on possède comme un privilège, et pour ceux qui ne l’ont pas, considérer ce bien comme l’objet d’une jalousie que l’on voudra accaparer, on préfèrera tuer celui qui possède ce privilège.

        Ainsi se développe la scission, la division, la guerre, la haine. Paul nous dit : Jésus est venu pour détruire le mur de la haine. Jésus est venu pour se faire proche de ceux qui étaient loin, pour que tous les hommes soient appelés à cette même proximité par rapport à Dieu, par rapport à lui Jésus-Christ, Dieu qui s’est fait tellement proche qu’il s’est fait homme, par rapport les uns aux autres. C’est pourquoi Jésus est allé jusqu’à prendre sur lui toute la haine des hommes, la subir, l’éteindre en quelque sorte dans sa propre croix, dans sa propre mort, prendre sur lui tout ce qu’il y a de péché dans l’humanité, tout ce qu’il y a de division, tout ce qu’il y a de scission, d’opposition, de violence, le concentrer sur sa personne pour être vainqueur par un amour plus puissant de toutes les haines, de toutes les forces de divisions. Faire la paix. « Vous qui étiez loin et ceux qui étaient proches ». Faire la paix, voilà le but de la croix du Christ. Les hommes, depuis le début de l’humanité ne comprennent pas, ne veulent pas comprendre. Les hommes continuent à vivre dans l’opposition, dans la division, dans la  haine, dans le meurtre, dans la guerre, dans l’assassinat de leurs proches.

        C’est cela le péché des hommes. Et inlassablement le Christ annonce la paix, demande la paix, proclame la paix, et il nous charge, nous, ses disciples, d’être les témoins de la paix, d’être les apôtres de la paix, de dire à ceux qui sont loin : vous êtes proches. Saint Paul va préciser à propos des païens : le mystère de l’évangile c’est que les païens sont admis au même héritage, non pas une autre religion mais le même héritage. Ils sont membres du même corps, ils sont bénéficiaires de la même promesse, et par le baptême, c’est cette bonne nouvelle de la paix qui est annoncée. Quand tout à l’heure nous allons plonger dans l’eau, présence de Dieu, Solal et Tom, ce que nous proclamons, c’est que nous sommes tous devenus proches du Christ par cette grâce qui de sa croix se répand sur nous, comme l’eau qui a coulé de son côté transpercé sur la croix. L’eau du baptême, c’est l’eau de la Passion du Christ. L’eau du baptême, c’est l’eau de la croix du Christ, c’est l’eau de l’amour du Christ plus fort que la mort, plus fort que la haine.

 

        AMEN