POURQUOI L'ÉGLISE NE FAIT PAS DE POLITIQUE !
Jr 23, 1-6 ; Ep 2, 13-18 ; Mc 6, 30-34
Seizième dimanche du temps ordinaire – Année B (19 juillet 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
"Il voulait ainsi rassembler les uns et les autres, les juifs et les païens, en faisant la paix, réunir en un seul corps tous les hommes, il voulait les réconcilier avec Dieu par la croix, et créer en lui un seul homme nouveau". Frères et sœurs, ce passage de l'épître aux Éphésiens est un des textes majeurs de la pensée chrétienne primitive sur l'unité du genre humain. Je voudrais profiter des circonstances actuelles de notre ville d'Aix pour vous expliquer pourquoi l'Église ne fait pas de politique ou du moins, ne devrait pas en faire !
En effet, si l'on regarde la situation dans l'Antiquité, la cité grecque que l'on a quand même un petit peu tendance à idéaliser en disant que tout allait très bien, que chacun assumait des charges à tour de rôle par tirage au sort, en réalité, la cité antique, surtout à l'époque de Paul et du christianisme primitif n'était plus du tout une cité si consciente de son bien commun et de son unité. La transformation globale du monde méditerranéen qu'on pourrait assimiler d'une manière ou d'une autre à la mondialisation aujourd'hui, avait fait que les cités ne comprenaient qu'un petit nombre de véritables citoyens qui jouissaient de tous les droits politiques. La plupart du temps, ces sociétés étaient fractionnées dans une diversité d'intérêts, de classes sociales, de groupes ethniques, qui ne jouissaient pas de droits politiques, sinon sur le mode d'un effort pour conquérir quelques privilèges. De telle sorte qu'au lieu de se représenter de façon un peu trop idyllique la cité antique, on doit plutôt l'imaginer comme un lieu dans lequel s'affrontent sans arrêt des groupements confessionnels, sociaux, politiques, ethniques qui d'une manière ou d'une autre n'arrivent pas toujours à faire l'unanimité. C'est sans doute pourquoi le pouvoir impérial romain était si musclé, comme il le montrera d'ailleurs quelques années après l'épître aux Éphésiens, à l'encontre des juifs en détruisant Jérusalem et la Judée. Ce pouvoir avait besoin de maintenir un minimum de cohésion sinon d'unité, quand il jugeait qu'il fallait frapper, il ne se gênait pas.
On ne peut pas imaginer le monde antique comme un monde où une certaine innocence politique régnait, où les gens avaient spontanément une sorte d'unanimité. Peut-être qu'ils avaient un peu plus de réserve et de bon sens parce que les moyens d'agir étaient plus limités et que par conséquent, il fallait faire attention à ne pas s'engager dans des aventures dangereuses qui pouvaient coûter la vie à la cité. Donc, les projets politiques étaient beaucoup plus modestes et réservés qu'aujourd'hui et cela faisait un peu moins de vagues. Mais sur le fond du problème, on ne peut pas dire que la cité antique était autre chose qu'un assemblage de groupuscules de différentes provenances qui, chacun, défendait son morceau.
C'est pourquoi lorsque Paul, dans l'épître aux Éphésiens, dit par son exemple prototype que le Christ a détruit la haine et le mur qui séparait les juifs des païens, il sait exactement de quoi il parle. Un des points les plus à vif dans sa conscience de juif et de citoyen romain, parce qu'il jouissait des deux statuts, c'était précisément que la tension à la fois comme membre du peuple juif, et en même temps comme citoyen romain de la ville de Tarse, à certains moments, il devait la vivre comme une difficulté majeur. En tout cas, il était bien placé pour voir que dans les différentes communautés qu'il fondait, il y retrouvait des différences, des tensions, entre des membres d'appartenance ethnique différentes, et ici notamment des juifs et des païens, mais il devait y avoir aussi d'autres raisons de tensions, puisque ses premières communautés relevaient le défi de cette division et de ce morcellement et acceptaient tout le monde.
Par conséquent pour Paul, le problème politique de l'Église était un problème majeur. Ce n'était pas du tout un problème annexe en disant qu'il fallait être tous bien gentils les uns avec les autres en étant tolérants. Non, ce n'est pas du tout cela qu'il dit. Il dit qu'il faut arriver à réaliser une unanimité. Seulement, il est bien placé pour constater que ce n'est pas en faisant valoir comme on le disait à une certaine époque, les intérêts catégoriels, qu'on le va mieux y arriver. Ce n'est pas en se bagarrant les uns contre les autres pour défendre son morceau d'identité qu'on va améliorer la situation. Paul réfléchit à haute voix sur le cas typique de l'opposition juifs et païens, mais qui relève de toutes les autres oppositions qu'il relèvera dans d'autres épîtres : il n'y a plus juifs ni grecs, ni païens, ni esclaves, ni hommes libres, ni hommes ni femmes, car les intérêts catégoriels pouvaient diviser jusqu'à l'identité homme-femme. Il annonce précisément qu'il y a un autre principe d'unité. Ce principe d'unité, il en fait le cœur même de sa mission, et il veut que sa communauté d'Éphèse soit elle aussi consciente de ce nouveau principe d'unité qui est le Christ.
Là où dans la cité antique chacun se battait pour défendre son identité, ici Paul annonce un principe tout à fait différent : l'identité de chacun ne dépend pas de l'effort qu'on fait pour s'affirmer comme on est, mais l'identité de chacun est reçue par le Christ. C'est précisément ce qu'il appelle l'homme nouveau. L'homme nouveau n'est pas quelqu'un qui a reçu une force supplémentaire pour s'affirmer, mais il est quelqu'un qui a reçu la grâce qui lui donne d'être vraiment ce qu'il est. A une politique de la défense de ses intérêts pour soi-même, ou son groupe et sa catégorie de population, Paul dit : dans l'Église, ce n'est plus une défense de son identité sur le mode de l'opposition et de ce qu'il appelle précisément le mur de la haine (et on sait à quel point les murs sont symboliques de la haine), Paul dit que par sa croix, par sa souffrance, par sa mort, le Christ a tué la haine et il a donné les conditions de possibilité de vivre dans une nouvelle unité.
Bien entendu, Paul n'est pas naïf. Il sait très bien que cette nouvelle vision du monde et de l'humanité dans sa dimension politique au grand sens du terme, n'est pas une évidence. Même dans ses communautés qui viennent d'adhérer à son évangile, cela ne se réalise que très lentement et au prix de grandes tensions. Mais cela n'empêche que les principes de base sont posés. Désormais, l'humanité telle qu'elle est, doit pouvoir, quand elle est prise dans le mystère même de la mort et de la résurrection du Christ accueillir un autre principe d'unité qui est le principe de l'unité par le Christ mort et ressuscité pour toute l'humanité. Vous comprenez que Paul ne peut pas tergiverser avec ce principe. Si on ne l'admet pas, à ce moment-là c'est que le Christ n'est pas mort pour tous. Il y va de l'universalité de la foi. C'est cela que Paul veut défendre. Il veut dire que désormais, si vraiment le Christ est mort pour tous les hommes, alors il n'y a aucune catégorie de l'humanité qui puisse s'opposer ou ne pas recevoir ce message. C'est tout le sens de l'universalité. Mais en même temps, ce sens de l'universalité catholique (c'est ce que veut dire le mot catholique), ne peut pas se vivre n'importe comment, il est accueilli par celui-là même qui le donne.
Je crois frères et sœurs, que notre sens de l'universalité aujourd'hui de ce qu'on appelle les Droits de l'homme, est terriblement redevable au christianisme même si à certains moments, on a affirmé le contraire. En fait, c'est à partir du moment où l'on a saisi que l'humanité pouvait avoir un principe d'unité qui lui est transcendant, Dieu, son créateur, son sauveur mort pour tous les hommes, qu'à partir de ce moment-là on a pu envisager une autre conception de la société, de la cité et de la vie politique. Quand je dis que l'Église ne fait pas de politique, elle n'en fait pas directement, ou du moins, elle ne devrait pas en faire, mais en fait, elle a insufflé au monde moderne une réalité que peut-être la cité antique ne pouvait pas percevoir, c'est le fait que par hypothèse, il y a une possible unité de toute l'humanité.
Cela ne veut pas dire que c'est réalisable concrètement d'un seul coup de baguette magique. Cela fait vingt siècles qu'on a dit cela, et l'on en voit encore que quelques petites lueurs et pas beaucoup plus. Mais à partir du moment où l'on a affirmé ce principe, les chrétiens doivent pouvoir être les témoins de cette universalité du monde, fondée sur le Dieu unique manifesté en son Fils Jésus-Christ.
Un dernier mot : est-ce que cela veut dire que les chrétiens ayant une autre idée de l'unité politique de l'humanité au grand sens du terme, l'universalité de salut que le Christ veut offrir à tous les hommes, est-ce que cela veut dire que les chrétiens doivent être désengagés ? Non. C'est peut-être cela le côté le plus extraordinaire. Même si nous appartenons en espérance et en commencement, en prémices à un monde nouveau, nous appartenons aussi au monde ancien. La cité humaine reste une donnée absolument nécessaire pour vivre ensemble. Mais là où la cité antique avait une valeur d'absolu, l'ordre politique pour les anciens avait une valeur d'absolu, est-ce que tout à coup cette valeur d'une cité terrestre est frappée d'une sorte de relativité qu'elle n'avait jamais connu ? C'est sans doute pour cela que les chrétiens ensuite ont dû se battre pendant trois siècles pour que la structure politique de l'empire romain reconnaisse qu'elle n'est pas un absolu. C'est là encore où les chrétiens ont gagné, ils n'ont pas voulu d'abord, contrairement à ce qu'on dit, convertir l'empereur à la foi chrétienne, ils ont simplement exigé le statut de religion permise, autorisée, reconnaissance pure et simple. Ils n'ont pas voulu mettre la main pour calquer dans une pseudo-idéologie politique les possibilités que contient toute la révélation, l'Église pour autant, n'a jamais aboli la distinction entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. L'Église n'a jamais dit que le pouvoir spirituel devait se substituer au pouvoir temporel. Elle n'a jamais dit que l'homme nouveau remplacerait l'empereur ou les rois. Elle n'a jamais dit que le Christ serait le roi du monde dans une royauté politique, contrairement à ce qu'on a voulu faire dire à la fête du Christ roi. En réalité, l'Église a montré, et elle essaie de le montrer encore aujourd'hui, que le statut de l'homme dans le monde d'aujourd'hui, il est à la fois le vieil homme qui gère sa cité avec les moyens humains et terrestres qu'il a à sa disposition, mais chacun d'entre nous et l'Église comme telle, est la signature, la manifestation d'un homme nouveau, d'une humanité nouvelle sauvée par le Christ qui vise déjà une unité et une plénitude que le monde par lui-même ne peut pas engendrer.
Frères et sœurs, que cette petite réflexion vous aide, pour ceux qui sont d'Aix, à réfléchir sur la nécessité pour chacun d'entre nous de participer à la vie de la cité.
AMEN