QU'EST CE QUE LA SOCIÉTÉ?
Jr 23, 1-6 ; Ep 2, 13-18 ; Mc 6, 30-34
Seizième dimanche du temps ordinaire – année B (21 juillet 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, j'aurais bien aimé me dispenser du choix du sujet dont je vais vous parler. Mais de fait, les trois lectures d'aujourd'hui me forcent à vous parler de politique.
Nous venons d’assister pendant une semaine à un spectacle lamentable au plus haut niveau des représentants de notre société. Je crois que tout le monde a, présente à l'esprit, la manière dont un certain nombre de députés, investis par le suffrage pour servir la vie, plus que de la cité, du pays, ont refusé de saluer ou de tendre la main à d'autres parce qu'ils ne sont pas du même avis. Ce genre de comportement est absolument indigne et on n'a pas envoyé des gens censés représenter le souci de l'unité nationale pour la manifester de façon aussi éclatante, quelles que soient les opinions, car ce n'est pas le problème. Mais simplement si l'Assemblée nationale n'est plus capable de manifester de la façon la plus simple et la plus normale… Et on ne demande pas les baisers de paix ! On demande au moins, même pas de la politesse, mais la reconnaissance qu'on est homme ou femme en face d'un autre homme ou femme. On se demande si l'Assemblée nationale ne mériterait pas de s'appeler la dissolution nationale !
L'autre exemple, c'est que tout un groupe de députés a jugé que puisqu’il était 3 h du matin, les derniers votes ne les intéressaient pas et ils ont complètement laissé un autre parti, avec lequel d'ailleurs ils ne sont pas toujours d'accord, prendre le pouvoir, par pure lassitude. À 6000 € d’indemnités par mois, on peut faire un effort ! En tout cas, je connais beaucoup de gens qui gagnent beaucoup moins, et qui face à leur responsabilité, font ce qu'il faut.
Ça pose la question de savoir ce qu'est une société et comment nous en sommes arrivés là où nous sommes. En effet, nous avons quand même encore la prétention de pouvoir être une société, un peuple, une nation, un ensemble d'hommes et de femmes qui vivent sur un territoire donné et veulent essayer de vivre ensemble. Alors si le peuple veut vivre ensemble, il faudrait au moins que ceux qui le représentent, ou prétendent le représenter, donnent le bon exemple et le mettent en pratique eux-mêmes là où ils sont. Et je trouve donc particulièrement déplorable que nous en soyons venus à de telles attitudes.
Alors se pose la question : qu'est-ce que la société ? Les trois textes que nous venons d'entendre sont trois réponses à cette question. Rassurez-vous, je vais faire très bref. Nous sommes devenus, à force de raisonner uniquement en termes économiques, des sociétés, des groupements humains, qui ne réfléchissent qu’en termes économiques et utilitaires sur la société. Ça rampe dans le cœur des humains et dans notre cœur à nous Français, et c’est particulièrement déconcertant. Vouloir que tous les problèmes de la société se résolvent uniquement par des répartitions économiques, des questions de gains, de changement à propos de notions parfois un peu discutables, ça devient un vivre ensemble purement régi par des questions d'économie. Ça ne guettait évidemment pas les sociétés anciennes. Elles savaient qu’on vivait d'abord entre hommes et il fallait vivre entre hommes. Ils ne demandaient pas des choses extraordinaires, seulement de vivre dans le respect les uns des autres.
Il se trouve que les trois textes que nous avons entendus aujourd'hui nous donnent quelques pistes et je pense que pendant les vacances, ça vaut peut être la peine d'y réfléchir un petit peu. Le premier texte est du prophète Jérémie. Il constate que les prêtres – avec un pouvoir religieux assez pesant à cette époque-là – n’ont plus comme souci que de s'imposer au peuple et de vouloir faire régner leurs théories, leurs idées, leur conception de la vie religieuse. Moyennant quoi, ça devient un système déjà économique dans lequel ils essaient de tirer le maximum de profit de la situation dans laquelle ils sont. Il faut quand même savoir que dans l'Antiquité, une bonne part des sacrifices qui étaient offerts à Dieu étaient destinés aux prêtres. Ils ne s'oubliaient jamais. Je ne sais pas si c'est comme ça aujourd'hui, c'est à vous de juger. C'était déjà quand même un peu ce système : « Je suis prêtre, donc je suis chef, donc je tire profit de la situation. » Or là Dieu dit que c'est une profanation de l'être en société. Je pense qu’on peut généraliser et dire que c'est aussi le même problème pour nous aujourd'hui. Comme dit le vieux proverbe, « le poisson commence par pourrir par la tête ». Que faut-il faire pour que la société ne se perde pas elle-même, pour que les membres qui composent ces sociétés et surtout ceux qui sont chargés de la réguler, ne considèrent pas que la responsabilité et la confiance qu'on leur fait sont uniquement un moyen de s'implanter, de s'imposer et de tirer profit ? Et ça se passe à la fin du VIIe siècle avant Jésus-Christ ! Je ne sais pas ce que ça donne aujourd'hui, mais on a l'impression que de ce point de vue-là, il n'y a aucun recul critique, aucune visée profonde sur le problème de notre être en société. Là, c'était les curés qui en prenaient plein la figure, mais peut être qu’aujourd'hui il faut qu'on se pose la question de savoir si nous sommes suffisamment vigilants et attentifs pour faire que notre société ne soit pas simplement une sorte de machine à tirer profit sous couvert de certaines responsabilités qui sont plus ou moins bien exercées.
Venons-en à la deuxième lecture. C'est plus bouleversant. Saint Paul écrit aux Éphésiens, à peu près trente ou trente-cinq ans après la mort du Christ. Il leur écrit en disant : « Que s'est-il passé après la mort du Christ ? Il y avait deux peuples, le peuple juif et nous. Nous ne sommes pas un peuple nouveau, mais nous sommes nous-mêmes aussi appelés à la même vocation. Et il y a division radicale. » Et c'est là que Paul a ses formules magnifiques en disant que le Christ est mort pour faire des deux un seul peuple, c'est-à-dire que la vocation à l'unité n’est pas de penser tous de manière identique ou de répéter tous les mêmes choses comme des perroquets. C'est d'essayer de trouver le chemin qui nous conduit à une véritable unité. Concernant Paul, c'était véritablement la grande souffrance de la fin de sa vie. Comment se fait-il que nous en soyons arrivés là ? Que, plus que le malentendu, la haine, (il dit : « Il a détruit le mur de la haine ») ait pu aboutir au fait de ne plus pouvoir se comprendre alors que tous, Juifs comme païens, sont appelés à former un seul peuple ? Je ne vous dis pas que c'est le moment d'aller à Gaza ou à Jérusalem pour manifester votre désir d'unité. La situation politique actuelle y est beaucoup plus complexe. Mais n’y a-t-il pas dans nos églises, dans nos communautés, des moments où nous commençons à faire la même chose ? Il y a un peuple ici, un peuple là, il y a une paroisse ici, une paroisse là. Ne sommes-nous pas en train, à certains moments, de perdre le sens de la communion et de l'unité les uns avec les autres ?
Quant à la troisième lecture, c'est aussi intéressant parce que c'est Jésus qui a envoyé les disciples prêcher dans les villages alentours. Ils reviennent et racontent ce qui s'est passé. Ils ont l'air assez contents d'eux d'ailleurs. C'est peut-être exagéré, mais enfin, ils sont très contents d'eux, ils racontent tout ce qu'ils ont fait. Jésus ne les félicite pas. Mais Il va poser un geste. C'est l'introduction à ce geste que nous venons de lire. Les apôtres sont tout contents parce qu'ils ont l'impression que ça a marché. Donc l'Église, c'est ce qui marche. Comme pour nous dans nos sociétés aujourd'hui, on encourage fréquemment ce qui marche. À ce moment-là, la constitution des communautés, ça marche ou ça ne marche pas. Donc on regarde sur Internet les bonnes combines pour améliorer la vitalité de nos paroisses. Or, c'est plus compliqué que ça. Quand Jésus entend cela, Il voit les foules traverser le lac pour venir Le voir. Et à partir de ce regard un peu satisfait des disciples, Lui pose un regard tout à fait autre : Il les voit comme des brebis sans berger. Il voit la détresse et la pauvreté de l'humanité telle qu'elle est devant Lui, les petits paysans, les petits commerçants, les petits boutiquiers des bords du lac de Tibériade, ceux qui, d'une façon ou d'une autre, ont choisi d'aller à sa rencontre et de L'écouter, et Il se met à les instruire. Et pour montrer, pour sceller le geste de la promesse, parce qu'Il a vu la détresse de son peuple, ce sera la multiplication des pains (l'évangile de dimanche prochain). N'oublions pas là aussi que lorsque nous venons partager le pain dans chaque eucharistie, il faudrait que nous puissions voir la misère de notre propre vie ensemble, que ce soit au niveau de la communauté civile politique, que ce soit aussi au niveau de la communauté chrétienne, que nous ayons un regard un peu plus lucide, un peu plus profond et un peu plus décidé pour essayer de répondre à cet appel. La parole de Dieu a parfois des conséquences politiques assez inattendues. Et là, c'en est une.
C'est donc à nous de voir comment à travers ces trois lectures, petit à petit s’éclaire notre propre regard pour pouvoir maintenir l'unité et la communion, là où certains qui sont délégués comme représentants l’accomplissent si faiblement ou avec tant d'insouciance.