SUBIR OU CHOISIR? IL FAUT CHOISIR

Gn 18, 1-10a ; Col 1, 24-28 ; Lc 10, 38-42
Seizième dimanche du temps ordinaire – année C (17 juillet 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« C'est Marie qui a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée. »

Frères et sœurs, voici le manifeste féministe de Jésus le plus extraordinaire de tout le Nouveau Testament, même si évidemment toutes les autorités ecclésiastiques, naturellement masculines, se sont empressées de dire que ce texte sanctionnait une sorte de division du travail domestique. Habituellement, ce sont les hommes qui écoutent aux pieds de Jésus, c'est la vie intellectuelle, et les femmes qui font la cuisine, c'est pour pouvoir subsister de jour en jour. Là, ultime subtilité, il y a deux hôtesses bien féminines, Marthe et Marie, qui entre elles sont capables de réintroduire cette division du travail. Marthe est obligée de se vouer aux tâches ménagères puisqu'elle reçoit chez elle. C'est elle qui sait où sont les casseroles et la vaisselle de luxe pour accueillir Jésus. L'autre, Marie, est assise – il faut lire le texte dans le détail –, elle n'est même pas debout. Elle écoute tranquillement le Maître qui lui parle des choses les plus sublimes. Elle est assise, tranquillement. Elle n'est pas la maîtresse de maison et elle a tout pour elle dans ce moment là.

Agit alors ce réflexe – je n'ose pas dire quand même un peu féminin ! – qu'on appelle la jalousie. Marthe déboule de la cuisine et s'adresse à Jésus, car elle est finaude. Elle ne dit pas à Marie : « Viens m'aider », ce serait trop simple. Elle reproche à Jésus de laisser Marie bénéficier seule de tout l'enseignement du Maître. La revendication est donc très claire. Marthe dit à Jésus : « Si Tu rentres dans les catégories habituelles de la vie familiale juive, aie au moins la délicatesse de comprendre tout le mal que je me donne pour pouvoir T'accueillir. Tu pourrais dire à Marie qu'elle se bouge un peu. Elle est assise là, tranquille, mais elle pourrait quand même faire un effort. »

Nous sommes en plein conflit de partage des responsabilités. Or, face à cette situation, Jésus ne condamne pas Marthe. Il ne lui dit pas : « Marthe, tu M'as reçu chez toi, donc il est normal que tu t'occupes aux fourneaux. » Il lui dit : « Tu te préoccupes de trop de choses mais – c'est là où tout est à la fois obscurcissant et éclairant – c'est Marie qui a choisi la meilleure part. » Le terme le plus fort dans l'affaire, c'est "choisir". Elle a choisi, c'est-à-dire qu'elle a usé de sa liberté pour être assise – habituellement on dit assise à ses pieds, cela n'est pas vrai, elle est assise en face. Elle est là, en face-à-face avec Jésus, elle a choisi librement la meilleure part.

Autrement dit, il y a là toute une manière de concevoir la vie religieuse des humains, aussi bien hommes que femmes, et en même temps de concevoir le problème de la féminité. Je m'explique. La première chose, c'est que Jésus souligne un fait qui est complètement oblitéré depuis pas mal de temps. Il souligne à l'encre rouge la liberté de Marie. On aimerait que ça passe vraiment dans les mœurs. Actuellement semble-t-il, non pas à cause des évangiles, il y a quand même un sursaut du point de vue de la situation de la femme dans la société. Car Marie a choisi la meilleure part. Pourquoi y a-t-il la parité ? Non pas pour que les dames fassent comme les messieurs. Une première génération de féministes voulait être des hommes, c'est un peu lassant et pas très neuf. Imiter le pouvoir et l'autorité et vouloir que les femmes soient archevêque, pape ou curé, je vous avoue que cela n'est pas la meilleure promotion que l'on puisse leur souhaiter. Si elles le veulent, qu'elles y aillent, elles verront ce que ça fait. Ce n'est pas une question d'autorité, c'est une question de liberté. Jésus n'a même pas l'idée de dire à Marie d'aller aider sa sœur aux fourneaux. Il dit : « Elle a reconnu, elle a choisi la meilleure part, c'est-à-dire qu'elle s'est laissé entraîner dans sa liberté vers l'écoute et l'accueil de qui Je suis. »

Vous imaginez bien qu'à l'époque, quand les premières communautés se sont installées, il y avait beaucoup de tensions. Les femmes avaient-elles leur place dans la communauté ? Pouvaient-elles y parler ? La distinction homme-femme créait-elle une hiérarchie, les hommes seuls ayant l'autorité et les femmes étant sagement aux fourneaux ? N'y avait-il pas dans les premières communautés cette tendance qui consistait à dire : « La communauté, c'est nous les hommes, et il faut que nous ayons toute liberté pour penser, réfléchir, méditer et construire l'avenir des communautés et pour que les réunions soient sympathiques, vous les femmes, vous êtes à la cuisine et vous faites tout ce qu'il faut » ? Si cet épisode de l'évangile a été privilégié, c'est parce qu'il était historiquement intéressant et suggestif mais aussi parce que, dans la première construction des Eglises, on s'est posé la question.

Finalement, quel est le statut de la femme dans l'Église ? Il faudrait le dire, même si on n'en parle pas beaucoup : son premier statut est la liberté. Après, la liberté humaine, c'est comme la Twingo, "il faut inventer la vie qui va avec". Mais de fait, c'est quand même le problème de fond. Or, que dit Jésus quand Il a bien établi cela : « C'est elle qui a choisi la meilleure part. » Marie est donc capable de discerner exactement ce qu'il faut à sa liberté. Elle a choisi la meilleure part. Jésus est conscient que son auditrice captivée, fascinée, est effectivement très contente. Il ne dit pas à Marthe : « C'est normal que tu sois aux fourneaux. » Il ne lui dit pas non plus : « Ce n'est pas normal que tu sois aux fourneaux. » Mais plutôt : « Comment es-tu aux fourneaux ! » Voilà une question qui rebondit immédiatement de l'affirmation du statut de Marie comme auditrice, sur Marthe comme cuisinière. « Au fond, Marthe, comment envisages-tu l'accueil de Moi-même et de mes disciples dans ta famille, dans ta maison ? Tu le choisis ou tu le subis ? » Voilà une chose intéressante. À ce moment-là, Jésus ne lui dit pas : « Oh, excuse-Moi, J'aurais dû penser à dire à Marie qu'elle aille éplucher les patates ! » Mais Il lui dit : « Marthe, comment envisages-tu la vie ? Certes tu M'as accueilli, certes le repas ne va pas se faire tout seul mais si cela devient un objet de revendication, c'est que tu n'as pas choisi. C'est que cela te pèse, même si tu M'as accueilli, que tu M'aimes bien et que tu M'as reçu dans ta maison, que tu es une maîtresse femme et que tu ne te laisses pas avoir comme cela, que tu ne te laisses pas dérouter par la situation. Mais il n'empêche, comment es-tu dans cette situation ? Es-tu libre ou non ? »

Frères et sœurs, la plupart du temps, on a fait des considérations sur Marie comme modèle de la vie contemplative. Comme les moines qui ne s'occupent de rien, qui mettent les pieds sous la table, qui mangent et ensuite vont faire oraison ou la sieste. Mais c'est quand même à côté du problème. « Comment vis-tu la relation avec Moi, ton Seigneur ? Dans la liberté même que tu as de Me servir ou bien comme une servitude ? »

C'est très intéressant parce que cela évite tous les pièges, particulièrement celui de qui a autorité sur qui. Jésus ne le dis pas. Il ne dit pas : « J'aime mieux Marie parce qu'elle M'écoute plus. » Il y en a qui l'ont interprété comme cela, mais ce n'est pas vrai. Et il ne dit pas à Marthe : « Tu es très sympa, merci pour ton accueil mais en réalité je m'en fiche pas mal. Ce que tu aurais dû faire, c'est t'asseoir à côté de ta sœur pour M'écouter. » Mais Il lui dit : « La vie que tu veux avec Moi quand tu M'accueilles – puisque c'est dans la maison de Marthe, ce qui suppose qu’elle avait un sacré tempérament parce que c'est elle qui goupillait les affaires –, si tu M'accueilles là, c'est pourquoi ? Pour que cet accueil devienne une servitude supplémentaire dans ta vie et que, ultime danger, tu transformes ta vie avec Moi, ta vie chrétienne, ta vie de disciple, ta vie religieuse dans un modèle de servitude ? Mais le Serviteur c'est Moi, ce n'est pas toi. Moi, Je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir. »

Ici, Jésus souligne le fait qu'Il est le Serviteur. C'est parce qu'Il est le Serviteur auprès de Marie et d'une certaine façon qu'Il serait heureux de l'être aussi aux côtés de Marthe. On a là un texte d'une finesse – pardonnez-moi messieurs ! – toute féminine. Qui goupille les choses dans cette affaire ? Jésus, au nom même du fait qu'Il s'est fait le Serviteur, explique à Marthe comment Il a envie d'être servi. Dieu ne peut être servi que par notre liberté. Je ne sais pas si beaucoup de catholiques sont persuadés de cela – la plupart du temps on dit qu'être un bon catholique c'est obéir à tout le monde, à toutes les autorités qui sont autour de nous, ce qui permet quand même de survivre.

Mais où est le problème de la communauté ? Où est le problème de la consistance même de la vie de foi de chacun d'entre nous ? Dans la liberté que nous avons de choisir la meilleure part. Si c'est simplement qu'on veut écouter la parole de Dieu pour aller au ciel, je ne suis pas sûr que nous donnions là la meilleure preuve de notre sens de la gratuité de la liberté au service de Dieu. C'est un des problèmes de l'Église. Souvenez-vous par exemple –petit détail – quand on dit que le mari doit aimer sa femme comme le Christ a aimé l'Église. On traduit alors qu'Il se l'est soumise. C'est vrai que c'est un mot assez ambigu. Mais est-ce que Jésus a aimé l'Église pour l'asservir ? Il n'aime pas trop l'Église de Marthe, cela n'est pas exactement le style de ce qu'Il attend. Il préfère l'Église de Marie qui vit dans la gratuité de l'écoute, de la joie, de l'accueil, de la recherche dans la liberté de la présence de son Seigneur.

Voyez-vous, frères et sœurs, c'est un merveilleux programme de vacances et je n'ai qu'une recommandation à vous faire : subir ou choisir ? Il faut choisir.