ILS ETAIENT COMME DES BREBIS SANS BERGER

Jr 23, 1-6 ; Ep 2, 13-18 ; Mc 6, 30-34
Seizième dimanche du temps ordinaire – année B (18 juillet 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

En débarquant, Jésus vit une foule nombreuse et il en eut pitié, parce qu’ils étaient comme des brebis qui n’ont pas de berger.

Frères et sœurs, je n’y peux rien, mais aujourd’hui c’est l’évangile – les trois textes – qui nous oblige à parler du rapport du berger à son peuple et du peuple à son berger. J’aurais préféré éviter le problème mais dans ces cas-là, il est un peu incontournable, je ne vais pas vous faire un sermon sur la sainte Vierge ou sur saint Joseph.

Abordons le fond du problème, évidemment très conditionné par le récent motu proprio, ce qui veut dire : "de mon propre mouvement". C’est d’ailleurs assez intéressant : dans ces cas-là, le souverain pontife lui-même dit qu’il l’a écrit donc qu’il en est totalement responsable. Ce n’est pas la parole d’un concile ni même celle d’un synode, c’est une parole d’un pape qui appuie sur la sonnette d’alarme quand il trouve que le train ne va pas à la bonne vitesse. Tout le problème tient dans ce qui fait l’unité de l’Eglise, l’unité du peuple de Dieu. Evidemment, on peut toujours dire que c’est comme à l’armée, ce qui fait l’unité du peuple de Dieu, c’est l’autorité et l’obéissance : le chef commande, les subordonnés obéissent, on transmet les ordres et tout va bien.

Manifestement, c’est plus compliqué actuellement dans l’Eglise. En effet, on voit bien que dans la société elle-même, partout, l’idée de l’unité fondée uniquement sur les ordres, les contre-ordres et les normes imposées, cela ne marche pas très bien, un peu partout, nulle part d’ailleurs. La première chose que l’on pourrait constater, c’est que cela fait très longtemps que c’est comme cela puisque dans le premier texte entendu, le prophète Jérémie dit carrément les choses : le peuple n’a pas d’unité, il a été dispersé et envoyé en exil, mais c’est à cause des chefs. J’ai eu de mauvais pasteurs, je leur ai fait confiance, je me suis trompé, ils se sont payés sur le dos des brebis. Ça ne va pas à cause des bergers. C’est un peu comme dans la politique actuelle, chaque fois que quelque chose ne va pas on trouve toujours le dernier lampiste qui est responsable des malheurs du monde. Là, Dieu dit carrément les choses, si ça ne va pas, c’est à cause des bergers et des chefs.

On peut quand même se poser une question en lisant ce texte : comment cela peut-il marcher si Dieu en est au point de choisir des pasteurs qui ne font pas confiance et qui donc n’obéissent pas ? Dieu prend alors une solution radicale dans le livre de Jérémie : « Puisque J’ai délégué et que les délégués n’ont pas bien agi, Je vais m’en occuper, Je rassemblerai Moi-même le troupeau ». On ne peut pas dire que cette prophétie de Jérémie se soit déroulée de façon parfaite, parce que même quand le peuple est revenu à Jérusalem, cela n’a pas été un enthousiasme unanime extraordinaire. Le problème demeure : qu’est-ce qui fait l’unité ? Est-ce le pasteur ? Est-ce le peuple ? Si les pasteurs commandent mal, le peuple peut-il garder son unité ? C’est ce qui s’est pourtant passé dans le texte de Jérémie et c’est très encourageant. Même si les bergers en Israël ont été à un certain moment en dessous de tout, et plus spécialement à l’époque de Jésus, cela n’empêche que l’unité du peuple est restée : premier point de grande consolation et de grand réconfort.

On a beau se plaindre d’un certain nombre de choses qui ne vont pas, il y a quelque chose qui fait que l’Eglise tient, envers et contre tout, c’est le fondement même de l’œcuménisme. Pourquoi peut-on célébrer un certain nombre de prières, même si quelques catholiques trouvent cela épouvantable, avec les protestants et les orthodoxes ? Parce qu’il reste envers et contre tout une certaine unité. Même le concile Vatican II, vomi par certains, affirme qu’entre tous les chrétiens, quels qu’ils soient, il y a une communio non plena ("communion non pleine"), c’est-à-dire qu’à partir du moment où il y a reconnaissance d’un baptême qui nous fait membre du corps du Christ, il y a une certaine unité. Certes cette unité est abimée, dégradée, maltraitée mais il reste une certaine unité. Il faudrait peut-être s’en souvenir lorsque les problèmes de l’unité ne portent que sur la forme du canon ou la forme de la célébration eucharistique. En réalité, il reste une certaine unité.

Personnellement je crois beaucoup à cela, mais après, que se passe-t-il ? Deuxième texte, l’évangile, qu’est-ce qui fait le regard du Christ au moment où Il débarque et va célébrer la multiplication des pains ? Il reste que quand Il voit la foule rassemblée, Il voit une foule terriblement disparate, bariolée, variée, et Il en eut pitié parce qu’ils étaient comme des brebis sans pasteur, et c’est précisément le moment où Jésus se dit : « Je vais être ce pasteur, Je ne peux pas y échapper ». Par conséquent, qu’est-ce qui fait l’unité non seulement de l’Eglise mais de l’humanité – on dépasse ici la querelle des rites ? C’est l’unité que donne le regard que Dieu porte sur toute l’humanité. Il faudrait donc qu’on ait vraiment un regard de pitié – pas de condescendance ni de mépris : la pitié de Dieu consiste à aller rencontrer chacun dans sa pauvreté, sa misère, son aspiration vers l’unité et son péché contre l’unité. Dieu ne pose pas de conditions. Le regard de Dieu au moment même où Il regarde la foule rassemblée, se pose sur le peuple comme des brebis sans pasteur. Il ne faut jamais perdre de vue cela car l’Eglise n’est pas simplement tous les catholiques qui vont à la messe – c’est déjà pas mal –, mais c’est d’abord l’humanité vue tout entière sous le regard de la miséricorde de Dieu, car Il nous voit comme des brebis sans pasteur. Dieu ne voit donc pas les catholiques d’une part, les vrais, les purs, puis les moins parfaits suivis des pas parfaits du tout, et puis les protestants, les orthodoxes et puis les autres religions ! Non. Il voit toute l’humanité dans le regard de pitié, un regard qui veut l’unité.

Là encore, il faudrait que nous mesurions l’échelle et le degré de l’unité entre les hommes à cette mesure-là. Certes nous voulons essayer de la réaliser le mieux possible et c’est pourquoi lorsque nous sommes ici à l’eucharistie, nous sommes à un moment d’intense communion à l’unité, garantie par la communion de tous les évêques et la célébration selon la tradition de l’Eglise. Mais il ne faudrait pas que l’unité que nous constatons et qui nous est donnée par grâce – ce n’est pas nous qui créons l’unité – soit transformée en moyen d’exclusion. Cela pose un vrai problème. Si je commence à exclure mes voisins parce qu’ils récitent le chapelet plus vite que moi… Il y a un vrai problème.

On est là au cœur même du mystère de l’unité. Nous ne pouvons pas mesurer l’unité. Que nous ayons à certains moments des rappels, des normes qui donnent des repères, c’est normal mais que ces normes et ces repères en viennent à des sortes de moyens de contrôle et de rigueur dans le fait d’appartenir ou non à l’Eglise, c’est quand même un peu difficile. Il faut remarquer que dans l’histoire de l’Eglise, quand il y a eu des schismes, des communautés chrétiennes qui se sont séparées, ce n’est pas la grande Eglise qui les a exclues, c’est elles qui se sont exclues de la grande Eglise. Autrement dit, tous les mouvements contre l’unité ne peuvent pas venir de l’Eglise, cela ne vient que du fait de vouloir s’en séparer. On peut toujours dire que si l’on célèbre d’une certaine manière, c’est pour se séparer de l’Eglise. Il faut aussi pouvoir juger de l’intention de séparation, ne pas faire de procès d’intention.

Enfin troisième chose et c’est le plus important, qu’est-ce qui fait l’unité de l’Eglise ? C’est l’épître aux Ephésiens qui nous le dit. Dans les années 60-70, au moment où l’Eglise aborde un élan missionnaire extraordinaire, mais où en même temps où elle connaît des tensions et notamment une tension majeure, le fait qu’il y ait des communautés issues du judaïsme, du paganisme, l’épître aux Ephésiens dit que par son corps, par sa personne, « des deux Il n’a fait qu’un seul peuple ». Que veut dire cela ? Ce n’est pas de la poésie illuminée. L’auteur de l’épître aux Ephésiens affirme clairement que ce qui fait l’unité de l’Eglise, c’est le corps du Christ. Ce n’est pas le fait d’une identité de comportement, ni de suivre telle norme ou tel principe même si c’est toujours recommandable. Ce qui fait l’unité de l’Eglise n’est pas de l’ordre des normes, des lois, des impératifs, c’est le corps du Christ : « Des deux, Il n’a fait qu’un seul peuple, par sa mort Il a tué la haine ».

Là il faut vraiment voir les choses en face, l’unité de l’Eglise, c’est qu’elle est le corps, c’est pour cela que l’on dit : « l’Eglise corps du Christ », c’est pour bien dire que ce n’est pas l’adhésion au parti, ce n’est pas parce qu’on fait la même chose qu’on a les mêmes réflexes, c’est parce qu’on est le corps du Christ. Le discernement de celui ou celle qui fait ou non partie du corps du Christ est très difficile à établir. Ce n’est pas un cabinet de radiologie ! C’est la vision même de Dieu qui voit l’unité de son Eglise, dans le corps et le cœur du Christ.

Frères et sœurs, même si la situation est aujourd’hui délicate à interpréter, il faut garder les points de référence majeurs : ce qui nous fait Eglise, c’est le corps du Christ. Bien sûr, on trouve ensuite de nombreux moyens d’adapter selon les langues, les cultures, les traditions, mais on ne peut pas dire que des moyens d’expression soient des motifs de refus ou d’exclusion. Nous chrétiens, avec la catholicité, c’est-à-dire la capacité d’intégrer la totalité dans l’unité, nous devons être plus encore que tout le monde des hommes et des femmes capables d’intégrer cette plénitude du corps du Christ, Lui-même capable d’assimiler toute l’histoire de l’humanité, tous les peuples et toute la variété de celles et ceux qui vivent dans ce mystère.

Frères et sœurs, ce n’est pas simple parce qu’en réalité le texte du motu proprio est comme une sorte d’aiguillon, d’épée dans les reins. Certes, on peut dire qu’il y a des normes et des repères, mais si nous les prenons uniquement comme des moyens d’exclusion, que faisons-nous ? Construisons-nous le corps du Christ ? C’est à nous, pas simplement au peuple et aux évêques, de faire que tout ce qui pourrait nous réunir ou nous constituer en un seul peuple, nous le mettions réellement en action pour qu’effectivement cela constitue ce qui est le seul but de Dieu, nous rassembler tous en un seul peuple, en son corps qui est l’Eglise.