LA CHORALE A BIEN CHANTÉ ...
Ez 17, 22-24 ; 2 Co 5, 6-10 ; Mc 4, 26-34
Onzième dimanche du temps ordinaire – Année B (15 juin 1997)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
On a essayé de faire le mieux possible pour tenter de vous vendre, de vous séduire et de vous contraindre. Évidemment. Car, c'est ce qu'on fait dans tous les discours, qu'est-ce que c'est qu'un discours, c'est quelqu'un qui tente par sa parole d'essayer de convaincre les autres, plus ou moins réticents, mais il y a aussi dans la communauté, je les connais, de véritables idéologues partisans de Saint Jean de Malte et d'autres très méfiants qui me regardent avec un air épouvanté, en disant : "comment va-t-il nous tromper finalement ?"
En fait peut-être que cette apparence de produit réussi, le produit qu'on mettrait en promotion dans les rayons, produit religieux, suscite, fait monter en nous un petit soupçon : "qu'est-ce que cela cache?" Le soupçon, c'est que nous ne sommes pas bien surs que nous devons vivre les uns avec les autres, ou autrement dit que nous nous devons les uns aux autres notre bonheur humain. Nous ne sommes pas bien sûrs que notre foi, notre appartenance, notre qualité humaine, notre identité profonde dépendent du voisin, pas immédiat, à cinq mètres, six mètres, sept mètres, celui qui est derrière, devant.
Le problème est le suivant : est-ce que la foi, c'est-à-dire la vie religieuse, la vie de relation avec Dieu, dépend de ma vie privée ? ou est-ce qu'elle dépend, mais quel risque à prendre, d'une vie de communion, de communauté, d'appartenance, avec d'autres que je n'aurais pas forcément choisis, même s'ils adhèrent et sont sensibles au produit en tant que tel ?
Auparavant, autrefois comme on dit quand on veut dire que c'était mieux avant, autrefois c'était beaucoup plus simple. Il y avait les chrétiens et puis il y avait les non-chrétiens, c'est-à-dire qu'il y avait ceux qui étaient franchement pour, et puis il y avait ceux qui étaient franchement hostiles, ce que l'on appelle : "la laïque" et qui se définissait par un anti-catholicisme virulent, parfois fondé, qui s'opposait à l'Église. Il y avait une frontière, parfois sanglante, entre les deux camps.
Actuellement les choses sont beaucoup plus confuses, elles sont beaucoup plus confuses parce que cette frontière n'existe plus vraiment, on a du mal à la définir. Et chacun de nous est, de manière multiple, est influencé par des lectures, des propos, des émissions, des gens qui ont forgé une opinion, une envie de se prononcer par soi-même, un désir de se décider de par soi-même, ce qui est tout à fait logique, on ne peut pas dire, c'est mieux maintenant qu'avant. Il est fort possible que dans l'ancienne confrontation entre les deux blocs, certains de nos grands-parents ou arrière-grands-parents avaient peut-être renoncé à se prononcer par eux-mêmes. Maintenant nous voulons nous prononcer par nous-mêmes. Nous voulons qu'en soi-même nous puissions dire, bien, j'adhère au mystère chrétien tel qu'il est prononcé, ou au contraire, non, ce mystère ne me convient pas. Mais nous nous rendons compte qu'auparavant nous héritions de décisions qui étaient prises dans nos différents groupes auxquels nous appartenions, c'était pris pour nous, nous y adhérions, et apparemment ils n'avaient pas plus l'air plus "idiots" qu'avant (excusez-moi l'expression) mais ils ont tenu et ils ont tenu à la foi, tandis que maintenant, avec le monde tel qu'il est, les images, la communication entre les différents peuples de cette terre, nous sommes ramenés (c'est plus angoissant) à prendre une décision par nous-mêmes, à l'intérieur de nous-mêmes. Et ce qu'il y a de plus difficile, comment puis-je décider uniquement en moi-même ce qui doit être ma source, ma fin, mon début, mon commencement, mon alpha, mon oméga, puisque je suis là dans un temps, dans une géographie, dans une temporalité bien particulière, et que je n'ai pas cette distance qui me permet de regarder ma vie d'un bout à l'autre et de pouvoir décider ce vers quoi elle s'oriente, ce à quoi elle sert.
Pour ma part, puisque c'est la seule façon de parler sans avoir rien à vendre, il me semble que j'ai trouvé, à un moment donné dans ma vie, dans mes frères, dans ma communauté, une résonance profonde, un écho profond à une expérience que je vivais en moi. J'avais fait l'expérience que je n'étais pas seul et que quelqu'un vivait avec moi, quelqu'un à qui je pouvais donner le nom de Christ ou de Dieu, mais ce n'était pas le plus important à l'époque, c'était le fait que j'ai découvert, au cœur d'une vraie solitude personnelle, à un moment peut-être difficile de ma vie que Quelqu'un était là, à ma porte. Et ce que j'aime bien dire, à la porte de mon cœur. Et cette rencontre m'a si bouleversé que j'aurais pu la garder pour moi, ce que j'ai fait d'ailleurs un moment, j'aurais pu la garder comme une expérience privée, intime. Mais il m'a semblé que je ne pouvais pas tout comprendre de ce que je vivais avec Lui. Si je n'essayais pas de rencontrer d'autres qui apparemment ou en apparence en tout cas, avaient partagé cette même expérience. Et je ne connaissais rien à la théologie, je ne comprenais rien à la Bible, mais je vivais quelque chose.
Alors j'ai cherché et puis j'ai rencontré des frères, j'ai rencontré ceux qui m'ont proposé un projet dans lequel je suis, dans lequel nous vivons, parce que ces frères qui étaient différents de moi, d'âge différent, de sensibilité différente, ils avaient l'air de partager ce même pressentiment d'une existence posée à la porte de mon cœur, et les mots qu'ils disaient éclairaient mon expérience, comprendre, ce qu'ils disaient qui venait non pas de moi, mais d'un Autre, éclairait bien plus tout ce que je vivais que tout ce que j'aurais pu, moi-même, inventer ou même lire, c'est-à-dire que j'ai trouvé des gens qui, en face de moi, et ce n'est pas fini, me renvoient sans arrêt des éléments, des réflexions, des images, qui éclairent bien plus que je ne le ferai par moi-même tout ce que je vis au plus profond, et ils l'ignorent comme je l'espère que je le suis pour eux ou que je le suis pour vous. J'ignore à quel point mes propos font écho, colorent, révèlent ce que vous vivez à l'intérieur, peut-être que ça ne fait aucun bruit et que ça ne sert à rien, tant pis j'aurai essayé. Mais le propos n'est pas de se vendre mutuellement un produit fini qui marche bien et qui a l'air séduisant.
Ce qui compte, c'est que, malgré toutes mes maladresses, malgré toutes les imperfections qui sont celles d'un homme, et que vous avez et que vous partagez avec moi, ce que je tente de dire de l'invisible, de l'indicible qu'on devrait dire à genoux, qu'on devrait dire avec un immense respect, qu'on devrait dire avec crainte et amour, tente d'éclairer cette expérience que vous pressentez, mais que vous n'avez pas explicitée dans votre cœur. Cela veut dire que ma foi n'est pas une foi privée, elle n'est pas la foi de Jean-François. C'est parce que si je ne peux pas m'expliquer à moi-même ce que pourtant Je ressens et que parfois d'ailleurs j'oublie et qui se rend d'ailleurs moins sensible à certains moments, mais que je dépends d'autres pour pouvoir éclairer mon cœur, ce qui veut dire que ma foi, si le point de départ est l'intimité de moi et de Dieu, la parole, ce que je peux en dire, ce que je peux en dire aux autres et comment je peux la nourrir dépend d'autres frères. Et c'est agaçant de dépendre des autres, je préférerais avoir mon Église à moi, ma relation à moi, mes décisions à moi. Je comprends très bien la subjectivité dans laquelle nous sommes actuellement, mais seulement je suis fondamentalement incapable de décider, il faut bien que j'accepte de m'en remettre, avec un certain abandon, avec une certaine confiance, et puis plus ces relations se rendent vivantes, plus je me rends compte que rien de ce que je vis avec Dieu ne peut se vivre sans mes frères. On ne peut pas dire : c'est ce qui est important. Et Dieu sait que ces frères et sœurs sont impossibles, irritants, pas du tout ceux que j'aurais choisis, mais c'est réciproque donc tout va bien. Et pourtant ils me sont donnés dans un dessein que je ne peux pas imaginer, pour que justement je puisse donner le meilleur de moi-même, et que j'espère que je contribue à susciter le meilleur de vous-mêmes.
Alors, pourquoi tout cela ? parce que l'Eglise nous apprend une certaine distance. C'est le mot que je voudrais vous communiquer aujourd'hui. Nous avons longtemps dans l'Église hésité entre aimer le monde, le diriger ou le craindre. Exactement d'ailleurs l'enjeu est très important. L'enjeu est de dire, pour certains, ce monde est radicalement mauvais, pour d'autres au contraire, incarnons-nous dans ce monde et disons l'Évangile à la manière du monde. J'allais dire, les deux sont vrais. Et la décision que nous prenons, pas seulement la mienne, mais celle que nous prenons en communauté par rapport au monde qui nous entoure, de cette décision dépend ma liberté intérieure. Il ne s'agit pas tellement de craindre le monde ou de l'aimer comme un fou, il s'agit de voir avec lui une distance telle que je ne me laisse pas avoir par ses défauts, mais que je ne sois pas aveugle de ses beautés, c'est-à-dire que je continue à apercevoir ce que Dieu fait dans ce monde et qui est souvent d'ailleurs un peu invisible, mais qu'en même temps je ne sois pas dupe des pièges dans lesquels le mal ménage des trous qui s'opposent à Dieu, des embuscades qui s'opposent à l'humanité qui tente de rechercher Dieu. Et il y a une juste distance qui fait que le monde est celui dans lequel je vis et que je vais vraiment y vivre, mais que je ne suis pas soumis à lui et que je suis plus grand que lui parce que je vais plus loin que lui, mais j'y vais avec lui, je n'y vais pas sans lui, à moins, et encore ce n'est pas la vérité, à moins que vous ayez la vocation de cloîtrés, de moniales ou de moines cloîtrés, mais même dans un monastère, au cœur du monastère, le monde avec ses petits et grands côtés est là bien présent. Écoutez des moines et des moniales en récréation, ils ne parleront pas forcément de Dieu, mais l'un parlera de billard qu'il avait joué lorsqu'il avait vingt ans, et un autre parlera d'un avion dont il a été le pilote, et c'est la vie, ou ils n'hésiteront pas à s'engueuler parce qu'ils se détestent et qu'ils essayent de s'aimer et de se pardonner, c'est le monde.
Cette juste distance que nous avons avec le monde de cette juste distance fait naître une sorte de liberté, ah bon je ne suis pas uniquement soumis à ce monde, à ses lois, à ses politiques, à ses difficultés, à ses angoisses, mais parce que je regarde le monde comme étant le lieu où je dois vivre, où je dois faire ma vie, et en même temps je n'appartiens pas uniquement à ce monde-là, je suis de passage, je suis un pèlerin libre qui va sa vie, et je n'y vais pas tout seul, j'y vais avec mes frères en disant : ce monde ira à sa perte, certes, par certains aspects et pourtant Dieu y travaille avec moi, mais moi je vais plus loin .
Alors, frères et sœurs, c'est quoi pratiquer et aller à la messe ? ce n'est pas pour que le curé puisse compter ses ouailles en disant : c'est une paroisse qui marche, nous sommes nombreux, ce n'est pas de dire : il faut qu'on se voie une fois par semaine, sinon on va se perdre de vue. Le rite que nous allons faire pour Jeanne et Clément, les premières communions que nous allons proposer à ces enfants, c'est comme d'apprendre à danser, quelqu'un qui n'a jamais dansé, qui n'a jamais été à un bal, il ne saura pas "articuler" trois pas.
Il faut que nous sachions faire, ici c'est l'école de savoir-faire de la relation avec Dieu, on apprend à savoir, et c'est en sachant, en apprenant qu'on s'approchera de Dieu, c'est en écoutant la résonance de ce que les autres à travers le baptême, à travers les chants, à travers tout ce que nous sommes, qui fera écho en nous que j'accepterai d'abandonner un peu cette part privée de ma foi pour l'ouvrir à d'autres et la rendre plus communautaire pour établir une communion avec les autres. Et elle n'est pas un vain mot, cette communion.
Lorsque tout à l'heure je vous demanderai si vous voulez bien que Jeanne et Clément soient baptisés dans cette foi qui est la nôtre et que vous répondrez, je l'espère "oui", c'est qu'effectivement vous êtes concernés au plus profond de vous-mêmes et que vous aurez à rendre compte les uns aux autres, nous aurons à rendre compte les uns aux autres de la foi qui fera vivre Jeanne et Clément et qui nous fait vivre aujourd'hui, et que nous aurons à rendre compte les uns pour les autres du mystère de Dieu qui vit dans nos cœurs, et que nous ne serons pas tout seuls devant Dieu lorsque nous comparaîtrons devant Lui, mais nous comparaîtrons, j'allais dire, dans le mystère de la communion que nous avons établie ensemble, en disant : "bien oui, cette sœur-là, je l'ai négligée, je n'ai pas su l'aimer, je n'ai pas entendu ce qu'elle me disait". Mais je dois répondre du mystère de Dieu qui a vécu dans l'autre. Nous ne sommes pas tout seuls, ce ne sera pas des cloisons étanches où Dieu passerait de cabine en cabine comme dans les isoloirs, en disant : "et toi ?" Non ce sera : "et vous ? et nous ?"
Je crois fondamentalement à cette communion, j'y crois si fondamentalement que je pense qu'elle est même le prémisse caricatural, déformé du paradis, parce qu'au paradis, ce sera quoi le bonheur ? ce ne sera pas de voler avec des anges blancs dans un nuage de coton, on va s'ennuyer, ce sera de puiser les uns dans les autres toute la richesse que nous n'avons pas su nous donner sur la terre pour des tas de raisons d'égoïsme personnel et que nous ne nous lasserons pas de goûter, d'éveiller et d'ouvrir à la lumière de Dieu. C'est cela le paradis.
Que ce goût du paradis, si imparfaitement dit, ouvre nos cœurs à un certain abandon de nous-mêmes. Ici se vit le plus profond mystère de mon identité d'homme et de chrétien sur cette terre pour notre vie. Ici se vit ce que Dieu veut nous dire : qu'il nous a choisis et que jamais il ne nous abandonnera.
AMEN