MALINS ET OU INNOCENTS

Ex 19, 2-6a ; Rm 5, 6-11 ; Mt 9, 36-10, 8
Onzième dimanche du temps ordinaire – Année A (16 juin 1996)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Malins comme des serpents et candides comme des colombes. C'est le programme. C'est notre programme de jour en jour. J'allais dire parfois nous avons du mal à maintenir les deux adjectifs ensemble. Ou nous sommes candides et nous sommes moins malins, ou nous sommes malins et nous sommes moins candides. Pour nous il y a quelque opposition entre le fait d'être malin et le fait d'être candide, et même nous les opposons. Nous op­posons souvent une sorte d'innocence qui serait un peu une vision de l'évangile au ras des pâquerettes, si je peux me permettre cette expression et une vision plus maligne, plus intelligente et puis aussi moins innocente, qui serait celle de l'intelligence de l'Écri­ture et de l'intelligence de la foi. Le monde dans le­quel nous vivons a compliqué cette opposition qu'il y a entre malin et innocent.

Pour votre génération, si je puis me permettre en prenant les plus anciens d'entre vous, la référence culturelle dans laquelle vous avez baigné était la réfé­rence des deux blocs : un bloc chrétien et un bloc laïque, si on peut parler ainsi, avec la vieille guerre qui secouait la laïcité et la chrétienté. Et finalement quand on regarde bien, ces deux blocs, aussi opposés soient-ils, se référaient aux mêmes traditions, à la même révélation, à la même conception de l'homme, On parlait de chaque côté d'une dignité de la personne humaine, on parlait d'une destinée de cette personne humaine, d'une nécessité d'être citoyen dans ce monde, dans la société. Et vous avez vécu en chré­tiens, vous opposant au monde dit laïque, laïciste pour défendre une sorte de transcendance nécessaire parce que Dieu est présent dans votre vie et que vous vou­liez défendre votre foi.

Le problème actuellement pour les généra­tions qui viennent après moi en quelque sorte, c'est que nous ne sommes plus en face de deux blocs, mais d'une multitude de références culturelles. Et c'est peut-être le problème le plus exaltant et le plus an­goissant de notre fin de siècle, le début du vingt et unième siècle, c'est que nous ne pouvons pas nous référer à un seul langage, à une seule culture, aussi opposées étaient-elles dans les deux blocs que j'ai décrit tout à l'heure. Pour prendre un exemple classi­que et facile, l'intérêt auquel je ne suis pas encore connecté est évidemment l'image parfaite de cet accès possible, potentiel à toutes les cultures du monde en­tier. C'est passionnant de dire qu'un homme, dans le secret de son écran, ce qui pose certains problèmes psychologiques et relationnels, mais enfin bon, c'est comme ça, dans le secret de son écran scintillant, peut parler, discuter avec tel japonais, tel coréen, tel es­quimau si "l'Internet" a été acquis dans la banquise. Mais en même temps on sent bien que, pour qu'on puisse s'entendre, il faut adopter un langage qui nous est commun. Je n'ai rien compris à ces accès-là qui supposent un langage universel, comme à tous, où nous puissions nous repérer. Je dis ça avec humour, mais l'enjeu de demain est de rétablir un langage commun à des hommes et des femmes en un lieu donné.

Quand on interroge par exemple les étudiants en deuxième ou troisième cycle à la faculté, on s'aperçoit qu'ils sont déracinés d'une possibilité d'ex­plorer le patrimoine français. Nous sommes bien pla­cés pour en parler puisque nous sommes dans l'église qui appartient à ce patrimoine ancien. On s'aperçoit que l'héritage dans lequel nous sommes, l'héritage finalement très chrétien dans lequel nous sommes n'est plus lisible, n'est pas compréhensible et que la Visitation, la Résurrection, que tout ce qui a fleuri tant au niveau sculpture qu'architectural ou pictural, n'est plus entendu et que l'image virtuelle, les images virtuelles du monde entier ont pris le pas sur une lecture possible du patrimoine local à travers les peintures, la sculpture, l'art dans toutes ses formes.

On pourrait, à partir de ce que je viens de dire, déplorer, se lamenter, se gratter en disant : c'est terrible. Peu importe. Il y a un nouveau défi qui est lancé, qui est de permettre à la génération qui vient de recevoir la foi dans un langage qu'elle puisse com­prendre et qu'elle puisse transmettre. Et vous compre­nez bien que le multi-langage dans lequel nous som­mes se retourne contre l'humanité.

Quand on est un homme et une femme, on est malheureusement un homme et une femme d'un lieu précis, avec ses idiomes, avec ses caractéristiques, avec ses rituels locaux. Et l'on ne peut pas s'improvi­ser d'emblée universaliste, même si c'est tentant de flotter sur les vagues de l'enseignement universel. Je ne dis pas cela pour m'opposer à cet accès à la multiculturelle. Mais nous devons, dans la multiculturelle, défendre un langage religieux dans lequel nous allons pouvoir proposer la foi. Le pro­blème que je rencontre en aumônerie n'est pas tant que les gens ont des difficultés à croire parce qu'ils pensent que la religion c'est l'opium du peuple. C'est tombé dans l'oubli en même temps que la chute du communisme. Ce genre d'affirmation qui a secoué une certaine partie de nos années de débats. Actuel­lement nous sommes face à des gens, et nous avions hier la profession de foi des aumôneries des collèges de Mignet et de saint Jean, nous sommes face à des gens qui ont une difficulté d'alphabétisation à l'égard du langage religieux. Or pour se prononcer dans la foi, il faut pouvoir avoir un langage. Pour pouvoir dire : je t'aime, il faut savoir parler. Pour pourvoir dire : "je crois", il faut savoir de quoi on parle et comment on l'exprime. Et le débat et le défi lancé dans notre monde n'est pas tant un problème existentialiste, au sens du doute, de l'existence de Dieu, face au mal. C'est surtout maintenant un problème de langage.

Alors nous sommes un peu tous responsables là où nous sommes, quel que soit notre âge et quelle que soit la densité de notre sang dans nos artères. Nous avons un effort à faire dans le monde où nous sommes par rapport aux gens que nous rencontrons pour nous faire entendre, nous faire comprendre. Nous ne pouvons plus nous contenter de nous enfer­mer dans une certitude que nous sommes des chré­tiens et que c'est le petit reste d'Israël et que nous al­lons tous mourir les uns après les autres en ne laissant rien derrière nous. Il y a un défi d'intelligence à transmettre la foi, il y a un défi pour que nous trou­vions le langage qui correspond à ceux qui nous écoutent ou qui pourraient nous écouter.

Combien d'entre vous se lamentent et nous ont transmis leurs lamentations de ne pas savoir transmettre leur foi. C'est le problème de la prédica­tion qui est la mienne aujourd'hui. C'est le problème des textes de l'Église. C'est le problème de notre com­préhension de la foi. Plus nous serons raides parce que nous avons peur que l'on ne soit pas compris, moins nous serons entendus. Plus nous accepterons de fréquenter les autres langages du monde qui nous entoure, plus nous essayerons à l'intérieur de ces au­tres langages ou de la pauvreté de langage d'être pré­sents comme témoins. Alors évidemment il y a plu­sieurs solutions, il y a ceux qui brandissent tout de suite le nom de Jésus, je pense toujours quand on parle comme ça à un passage des frères Karamazov de Dostoïevski que j'aime bien où les deux frères dis­cutent ensemble, Aliocha et Dimitri, je crois, et l'on sent qu'Aliocha se contient face aux affirmations ni­hilistes de son frère. Et à un moment Aliocha n'y tient plus, il est dans l'innocence, un évangile pur, un peu facile et il prononce le nom de Jésus. Et son frère lui dit : j'attendais de savoir combien de temps tu allais tenir sans prononcer ce fameux nom. Et l'on nous attend au tournant. Le problème c'est, quand nous prononçons parfois le nom de Jésus, nous répondons : on ne voit rien du tout, mais nous court-circuitons une intelligence de la foi, une réponse possible, une ré­ponse qui nous implique, nous, hommes et femmes d'aujourd'hui, et que nous avons tendance à brandir Marie, Jésus, l'Église, patacouffin et le reste, pour nous éviter, nous, à réfléchir, à penser avec les hom­mes qui nous entourent sur la foi qui nous habite et qui nous fait vivre.

Et vous voyez bien qu'il y a là un débat qui dépasse une façon un peu méprisante de voir la foi, un peu crispée, d'avoir sa foi et de tenter de faire com­prendre. Il y a une tranquillité d'esprit à savoir que la transmission de la foi passe par nous et que nous fai­sons ce que nous pouvons et que nous n'avons pas à nous lamenter lorsque nous sentons que le terrain s'effiloche, se transforme. Pour ma part, peut-être que je suis un peu léger, je pense que l'Église est plus forte que moi et que, si elle a tenu deux mille ans, elle tiendra bien un peu encore avec ou malgré ce que je veux dire. J'ai suffisamment confiance en l'Esprit Saint pour me permettre d'être, par rapport à la foi, tout à fait libre et étant libre dans cette foi de rencontrer d'autres libertés et d'annoncer et d'écouter, plus écouter qu'annoncer d'ailleurs, je pense que c'est là qu'est le problème, annoncer la foi qui me fait vi­vre, mais dans mes propres termes et surtout en rela­tion avec ce que je vis, et pas plus. Car, il n'y a pas plus énervant que des gens qui annoncent l'évangile, mais qui finalement sont toujours en désaccord avec cet évangile.

Évidemment, vous allez me dire : les gens exagèrent toujours. C'est vrai. Mais dans la relation pastorale que nous avons, combien sont-ils à épingler notre communauté, ce que nous sommes en disant : vous savez c'est facile, il est à la messe le dimanche à 10 h 30, ils en sortent à 11h 30 dans le meilleur des cas possibles, à midi quand c'est d'autres frères. Mais dehors basta, bonsoir, ni bonjour, ni au-revoir, ni sou­rire, ni chaleur, c'est le frigo, ce qui serait bon dans ce temps, mais frigo spirituel. Je ne dis pas qu'ils ont raison. Beaucoup profitent de l'occasion pour ne pas faire un pas en avant. Mais comprenons bien que, parce que nous sommes porteurs d'une foi, nous sommes posés comme dans un défi. Et j'ai bien peur que nous avons peur d'avoir peur, en ce sens que nous avons peur de perdre la foi. Nous avons peur de ne pas être dans la foi ou de ne pas être heureux. Quel­que chose d'une peur paralyse notre intelligence, pa­ralyse notre capacité d'envisager le monde dans lequel nous sommes, réduit, nous met des oeillères quant à ce que nous regardons ou observons. On peut crain­dre, on peut évaluer les dangers d'une évolution dans une société d'une morale, il faudrait encore le prou­ver, qui va à l'eau.

Mais il y a, c'est là que nous sommes posés, les apôtres, parce qu'ils étaient envoyés, c'est l'évangile d'aujourd'hui n'étaient pas sûrs d'être entendus, n'étaient pas sûrs d'être compris. Ce n'était pas sûr du tout que ça pouvait marcher, ils sont douze et ils sont convaincus. Imaginez que vous êtes parmi les Douze et que vous êtes convaincus que Jésus, Celui que vous avez rencontré justement, est le Fils de Dieu. Et nous ne sommes que Douze à croire dans le monde. Il faut avoir un certain culot et une certaine liberté intérieure pour aller annoncer à des juifs ou à des pharisiens qui n'en avaient rien à faire, une nouvelle aussi incroyable que celle que Dieu est venu s'incarner dans la personne du Christ. Alors, nous, nous sommes un peu plus de douze, j'ose l'imaginer, et que nous avons peut-être à avoir moins peur de la foi qui est la nôtre pour pouvoir justement avec cette liberté et cette certitude, comme dirait saint Paul, cet orgueil d'être chrétien.

Il y a un orgueil d'être chrétien qui ne repose pas sur ma propre personne, mais qui repose sur celle du Christ, un orgueil qui rend les hommes debout, qui rend les hommes moins pressés d'annoncer le Christ, mais qui nous rend témoins vivants, intensément pré­sents et qui tente, à l'intérieur de notre propre vie, de le vivre, d'y réfléchir, de prier, de penser et qui sont là de notre effort, de notre travail personnel, notre sculpture intérieure qui nous rend crédibles aux au­tres. Ce ne sont pas des paroles qui sortent tout cru d'une encyclique ou d'une prédication ou d'un évan­gile, il faut qu'elles passent par nous, il faut qu'elles s'incarnent dans notre propre vie, peut-être même qu'elles se taisent pour que notre vie, malgré nous, soit témoin de cette foi et que nous puissions ainsi la transmettre.

 

 

AMEN