LE BLÉ, LE GRAIN DE SÉNEVÉ ET LE CÈDRE

Ez 17, 22-24 ; 2 Co 5, 6-10 ; Mc 4, 26-34
Onzième dimanche du temps ordinaire – Année B (12 juin 1994)
Homélie du Frère Bernard MAITTE


"Qu'il dorme ou qu'il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment". Frères et sœurs, ce matin en me levant, puisque je de­vais prêcher, j'étais confronté à cette parole. Je me suis dit : "en définitive, que je dorme ou que je me lève la semence grandit et je ne sais comment". Puis­qu'il est de bon ton de faire un peu son auto-analyse, je me suis confronté pas simplement à moi-même, mais à la parole de Dieu pour qu'il y ait quelqu'un en face qui puisse me dire quelque chose d'objectif, j'en finissais par conclure : "que je prêche ou que je ne prêche pas, peu importe, la semence grandit". D'ail­leurs si j'en étais à quantifier la répercussion que mes prédications, à plus forte raison celles de mes frères, ont eue sur vous ou sur d'autres, cela n'aurait pas grand intérêt parce que plus d'une fois, c'est un secret, je vous l'avoue, mais vous ne le direz pas, on a l'impression de parler dans le vide, et d'ailleurs vouloir connaître les fruits c'est se croire indispensable. Donc que je dorme, que je me lève, qu'il parle ou qu'il ne parle pas, la semence grandit et je ne sais comment.

Cela me renvoie directement, dans cet évan­gile, au Royaume de Dieu puisqu'il s'agit en définitive du Royaume de Dieu qui pousse, qui grandit comme le blé, du Royaume de Dieu qui, comme le grain de sénevé, s'épanouit et devient le plus grand arbre. C'est comme le chante ou l'écrit plutôt le prophète Ezéchiel, mais c'est presque un chant : "il étale ses branches et tous les oiseaux du ciel viennent y faire leurs nids". Et je me suis donc posé cette question: "Bernard, mais que fais-tu dans l'Église ? à quoi sers-tu en définitive ? a-t-on vraiment besoin de toi "? Je crois que non. On n'a pas beaucoup besoin ni du frère Bernard, je m'avance aussi, ni des autres frères. On a besoin en fait de rien d'autre que de la semence du Royaume de Dieu dans notre vie. Et c'est pourquoi je me suis posé la question, voyez l'auto-analyse va très loin, de ma responsabilité dans la mission, du sens de cette mis­sion et aussi de l'espérance que contenait la mission puisque malgré tout nous avons reçu l'appel à être missionnaire.

Responsabilité du chrétien. Vous me permet­tez d'étendre ma propre critique à vous-mêmes. En fait je ne suis pas tout seul à évangéliser, vous êtes aussi des porteurs de la parole de Dieu. Responsabi­lité du chrétien, bien, sachez-le, frères, ne vous em­ballez pas trop et surtout, je dirais, ne vous en faites pas trop, que vous dormiez ou que vous vous leviez c'est la même chose. Le Royaume de Dieu grandit. Est-ce qu'en définitive notre action apostolique et missionnaire serait inutile ? En effet on pourrait se poser la question après tout puisque tout est pareil, tout s'équivaut, existe-t-il vraiment un enjeu? On se prend très au sérieux en croyant justement que peut-être dans l'Église on apporte quelque chose. On a quelque chose à annoncer et à dire, à se croire des instruments indispensables dans l'Église. Lorsque le Seigneur nous appelle nous sommes parfaitement indispensables mais aussi inutile.

Notre vision de la mission, de la construction, de l'édification du Royaume vient souvent d'un défaut de notre manière d'agir dans la société. Je crois que nous avons l'habitude de vouloir tout maîtriser, de vouloir tout gérer, de vouloir tout comptabiliser, de vouloir tout faire, tout étudier et l'on finit peut-être par faire fonctionner l'Église qui est le Royaume de Dieu en quelque sorte comme une entreprise efficace avec un sens du déploiement, de ce qu'on pourrait appeler un projet d'évangélisation, une entreprise res­ponsable où les actionnaires essaient de participer à l'intérêt du revenu. Certes cette construction de tout dominer, de tout maîtriser, s'inscrit d'ailleurs dans le projet de Dieu. N'est-ce pas Lui qui a dit à Adam et Eve qui peut-être avaient d'autres chats à fouetter : "soumettez, fécondez la terre, dominez-là". Donc nous avons en nous le souci de maîtriser. Nous avons surtout le souci dans la mission d'être efficaces, d'essayer que la parole que l'on dit porte tout de suite du fruit, que l'on sache entraîner les gens, qu'on sache avoir une politique pastorale qui se tienne, savoir finalement être réellement actif par rapport à l'annonce du Royaume de Dieu.

Or il me semble que s'il est vrai que s'inscrit en l'homme un désir de maîtriser et de dominer, pour le Royaume de Dieu, cela ne peut pas entrer en ligne de compte, car si Dieu avait voulu des choses effica­ces, Il aurait choisi autre chose que douze hommes sans envergure comme apôtres pour évangéliser. Et puis Il aurait choisi d'autres personnes que vous et à plus forte raison moi, pour évangéliser ou annoncer la Parole de Dieu. Donc, je me console comme ça peut-être, mais la mission du Royaume ne tient pas à notre personne, à notre efficacité. En effet comme le dit un proverbe paysan : "on ne fait pas pousser le blé en tirant dessus". Donc ne cherchons pas une quelconque efficacité. Ne cherchons pas à faire de l'Église ou du Royaume de Dieu une sorte d'entreprise commerciale. Car en définitive la Parole de Dieu, l'annonce, la foi, malgré tout ce qu'on pourrait y mettre, malgré nos déploiements catéchétiques, notre pédagogie, nos actions, tout cela serait vain car la foi n'est pas un produit commercial. L'annonce du Royaume de Dieu n'est pas de l'ordre de l'achat et de la vente. Donc l'Église, ce n'est ni Carrefour, ni Leclerc, c'est : "je viens puiser gratuitement là où finalement personne n'est digne et ou personne ne doit rien". Ainsi donc inutilité parfaite de toutes nos méthodes, de toutes nos actions : que je dorme ou que je me lève, le grain pousse tout seul.

La mission du chrétien. Car, malgré tout, nous avons reçu un appel et une parole. Je voudrais m'inspirer pour cela de ce que Dieu dit dans le pro­phète Ezéchiel. "De la cime du grand cèdre, de son sommet, Je cueillerai un jeune rameau et Je le plante­rai Moi-même sur une montagne très élevée". C'est le Seigneur qui agit. Voilà peut-être déjà une première réponse. C'est le Seigneur qui agit, car Il dit : "Je planterai". Et donc Il ajoute ensuite : "tous les arbres des champs sauront que c'est Moi le Seigneur. Je renverse l'arbre élevé et relève l'arbre renversé, Je fais sécher l'arbre vert et reverdir l'arbre sec. Moi, le Seigneur, Je l'ai dit et Je le ferai", comme l'ajoutait tout à l'heure un frère : na ! Donc le Seigneur c'est Lui qui agit, c'est Lui qui fait, alors laissons-Le faire, lais­sons-Le agir. Nous formons, comme le dit saint Paul, un corps, nous faisons partie de l'Église, du Royaume de Dieu. Mais qui agit dans ce Royaume de Dieu ? c'est l'Esprit Saint, c'est l'action, c'est l'amour de Dieu dans son Royaume qui agit. Et donc la question à laquelle nous sommes confrontés c'est : est-ce que nous devons participer à cette mission ? ou bien de­vons-nous essayer d'édifier et de construire ce Royaume ? Nous avons l'impression d'être pris entre la mission d'une part et la construction. L'Église, le Royaume de Dieu, les chrétiens eux-mêmes se confrontent à la structure ecclésiale, à son organisa­tion, à sa hiérarchie. En effet quand on regarde avec un peu d'intérêt l'histoire, on se rend compte que l'Église n'a cessé d'être missionnaire, qu'elle s'est ré­pandue, qu'elle est devenue catholique, universelle et certains finissent même par croire qu'elle est unique­ment romaine en ce sens qu'elle aurait déployé sa hiérarchie, sa structure, son organisation et que c'est comme ça que ça marche. Il y a dans le Royaume de Dieu une question sur la structure même de l'Église.

En effet il faut être renvoyé peut-être comme le prophète Ezéchiel à ce qu'il a vécu : le cèdre duquel on prend un petit rameau et que l'on finit par planter sur la montagne la plus élevée de Sion, qui porte du fruit, c'est l'expérience du prophète par rapport à Israël, c'est que Dieu est obligé Lui-même d'agir là où le peuple avait failli car Israël était retourné à ses infi­délités et Dieu agit là où le peuple s'était confondu avec toutes les autres nations car il avait eu sa struc­ture et sa hiérarchie, il avait son roi, il avait son admi­nistration, il avait ses guerriers, ses combattants, il avait ses scribes. Israël avait oublié qu'il était le peu­ple de Dieu avant d'être une nation comme les autres. Il faut peut-être pour l'Église elle-même se demander si elle n'a pas privilégié parfois la structure à la mis­sion, la construction par rapport à l'annonce et qu'on ne peut pas d'abord évangéliser en faisant rentrer dans un moule écclésial ou moraliste les gens à qui l'on annonce la Parole de Dieu. Certes, la construction est nécessaire, mais cette construction est de type organi­que c'est-à-dire qu'elle est interne à l'Église. Il s'agit, lorsque l'on a annoncé la Parole de Dieu, de faire vi­vre de cette Parole de Dieu. Et c'est là, où la structure interne de l'Église, son organisme est de l'ordre sa­cramentel c'est-à-dire que se déploie en elle la struc­ture que le Christ Lui-même lui a donnée pour faire vivre de la vie de Dieu ceux qui reçoivent l'annonce de la Parole. Ainsi rappelons-nous que c'est le Sei­gneur qui prend et qui cueille un jeune rameau, qui le plante sur une montagne très élevée.

Dans la mission quelle est l'espérance que nous portons ? Je m'appuie toujours sur la Parole de Dieu : le Seigneur dit de ce cèdre : . il produira des branches, il portera des fruits, il deviendra un cèdre magnifique. Tous les passereaux y feront leurs nids, toutes sortes d'oiseaux habiteront à l'ombre de ses branches et tous les arbres des champs sauront que c'est Moi le Seigneur. Voilà le souffle et le dyna­misme de la mission chrétienne, c'est que l'Église ou le Royaume de Dieu manifestent la présence de Dieu. Il faut que chaque chrétien n'apporte pas avec lui une structure, n'apporte pas avec lui une morale, n'apporte pas avec lui un discours tout fait, n'apporte pas le compendium de la théologie, des choses bien ou mal. Mais il est christophore, il apporte le Christ, il apporte une présence, il révèle une rencontre, il manifeste une communion. C'est là l'intérêt de la mission. Et c'est là où le chrétien est dépassé, il manifeste ce qu'il regarde, il annonce ce qu'il contemple, il fait vivre de ce à quoi il va puiser.

Ainsi donc la véritable mission, quelle est-elle cette espérance ? C'est l'évangile de Marc qui nous donne la réponse : la terre produit d'abord l'herbe, puis l'épi, enfin du blé plein l'épi. Et dès que le grain le permet, on y met la faucille car c'est le temps de la moisson. L'espérance chrétienne, la manifestation de Dieu pour les hommes, la mission et l'annonce de la Parole de Dieu, c'est le temps de la moisson. Ainsi donc le chrétien, c'est celui qui ne s'en fait pas. Cela ne veut pas dire qu'il est attentiste, parce qu'il dorme ou qu'il se lève la moisson grandit. Mais cela signifie qu'il se tient prêt pour le temps de la moisson, qu'il se tient prêt pour passer la faucille, il se tient prêt d'être pour ses autres frères un sacrement de la rencontre de Dieu. Il est donc un veilleur, il est donc un guetteur, il est donc celui qui va donner un coup de pouce, il est celui qui va révéler quelque chose qui déjà agit en l'autre et qui ne tient pas à nous, qui ne tient pas à notre discours, qui ne tient pas à notre façon d'être, mais qui tient à l'action et au dynamisme de la Parole de Dieu et de la vie de Dieu en chacun de nous et donc de nos frères.

Conclusion de ce discours hémolytique, c'est qu'au-delà de toute parole, au-delà de toute mission, il n'y a que la grâce de Dieu. C'est ce que nous révèle en définitive ce très beau passage du livre d'Ezéchiel et ce très beau passage de la parabole, c'est que tout homme est appelé à connaître la grâce de Dieu. Le Royaume est universel, tous les oiseaux, toutes les espèces de passereaux sont capables de Dieu, peuvent être atteints par l'amour de Dieu et que l'Église, le Royaume de Dieu et nous-mêmes, nous ne devons pas interposer une structure entre Dieu et la personne qui reçoit cette annonce. Nous ne sommes organisés que pour favoriser, pour être un lieu d'épanouissement, de germination, Nous sommes la terre qui doit servir à ce que le blé pousse réellement mais sans que nous nous en fassions. Donc dans le Royaume de Dieu s'inscrit le salut qu'Il annonce. L'avenir du Royaume, l'avenir de chaque chrétien, c'est ce salut. La mission dont il est porteur c'est la révélation de la miséricorde de Dieu. L'espérance qui l'habite et qui est capable de se communiquer, c'est le don de cette Vie du Seigneur.

Que la grâce de Dieu en nous, frères et sœurs, nous dépasse largement, qu'elle dépasse les structures, les organisations, les pédagogies de l'Église. Qu'elle se révèle à chaque homme, que nous ne soyons pas ceux qui arrêtent cette grâce pour que le blé puisse pousser jusqu'à la moisson pour que le grain de sé­nevé devienne un grand arbre, pour que le cèdre, ce magnifique arbre s'étende, se répande et que tous les oiseaux du ciel viennent y trouver leur vie.

 

AMEN