LA CROISSANCE EN NOUS DE LA GRÂCE DE DIEU
Ez 17, 22-24 ; 2 Co 5, 6-10 ; Mc 4, 26-34
Onzième dimanche du temps ordinaire – Année B (11 juin 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Les deux paraboles que nous venons d'entendre, dans leur sens premier, répondent un petit peu à cette question. Le Royaume de Dieu n'est pour le moment que la plus petite de toutes les graines. Il est imperceptible comme cette graine de sénevé qui passe inaperçue. Et quand nous nous disons : "Est-ce que Dieu se préoccupe de nous ? Ne s'est-Il pas détourné de nous ? Laisse-t-Il courir le monde selon sa propre histoire ?" Peut-être sommes-nous tentés de le comparer à cet homme qui a semé le grain, puis qui s'endort en laissant à la semence le soin de pousser toute seule ? En un premier sens donc, ces paraboles nous disent que, pendant toute l'histoire, le Royaume de Dieu sera une chose très humble, très modeste, mystérieuse, invisible. Mais viendra le temps de la moisson, et alors Dieu, le Semeur, prendra la faucille pour rassembler les épis. Et alors dans le Royaume de Dieu. L'Église sera devenue ce grand arbre dans lequel tous les oiseaux du ciel pourront venir pour s'abriter. Tel est sans doute le sens premier de ces paraboles. Quand Jésus les a prononcées, Il voulait montrer qu'à côté des débuts extrêmement modestes de sa prédication, de sa vie sur la terre, le Royaume de Dieu remplirait la terre tout entière, rassemblerait tous les peuples et ce serait alors le jugement de tout l'univers.
Mais en même temps ces paraboles nous invitent à réfléchir sur la période présente, cette période de mûrissement, de croissance silencieuse et mystérieuse de la semence, c'est-à-dire du Royaume dans le monde et en chacun de nous. Car ce n'est pas seulement dans l'histoire des hommes que le Royaume pousse secrètement, lentement et de façon souvent imperceptible, c'est aussi dans l'histoire de chacun d'entre nous. Il en va du Royaume de Dieu, il en va de la grâce de Dieu, il en va de la vie de Dieu au cœur de chaque homme comme d'un grain jeté en terre, que le semeur dorme ou qu'il se lève, le jour et la nuit, la semence germe et pousse, et il ne sait comment. Et voilà que la grâce de Dieu, la vie de Dieu, la présence vivante de Dieu déposée en nous par notre baptême est comme cette graine mystérieusement au cœur de la terre, comme cette présence mystérieusement au profond de notre cœur qui, de jour et de nuit, que nous soyons éveillés ou endormis, pousse silencieusement, profondément.
Je ne pense pas que cette parabole nous invite à la nonchalance, elle nous invite au contraire à être attentifs à ce qu'il y a de plus mystérieux en nous. Ce ne sont pas d'abord nos efforts, ce ne sont pas nos actions visibles qui font grandir le Royaume de Dieu en nous, c'est la grâce mystérieuse de Dieu au fond de notre cœur. Tout est grâce et tout repose sur cette action de Dieu en nous. "Quel est l'homme qui, par tous ses efforts, pourrait ajouter une coudée à sa taille ? et êtes-vous capables de rendre un cheveu de votre tête blanc ou noir ?" nous a dit Jésus. Tout est œuvre de Dieu en nous. Cela ne veut pas dire que nous n'y participons pas, mais cela veut dire que notre première participation est l'attention à cet agir divin au fond de notre cœur.
Voyez-vous, frères et sœurs, ce qui nous manque le plus, c'est ce regard intérieur qui nous permettrait de discerner au tréfonds de nous-mêmes et de notre vie ce murmure, cette lente germination de Dieu qui est là. Dieu ne fait pas de bruit, sa manière n'est pas ostentatoire, Dieu n'aime pas s'imposer, Dieu ne raffole pas des miracles éclatants, ce que Dieu aime le plus, ce qui est le plus co-naturel à sa manière d'agir, c'est cette lente irruption au plus profond de nous-mêmes, cette germination comme celle de la graine dans la terre, ce mûrissement. Et souvent cette action de Dieu est si silencieuse, si humble, si petite, comme cette graine de sénevé, que nous n'y prêtons pas garde, car nous nous laissons attirer, nous laissons notre attention être happée par tout ce qui brille, par tout ce qui bouge, ce qui fait du volume, par toutes sortes de choses en réalité médiocres, mais qui se gonflent beaucoup et qui nous accaparent tous ces événements apparemment sensationnels que nous rapportent les journaux chaque jour. Et sans cesse notre attention est attirée à droite, à gauche, et nous n'avons pas le temps d'entrer à l'intérieur de nous-mêmes. Nous n'avons pas le temps de regarder Dieu qui germe dans notre cœur, nous n'avons pas le temps d'entendre le murmure de la voix de Dieu. Souvent les enfants, quand nous leur disons que Dieu parle dans leur cœur, répondent "mais j'essaie d'entendre et je n'entends pas", il faut leur dire : "tu ne fais pas assez de silence encore en toi et dans ton cœur pour entendre cette voix de Dieu parce que ce n'est pas une voix qui fait du bruit", c'est une voix toute mystérieuse et délicate au fond de nous-mêmes et il faut beaucoup de recueillement, beaucoup d'intériorisation pour percevoir ce murmure de Dieu.
Et maintenant, frères, si nous laissons la grâce de Dieu grandir en nous, nous allons devenir nous-mêmes comme cet arbre, cet arbre dans lequel tous les oiseaux du ciel peuvent venir se rassembler, à l'ombre duquel ils peuvent trouver du repos. Cette image du grand arbre où se rassemblent tous les oiseaux du ciel, je vous le disais, désigne d'abord le Royaume, la béatitude éternelle où toute l'humanité sera rassemblée dans la joie de Dieu. Mais plus précisément cet arbre désigne le Christ Lui-même. Car si nous relisons la parabole d'Ezéchiel dans son contexte, nous verrons que l'arbre dont il est question est d'abord le Messie.
Je vous rappelle le texte d'Ezéchiel que nous lisions tout à l'heure : "Le Seigneur dit : "Je prendrai à la cime du grand cèdre, au plus haut de ses rameaux, une jeune pousse et Je la planterai Moi-même. Elle poussera des branchages, produira du fruit, deviendra un cèdre magnifique et toutes sortes d'oiseaux habiteront sous lui, toutes sortes de volatiles reposeront à l'ombre de ses branches". Cette petite parabole d'Ezéchiel fait suite à un développement qui a trait à l'histoire d'Israël. Précédemment le prophète a parlé d'un grand aigle (qui désigne le roi Nabuchodonosor) venu déraciner la pousse du cèdre et qui l'a emportée chez lui. C'est le signe de la déportation du roi Joakim de Jérusalem à Babylone par Nabuchodonosor. Et puis Ezéchiel nous dit que le grand aigle a planté une vigne, mais que cette vigne était modeste, chétive, il s'agit du roi Sédécias que Nabuchodonosor avait imposé à Juda à la place du roi Joakim qu'il avait déporté. Et cette vigne est restée chétive et elle s'est desséchée au vent qui a soufflé de l'est. Et c'est en effet la fin du royaume de Juda car Sédécias fut un roi médiocre dont la liberté était d'ailleurs extrêmement limitée puisqu'il était la créature de l'envahisseur Nabuchodonosor. Son règne sera le dernier avant l'ultime déportation. Dans ce contexte où le grand cèdre représente donc le royaume de Juda, où la pousse arrachée par le grand aigle est le roi qui a été déporté à Babylone, où la vigne chétive qui n'a pas pu rivaliser avec le grand cèdre est l'image de ce roi fantoche que Nabuchodonosor a créé de toutes pièces, quand Dieu dit : "Moi-même, Je vais prendre à la cime du grand cèdre une pousse, une jeune pousse et Je la planterai et elle deviendra un grand arbre", c'est la promesse d'un roi nouveau que Dieu Lui-même choisira, que Dieu Lui-même plantera, et ce roi nouveau qui remplacera les rois de Juda, deviendra cet arbre immense où tous les oiseaux du monde et du ciel pourront venir s'abriter. C'est à l'évidence l'annonce d'un roi choisi par Dieu, c'est-à-dire du Messie qui sera non plus un roi selon la politique de la terre, mais un roi selon le cœur de Dieu, un roi spirituel qui pourra rassembler tous les hommes, non pas dans une domination politique, mais dans le Royaume spirituel des cieux. Jésus est donc Lui-même ce grand arbre qui nous rassemblera tous, et le Royaume c'est Jésus Lui-même qui nous rassemble. Et cet arbre, comme nous le chantions au début de cette eucharistie, c'est l'arbre de la croix où Jésus s'est offert en sacrifice pour le salut du monde. L'arbre de la croix qui est l'arbre du supplice est devenu l'arbre de la vie, l'arbre du Royaume : "De la croix du Seigneur ont jailli des fleuves d'eau vive". Du côté du Seigneur transpercé, du côté du Christ mort sur la croix a jailli un fleuve de vie, le fleuve de l'Esprit saint qui nous donne la vie, qui nous rassemble autour du Christ et qui fait que toutes les nations de la terre sont appelées à venir dans l'Église à l'ombre des branches du Christ crucifié pour connaître la vie et entrer dans le Royaume.
Mais si ce grand arbre est Jésus Lui-même crucifié, en même temps puisque la semence, c'est le Royaume de Dieu dans notre propre cœur, nous sommes appelés nous aussi, à notre place, à la manière du Christ à être des arbres, ces "arbres plantés dans le Paradis de Dieu, qui poussent dans la plantation du Seigneur" comme il est dit dans les Odes de Salomon. Et ce jardin magnifique, vous savez que le mot "paradis" veut dire "jardin", ce jardin dans lequel nous serons tous plantés autour du Christ comme autant d'arbres entourant l'arbre de sa croix, c'est à cela que nous sommes appelés.
Dès maintenant la grâce de Dieu qui germe insensiblement, mystérieusement, silencieusement dans notre cœur, nous permet de devenir de grands arbres à l'ombre desquels nos frères peuvent venir trouver le repos et déjà trouver la vie, car cette vie qui jaillit du côté transpercé du Christ passe à travers notre cœur et, à travers notre cœur, elle jaillit à nouveau pour les frères qui nous entourent. Nous sommes tous des sources, oh ! bien sûr, la seule source, c'est le cœur du Christ, mais nos cœurs unis à son cœur deviennent à leur tour des sources d'eau vive. Et l'Esprit saint qui nous emplit se répand autour de nous, et nous sommes appelés à être vivifiants à notre tour pour nos frères et nos sœurs. C'est notre rôle même de chrétiens que d'être d'autres christs c'est-à-dire que de permettre à tous ceux qui nous entourent de découvrir à travers nous la présence du Christ, de trouver en nous la vie même du Christ, de pouvoir s'abreuver auprès de nous à cette source de vie qui est la source qui jaillit du cœur de Jésus.
Oui, frères et sœurs, les chrétiens sont des porteurs d'Esprit, les chrétiens sont des donateurs de vie, des sources de joie et de paix, les chrétiens doivent être des arbres qui font de l'ombre pour qu'on puisse se reposer auprès d'eux et dans la ramure desquels les oiseaux peuvent se rassembler en grand nombre. Il faut qu'auprès de nous, nos frères puissent trouver la vie, la joie, la présence de Dieu, la présence du Christ, l'eau vivifiante de l'Esprit Saint.
Alors, frères et sœurs, nous qui venons à l'eucharistie, avec Pierre qui va pour la première fois recevoir le corps et le sang du Christ, nous venons pour nous abreuver à cette source. Oui, l'eucharistie c'est la source ouverte de notre joie et de notre vie. C'est en buvant le sang du Christ, en mangeant son corps que s'édifie en nous la ramure de cet arbre, que se forme la sève qui va circuler dans nos branches. C'est pour le sang du Christ que nous sommes alimentés, que nous sommes vivifiés, remplis de cette sève. Venons donc à cette source, venons à ce repas, non pas seulement pour notre consolation ou notre sanctification personnelle, mais pour qu'à travers nous, la sainteté de Dieu puisse rayonner autour de nous et qu'ainsi nos frères se réjouissent avec nous d'entrer dans l'Église qui est le commencement du Royaume où nous serons tous des arbres plantés dans le paradis de Dieu.
AMEN