JÉSUS PRÉFÈRE LES PÉCHEURS
2 S 12, 7-10+13 ; Ga 2, 16 + 19-21 ; Lc 7, 36 – 8, 3
Onzième dimanche du temps ordinaire – Année C (18 juin 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Jésus était donc invité chez un pharisien, c'est-à-dire chez un homme de bien, un homme vertueux, un homme qui mettait tout son effort et toute sa bonne volonté à observer la loi de Dieu, à observer toutes les règles morales, à être un bon chrétien. Et cet homme a invité Jésus pour avoir avec Lui une conversation entre hommes de foi, entre gens bien pensants, il s'attend à pouvoir parler avec le Christ de questions religieuses, de questions de foi ou de morale et il se réjouit par avance de pouvoir ainsi converser avec ce prophète qui est déjà célèbre et recevoir ainsi de Lui quelques paroles pieuses ou mystiques, des paroles religieuses et profondes. Or pendant que Jésus se trouve ainsi invité comme Monsieur le curé ou notre Archevêque pourraient l'être chez l'un d'entre vous, un dimanche pour un repas de bon aloi où l'on parlerait de choses saintes et pieuses, pendant ce repas voici qu'une prostituée de la ville entre dans la maison. Ceci est plus difficile à transposer de nos jours, car les maisons sont fermées, tandis qu'à l'époque les portes de toutes les maisons restaient ouvertes et l'on entrait, on allait et venait beaucoup plus facilement que de nos jours. Toujours est-il que la prostituée entre et vient avec, mon Dieu, assez peu de discrétion et de délicatesse pleurer, sangloter, faire du tapage, s'effondrer aux pieds de Jésus, briser le vase de parfum, le répandre, probablement pousser quelques gémissements ou des clameurs. Bref, elle interrompt la conversation pieuse et de bon aloi de Jésus et du pharisien, elle met un peu de grabuge, elle se fait remarquer. Et le pharisien, en lui-même, se dit "comment se fait-il que ce prophète qui voit bien que nous avons des choses infiniment plus importantes à régler entre nous, n'écarte pas cette femme ? pourquoi se laisse-t-Il, il Il devrait d'un geste discret mais nerveux, l'écarter pour que nous puissions reprendre notre conversation là où nous l'avons laissée".
Or Jésus, prit ainsi entre ses devoirs envers son hôte, cette conversation élevée et spirituelle qu'Il avait avec lui et puis l'arrivée de cette femme pécheresse et peu discrète, Jésus pris entre ces deux parties va choisir. Jésus choisit de se mettre du côté de la prostituée, du côté de la pécheresse. Et ceci n'est pas une exception dans l'évangile ni quelque chose de rare. Toutes les fois que Jésus se trouve entre des bien pensants et des pécheurs, Il prend systématiquement le parti des pécheurs. Nous avons l'habitude d'entendre ces pages d'évangile, à la limite elles nous sont tellement connues qu'elles sont un peu émoussées quant à leur importance, et nous ne réfléchissons pas toujours à leur impact véritable. Imaginez, pour prendre un autre exemple, quand Jésus vient à Jéricho et qu'Il descend pour loger chez Zachée, c'est-à-dire chez un gangster, imaginez un peu ce que serait le scandale si le pape Jean Paul Il, de visite à Aix, au lieu de loger à l'archevêché, allait loger chez un souteneur notoire de la ville, ou encore chez un chef de gang ! Que penseriez-vous ? sinon que notre cher pape perd un peu la tête ! C'est peut-être ce que les pharisiens pensaient de Jésus quand, à Jéricho, Il allait chez Zachée et quand, chez Simon, Il prenait parti pour cette pécheresse. Alors pourquoi Jésus a-t-Il ainsi systématiquement le désir de se mettre du côté des pécheurs ? La première raison, c'est celle qu'Il va dire tout de suite à Simon le pharisien : "Tu vois, Je suis entré chez toi, tu M'as reçu, c'est une affaire entendue, mais tu n'as pas raffiné sur les devoirs de l'hospitalité". En Orient où l'on marche pieds nus et où il n'y avait pas à l'époque de macadam et où donc on marchait dans la poussière, les pieds sont souvent salis par la poussière du chemin et fatigués par les cailloux. Aussi cela fait-il partie de l'hospitalité de laver les pieds de ses hôtes quand ils arrivent chez vous. Jésus fait remarquer à Simon qu'il a omis ce devoir d'hospitalité, mon Dieu, qui n'était pas indispensable, mais qui aurait été un signe de délicatesse. Il lui dit aussi : "Tu n'as pas éprouvé le besoin de Me couvrir de baisers". Peut-être n'embrassons-nous pas tous les gens qui viennent chez nous, mais à l'époque de Jésus cela se faisait davantage. En tout cas, Jésus fait remarquer au Pharisien qu'il n'a pas éprouvé le besoin d'en ajouter dans les gestes d'amitié, d'accueil, d'hospitalité à son égard. Ce que veut dire Jésus, c'est qu'au fond le pharisien n'attendait pas grand-chose de Jésus. Il attendait de Lui une conversation intéressante, quelques échanges en profondeur, mais il n'attendait pas quelque chose de vital. Il n'avait pas besoin pour vivre de la présence de Jésus, il ne se sentait pas pris au plus profond de lui-même par un appel, par un cri alors que cette femme, elle, savait qu'elle ne pouvait plus vivre sans le secours du Christ, qu'elle était là désemparée, perdue, oui c'est le mot, elle était perdue. Le pharisien, lui, n'était pas perdu, il n'avait pas du tout le sentiment d'être perdu et d'avoir besoin d'être sauvé. C'est cela la différence entre le pécheur et le juste. Le pécheur sait qu'il est perdu et il appelle, il crie au secours, il a un besoin radical, fondamental de l'amour de Dieu pour être sauvé, pour pouvoir continuer à vivre, si j'ose dire le malheur du juste, le malheur du pharisien, c'est qu'il a l'impression de ne pas avoir besoin d'être sauvé, il a l'impression de ne pas avoir besoin de Dieu, il a l'impression qu'il ne s'en sort pas si mal que cela lui-même. En fin de compte, il observe la Loi, il pratique la morale, il n'a pas grand-chose à se reprocher, il est quelqu'un de bien, il est bien considéré, sa conscience est en paix, elle ne lui reproche rien. Alors, on peut se rencontrer avec Dieu, sinon d'égal à égal, tout au moins entre personnes du même monde. Ce n'est pas cela que sent le pécheur ou la pécheresse. La pécheresse, elle sait qu'il lui faut absolument cet amour de Dieu pour pouvoir vivre les minutes qui viennent, sans quoi elle est sans espoir. Alors elle s'élance de tout elle-même vers Jésus et ne mesure plus la portée de ses gestes, elle ne raffine pas, si un gémissement ou un cri sort de ses lèvres, elle n'a pas le temps de penser à se contrôler, si elle a pris trop de parfum et si elle fait trop de tapage, elle n'a pas le temps de se rendre compte de cela. Elle a besoin du Christ, elle crie vers Lui, et peu importe les convenances et peu importe les assistants, elle est là toute tendue, elle est polarisée par ce visage du Christ qui est son seul espoir vers lequel elle appelle.
Et cela nous conduit à la deuxième différence, la plus radicale, entre le pharisien et la pécheresse c'est que le pharisien croit que sa vie honnête, droite est une raison suffisante pour faire partie des amis de Dieu, il estime comme un dû, comme quelque chose qui va de soi, qu'il fasse partie des adeptes, des disciples, des gens qui sont reçus par Dieu et qui seront sauvés par Lui, qui entreront dans son paradis. Tandis que la pécheresse, elle, comprend que le salut c'est-à-dire l'amour est gratuit, qu'elle n'a aucun mérite à faire valoir, qu'elle ne peut pas s'enorgueillir de ses œuvres, de ses actes, elle ne peut pas faire valoir ses vertus, ses efforts : elle n a rien dans les mains pour s'approcher de Dieu et Lui dire : "j'ai le droit d'être aimée par Toi, j'ai droit à être reçue par Toi". Elle n'a rien à Lui dire sinon : "Si Tu veux, je T'en supplie aime-moi, donne-moi ton amour, sauve-moi par amour, gratuitement". Et par le fait même elle comprend le sens de l'amour, car l'amour est gratuit, car l'amour ne peut jamais être une récompense ou un salaire, l'amour ne peut jamais être quelque chose qui correspondrait à des mérites, à des œuvres qu'on aurait accomplies, qu'on aurait accumulées.
L'amour, mais ça n'a pas de raison, on aime parce qu'on aime, on aime parce qu'on a le cœur qui déborde de tendresse. Et Dieu nous aime, non pas parce que nous sommes des gens bien, non pas parce que nous avons fait ceci ou cela, parce que nous avons accumulé un certain nombre d'œuvres méritoires. Dieu ne nous aime pas parce que nous sommes à la hauteur, Dieu nous aime parce qu'Il nous aime, gratuitement, et tant que nous n'avons rien entre les mains à faire valoir en face de cet amour de Dieu, nous ne sommes pas entrés, nous n'avons pas commencé d'entrer dans le mystère de l'amour de Dieu, dans le mystère de l'amour tout court d'ailleurs, car il en va de même de l'amour humain : l'amour humain n'a jamais de raison, l'amour humain ne se justifie pas par telle ou telle explication. On aime toujours gratuitement, Dieu nous aime gratuitement, plus encore que nous ne le faisons quand nous aimons nos frères et nos sœurs, car entre Dieu et nous quelle mesure y-a-t-il ? Il n'y a aucune commune mesure et par conséquent nous n'avons rien, sinon des choses dérisoires, à faire valoir en face de Lui. Alors il vaut mieux tout de suite comprendre que cela est gratuité pure.
Et c'est cela que cette pécheresse a compris. Et c'est cela que les pécheurs, quand ils regardent leur pauvreté et leur misère, comprennent. Et c'est cela que les justes que nous sommes si facilement, vous et moi, frères et sœurs, ont du mal à comprendre. Et c'est pour cela qu'il faut que nous sortions de cette mentalité de gens bien pensants, qu'il faut que nous cessions de nous croire à la hauteur, qu'il faut que nous cessions de nous ranger parmi les gens de bien. Il faut que nous sachions que, même si extérieurement nous ne faisons pas partie des gangsters ou des prostituées, nous sommes pécheurs, nous sommes pauvres, nous sommes aussi misérables à quelque chose près, à un petit détail près, nous nous ressemblons tous et nous n'avons pas besoin de nous enorgueillir de je ne sais quelle vertu dérisoire par rapport à ceux que nous mépriserions comme des pécheresses ou des pécheurs publics. Et d'ailleurs c'est seulement au prix de cette pauvreté, c'est seulement en sachant que nous ne sommes rien que nous pouvons nous approcher de Dieu, que nous pouvons comprendre la gratuité de l'amour de Dieu, que nous pouvons entrer dans le mystère de cet amour, que nous pouvons nous trouver accordés au cœur de Dieu. Sinon, comme le pharisien, nous passons à côté, nous n'éprouvons pas de besoin de crier, nous sommes en bonne compagnie, c'est tout. Et notre relation avec Dieu se terminera de façon aussi superficielle qu'elle a commencé. Et nous n'entrerons jamais au paradis si nous n'avons pas besoin de cet amour, si nous ne comprenons pas à quel point l'amour est un cri dévorant en nous.
Alors, frères et sœurs, qui que nous soyons, aujourd'hui rentrons en nous-mêmes assez profondément pour découvrir que nous sommes des pécheurs, que nous sommes pauvres, que nous ne sommes pas grand-chose. Et à ce moment-là, réjouissons-nous d'être peu de chose, réjouissons-nous de notre pauvreté, car elle nous ouvre la porte de la gratuité de l'amour de Dieu, elle nous permet de comprendre cet amour infini de Dieu, qui n'a pas de cause, qui n'a pas de raison, qui se donne parce qu'Il veut se donner. Réjouissons-nous d'être pauvres pour que nos mains soient ouvertes et puissent ainsi recevoir toute la grâce et toute la bienveillance de Dieu.
AMEN