MA DERNIÈRE CAVALE AVEC JÉSUS-CHRIST

Ez 17, 22-24 ; 2 Co 5, 6-10 ; Mc 4, 26-34
Onzième dimanche du temps ordinaire – Année B (12 juin 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

J'arrive de Terre Sainte où j'ai fait un pèlerinage avec le journal France Catholique. Il y avait parmi nous un homme de 50 ans, André Levet. Vis-à-vis de la Justice française André Levet a récolté 120 années de prison. Il a écrit un livre "Ma dernière cavale avec Jésus-Christ", livre très intéressant, très brûlant, dans lequel il raconte qu'il s'est enfin évadé pour de bon, cette fois-ci puisque c'est avec Jésus. Il s'est évadé cinq ou six fois des prisons de France. Il a été accusé de vol, de cambriolage à main armée, de trafic de drogue assez important puisque sa filière allait jusqu'en Amérique du Sud. Il connaissait très bien Mesrine. Il était réputé très dangereux et il allait de prison en prison, de haute surveillance en plus haute surveillance jusqu'au jour où il est entré dans un quartier hautement surveillé, en 1966. A son entrée, le directeur de la prison lui a dit : "Ici, on entre comme un homme, mais on ne sort pas comme un homme. Si on veut sortir on se soumet, sinon on crève." En réponse, André Levet a renversé le bureau du directeur sur le directeur et il a commencé son séjour par six mois de punition.

Quand on voit André Levet, on a un peu peur. Il n'a pas forcément la tête d'un ange. Il a une tête de tzigane, il est d'origine marseillaise. C'est un garçon de l'Assistance Publique qui a connu très tôt la délin­quance qu'il a surtout apprise en prison. Intelligent de surcroît, il a très bien su se débrouiller dans "le mi­lieu" où il avait de nombreux appuis ce qui a souvent favorisé ses cinq évasions célèbres.

Avant son entrée à la prison il a rencontré un jour un curé en soutane, ce qui a provoqué en lui hargne et colère. Il se précipite sur le curé et lui demande : "Il est où, ton caïd ?" Le curé lui a répondu : "Mon caïd est plus fort que le tien, mais il est invisi­ble". Et André de ricaner : "Montre-le moi, et je te laisse la vie sauve." Je vous passe la suite de la conversation, mais elle s'est transformée en corres­pondance entre ce curé qui existe toujours et qui est d'Orléans, correspondance qui a abouti à la conver­sion d'André. En 1966. il entre dans cette prison ré­volté, n'ayant qu'une idée en tête : vivre donc s'éva­der. De temps en temps il écrit à ce curé en lui de­mandant : "Ton caïd, raconte-moi un peu sa vie !" Le curé lui envoie l'évangile qu'André feuillette parfois. Il commence par lire les noces de Cana. Il pense que ce n'est pas mal, pour un caïd, de commencer par faire la noce, puis il passe à la samaritaine. "Donne-Moi à boire !" N'a-t-il pas soif, lui, l'homme qui désire vivre en plein vent, indépendamment des lois, quitte à tuer, comme il le dit lui-même. Mais cet évangile ne révèle pas tout de suite ce qu'il recherche. Il faudra six ans pour que, dans une hargne de plus en plus grande, avec un correspondance soutenue mais très délicate de la part du prêtre, alors qu'il vient d'échouer dans une tentative d'évasion, il dise un soir au Christ "Si vraiment tu existes, viens cette nuit à 2 h du matin !" "Si vraiment tu es ce caïd qui va aux noces de Cana, qui donne à boire aux samaritaines et qui guérit les prostituées, moi je ne suis qu'un pauvre mec, tu n'as qu'à venir cette nuit !" Le grand drame, c'est qu'Il est venu, à 2 heures du matin exactement et que, comme dans la Bible, Il a appelé "André ! André ! Me voici une première fois, une seconde puis une troi­sième fois. Cela ressemble à du roman, mais c'est la vérité. Cela nous rappelle Samuel, et c'est toujours la façon dont Dieu appelle. Les deux premières fois, André s'est levé de sa paillasse puis a cogné à la porte de sa cellule, en gueulant contre le geôlier en croyant que c'est lui qui l'avait réveillé. Le geôlier lui a ré­pondu : "Non, ce n'est pas moi Rendors-toi !"

André a donc vu, vu, c'est beaucoup dire, a donc rencontré Jésus-Christ, et il a surtout vu ses plaies et il a compris que ces clous, c'était lui, André, qui les avait enfoncés. A Jérusalem, sur le chemin de croix que nous avons fait ensemble, il m'a dit une chose étonnante qui m'a beaucoup troublé. Vous sa­vez que, d'après le saint-suaire, les clous ne sont pas fixés dans les mains mais dans les poignets, ceci. pour que le corps puisse rester fixé à la croix. Lorsqu'An­dré a écrit son livre, il avait voulu mettre les clous dans les poignets, mais le curé qui avait corrigé son bouquin lui avait dit : "Tu te trompes, on dit toujours que c'est dans les mains que Jésus a été cloué." Lors­que, sans savoir qu'André avait ce souvenir en tête, je lui ai dit ce que révélait le saint-suaire, il m'a ré­pondu : "J'avais vraiment le sentiment que c'est dans le poignet que le clou était enfoncé." Détail sans im­portance, me direz-vous, mais révélateur d'une ren­contre, non pas d'une apparition car il faut être pru­dent, mais d'une rencontre intense avec Jésus-Christ.

Cela se passait le 11 juin 1963 Le matin même, le directeur de la prison, informé par les gar­diens, voit André à genoux dans sa cellule. Il craint un subterfuge, ce qui est assez classique chez André. Pourtant, il fait venir André dans son bureau, puis il va passer six années à demander une grâce exception­nelle en faveur d'André. Depuis 1975 André est li­béré.

Depuis cette date, il a adopté des enfants, tous délinquants, il a sauvé beaucoup de prostituées, il fait des conférences dans les prisons. Et si je vous raconte son histoire c'est que dimanche dernier, en rentrant de pèlerinage, André que nous avons quitté avec beau­coup d'émotion a reçu quatre balles dans la peau. Il avait été si présent pendant ce pèlerinage avec son histoire si lourde de Dieu que tous les pèlerins épar­pillés à travers la France se sont tous téléphoné durant la nuit pour se dire : "C'est quand même terrible que, ayant rencontré le Christ en sa passion, il soit obligé, lui aussi, de vivre cette passion." Il est resté entre la vie et la mort durant quatre ou cinq jours, et il a été mis à l'abri. Lorsqu'en effet la police a quelqu'un dans le collimateur, elle ne le lâche pas, lorsque des truands règlent leurs comptes, ce qui n'était pourtant pas le cas. Elle est donc de nouveau tombée sur André et il nous a fallu intervenir pour leur faire comprendre qu'il avait simplement voulu sauver une femme du trottoir et que son souteneur avait voulu tuer André. Cela ressemble à du journal, mais c'est pourtant vrai.

Pendant le pèlerinage il y a eu, de la part d'André, deux gestes qui me font penser à la parabole du grain, c'est pourquoi je vous raconte cela aujour­d'hui, la parabole de la petite graine enfouie qui donne un grand arbre.

Nous avons été reçus dans un monastère de rite byzantin, à Bethléem. Les sœurs à qui nous avions téléphoné notre arrivée, nous ont accueillis en nous lavant les pieds et en lisant simplement le pas­sage d'évangile où Jésus lave les pieds à ses apôtres puis les embrasse. Vous devinez notre surprise, lors­qu'après avoir marché une longue journée dans les collines de Bethléem, vous arrivez chez des religieu­ses qui sans rien vous dire, se mettent à vos genoux et vous lavent les pieds. Forte émotion de la part des pèlerins qui, sans un mot, ont vécu ce moment extra­ordinaire dans un grand silence. André était, par le hasard des choses, le dernier auquel on pouvait laver les pieds. Nous étions tous comme un peu paralysés par ce geste si humble et si beau, reprenant celui du Christ. André lui a su quoi faire il a mis une des sœurs sur la chaise et, à son tour, lui a lavé les pieds, et je sais qu'il l'a fait au nom de nous tous. Un plus pauvre, un misérable, un brigand comme il est, un criminel peut-être même, qui lave les pieds à une sœur. Autant de gestes qui sont ceux du Christ et qui rendent le Christ présent et qui enfouissent en chacun de nous cette présence de Dieu. Car André n'est rien, il n'a rien pour lui. Avant sa conversion il est toute colère et toute hargne contre la société, il n'a aimé personne. Et depuis qu'il a rencontré Jésus, il n'est que Jésus, il n'est que celui-là. Il s'efface devant tout autre com­mentaire, sans rien dire. Il voudrait être une graine plantée en chacun des hommes à qui il veut parler pour leur dire : "Moi, je sais. Il m'a même sauvé, moi ! C'est Lui, maintenant mon caïd !"

Deuxième geste d'André. A différents en­droits de la Terre Sainte, terre difficile, terre brûlée et brûlante, André ramassait des morceaux de terre. Et à la fin du pèlerinage, il a remis à chacun de nous un petit sachet de plastique contenant de la terre de cha­que lieu où nous avions passé, comme pour signifier que nous restions un peu plantés là, partout où nous avions posé les pieds à la suite du Christ.

C'est cela la sainteté d'aujourd'hui, dans ce monde où nous vivons. Elle est là, elle est simple, elle est enfouie, elle est discrète, elle est paradoxale, mais elle est vraie. Elle témoigne, comme en transparence, que l'humanité qui peut être tellement laide devient tellement belle quand Jésus-Christ s'en empare. Elle dit que finalement il ne s'agit pas de mérites devant le Seigneur, mais qu'Il répond toujours à celui qui crie vers Lui. "Donne moi quelqu'un qui a soif, et il me comprendra !" dit saint Augustin. C'est la seule condition sine qua non à la réponse de Dieu que nous ayons soif, que nous criions, c'est tout. Pour André, comme tant d'autres qui sont parmi nous, c'est le té­moignage d'un homme qui est passé par des ténèbres intérieures profondes et qui a été happé, soulevé par le Christ. C'est vrai, c'est possible. On n'ose pas le dire, parce que, quand on parle de rencontre de Jésus-Christ, on a l'impression que ces gens-là sont du côté des privilégiés. Nous, on n'a rien eu. Beaucoup de gens me disent "C'était pour eux, ce n'est pas pour moi " ! Est-ce que nous avions si fort crié, aussi fort qu'André ou que tous ces hommes et ces femmes qui ont crié vers Lui, au point que Dieu soit resté sourd à nos appels ?

Il y a là une magnifique leçon de christia­nisme, c'est-à-dire du Christ qui vit dans un homme et qui est plus fort que la vie de l'homme. C'est cela que nous allons recevoir par l'eucharistie, Celui qui est la vie en plénitude et qui peut nous faire réellement vi­vre. Encore faut-il que nous désirions vivre avec Lui, par Lui et en Lui.

 

AMEN