AVONS-NOUS BESOIN DE L'AMOUR DE DIEU ?
2 S 12, 7-10+13 ; Ga 2, 16 + 19-21 ; Lc 7, 36 – 8, 3
Onzième dimanche du temps ordinaire – Année C (15 juin 1986)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
En effet, si nous réfléchissons bien, à qui ressemblons-nous davantage, de quel côté sommes-nous spontanément : n'est-ce pas du côté de ce pharisien qui s'est efforcé tout au long de sa vie de vivre conformément à la Loi, de pratiquer le bien, d'éviter autant qu'il le pouvait tous les péchés ? Ne sommes-nous pas plus semblables à ce pharisien qui a invité Jésus, le prophète, à venir chez lui pour partager son repas, comme vous le faites de temps en temps avec les prêtres que vous connaissez, ce pharisien qui pense qu'il va y avoir entre ce prophète, Jésus, et lui-même une conversation spirituelle ou théologique : on va parler de Dieu, on va traiter un certain nombre de problèmes profonds, délicats ?
Ne sommes-nous pas plus spontanément accordés à cet homme qu'à cette pécheresse, qui est tout simplement une prostituée, une femme de rien, une femme perdue comme on dit, et qui vient avec, mon Dieu, pas beaucoup de délicatesse ni de discrétion au milieu de repas, se jeter aux pieds de Jésus, en sanglotant, avec des larmes, une bouteille de parfum et beaucoup de tapage. Est-ce que nous ne serions pas tentés, nous aussi, si nous regardons réellement la manière dont nous nous comportons et dont nous vivons, est-ce que nous ne serions pas tentés de dire à Monsieur le Curé qui est venu chez nous : "vous devriez dire à cette femme de s'écarter parce que c'est une pécheresse, elle n'est pas à sa place, ici, elle vient troubler cette rencontre convenable, décente, spirituelle, profonde que nous avons avec vous" ? Ne serait-ce pas cela, au fond, la manière dont nous pensons et dont nous réagissons quotidiennement dans notre vie ?
Or, voyez-vous, Jésus n'a pas réagi de cette manière-là. Et c'est cela qui devrait d'abord nous choquer, c'est-à-dire nous poser un problème, nous faire mettre un point d'interrogation sur la relation entre ce Jésus et nous, qui sommes finalement assez différents dans nos manières de réagir et dans nos préférences. Car Jésus va prendre le parti de cette femme, Il va dire au pharisien : tu vois, au fond tu n'as pas éprouvé le besoin de me montrer ces marques d'amour comme elle le fait à sa manière, peut-être d'une façon un peu vulgaire, peut-être un peu tapageuse et manquant de discrétion. Mais à sa manière, ce qu'elle veut dire, c'est que son cœur déborde d'amour. Et pourquoi son cœur déborde-t-il d'amour ? Parce qu'elle a beaucoup péché et qu'elle a beaucoup besoin d'amour pour sortir de son péché, tandis que toi tu estimes que ta vie est à peu près correcte, tu estimes que tu observes la Loi, ce qui est vrai d'ailleurs, tu te conduis de façon décente et convenable, tu gardes tous les préceptes de la morale.
Et qu'il s'agisse de la morale juive ou de la morale chrétienne, c'est à peu près la même chose. Et alors tu ne te sens pas coupable, tu ne te sens pas perdu, tu ne te sens pas en besoin d'amour, tu crois avoir droit à l'amour de Dieu puisque tu te conduis bien. En réalité, ça se passe de façon tout à fait normale, comme entre personnes de bonne compagnie, entre Moi et toi. Tu n'as pas besoin de Me manifester avec passion, avec cette sorte de détresse qui appelle au secours, tu n'as pas besoin de crier ton amour parce que, au fond, les choses sont toutes simples pour toi, tu n'es pas perdu, alors tu n'as pas besoin d'être sauvé. Et si tu n'as pas besoin d'être sauvé, tu n'as pas besoin de mettre tout ce parfum, toutes ces larmes, tous ces prosternements devant Moi.
Voyez, frères et sœurs, Jésus prend parti pour cette pécheresse, la préférence du cœur de Jésus va à cette femme, non pas parce qu'elle est pécheresse, non pas parce qu'elle est prostituée, ni parce qu'elle est vulgaire ou qu'elle fait du tapage, mais pour une raison qu'Il va dire : "parce qu'elle a beaucoup aimé", parce que, à cause de son péché ou plus exactement à cause de la conscience qu'elle a de son péché, parce qu'elle sait qu'elle est perdue, parce qu'elle sait qu'elle n'a rien de valable entre les mains, qu'elle n'a rien à faire valoir comme mérite, parce qu'elle sait cela, alors elle crie, elle appelle au secours, elle a le cœur qui déborde d'un besoin d'amour, d'un appel d'amour, d'un désir d'amour. Et désirer l'amour, c'est déjà aimer, c'est déjà avoir le cœur accordé à Celui qui est la source de l'amour. Et c'est pour cela qu'elle vient se jeter aux pieds du Christ, en pleurant, en répandant sur eux ce parfum, en les embrassant, parce qu'elle sait qu'elle a besoin d'aimer, et pour cela elle a besoin d'être aimée. Il faut que son cœur soit changé.
Alors que le pharisien n'a pas tellement besoin d'amour parce qu'il se suffit à lui-même, lui, sa vie bien ordonnée, bien rangée, bien convenable, sa vie conforme à la Loi, sa vie bien remplie. Sa satisfaction de lui-même fait qu'il n'y a pas de grand drame dans son cœur, il n'y a pas de grand cataclysme dans sa vie, tout se passe de façon normale. Et alors il vient voir le Christ non pas pour appeler le Christ au secours, non pas pour supplier le Christ de lui donner son amour, non pas pour Lui dire : "je suis mendiant d'amour parce que mon cœur est vide, parce que mon cœur est sec", il ne dit pas cela, il vient pour une conversation avec le Christ, une conversation théologique, spirituelle, ou tout ce que vous voudrez.
Frères et sœurs, pourquoi êtes-vous venus aujourd'hui à la messe ? Est-ce pour avoir avec le Christ une conversation de bon ton ? Êtes-vous venus pour entendre un sermon qui va venir fleurir un peu plus votre vie déjà finalement assez convenable ? Ou bien êtes-vous venus parce que vous avez besoin de l'amour du Christ, parce que vous savez que votre cœur est vide et qu'il a un besoin immédiat de cet amour pour survivre ? Êtes-vous venus parce que vous aviez besoin d'être sauvé ? Parce que, voyez-vous, le problème ne consiste pas en ce que cette femme était pécheresse et que le pharisien ne l'était pas. Le vrai problème, c'est que le pharisien aussi était pécheur, parce que lui aussi avait besoin d'amour, parce que sa pratique de la Loi comme notre pratique de la morale, ce n'est pas suffisant, cela ne remplit pas une vie, ce n'est pas un enthousiasme qui nous soulève, c'est une vie confortable, bien réglée. Ce n'est pas cela l'amour de Dieu. Il ne suffit pas d'observer la Loi pour être sauvé, il ne suffit pas d'être en règle pour que l'amour transporte notre vie. Que nous soyons de gros pécheurs comme cette prostituée ou que nous soyons des pécheurs ordinaires comme vous et moi, le résultat est le même, nous manquons d'amour. Le seul problème, c'est que nous ne nous en rendons pas compte, comme ce pharisien qui était finalement satisfait de lui, mais satisfait à bon compte, il n'avait rien compris, il ne se rendait pas compte de sa pauvreté, de sa misère, aussi grande, plus grande que celle de cette femme, parce que, elle, à cause de son péché, était sensibilisée au besoin d'amour, tandis que lui se faisait illusion sur lui-même, à cause de la régularité de sa vie, à cause du conformisme de sa manière de vivre, à cause des efforts qu'il avait faits. Tout cela lui faisait illusion, lui bouchait le regard sur la réalité de sa pauvreté.
Nous sommes tous pauvres, frères et sœurs, nous sommes tous misérables devant l'amour de Dieu, cet amour brûlant, cette flamme dévorante qu'est l'amour de Dieu, nous sommes tous aussi pauvres les uns que les autres. Ce n'est pas une question de plus ou de moins, de degré. Que nous ayons commis des fautes graves ou réputées telles, ou que nous soyons simplement usés jour après jour par la médiocrité ou l'indifférence, le résultat est le même. Nous sommes en quête d'amour, nous devrions être en quête d'amour. Alors, frères et sœurs, il faut que nous sachions rentrer dans notre cœur et y découvrir notre misère et notre pauvreté, elle est réelle. Car nous ne savons pas aimer, ni vous, ni moi, nous ne savons pas vraiment nous donner, nous ne savons pas vraiment ouvrir notre cœur, le déchirer. C'est à cela que le Christ nous invite, à rentrer assez profondément en nous-mêmes pour y découvrir que nous sommes perdus et que nous avons besoin d'être sauvé.
Frères et sœurs, le salut nous est offert. Ce qui va vous être donné dans l'eucharistie, ce qui vous est donné dès maintenant dans la Parole de Dieu, ce qui nous est donné à tous dans cette célébration, c'est la flamme dévorante de l'amour de Dieu. Il faut que nous nous laissions brûler par cette flamme. Et pour cela, il faut que nous ayons besoin de cet amour. Il faut donc que nous creusions dans notre cœur la place de l'amour de Dieu, que nous sachions débroussailler notre cœur, le débarrasser de toutes ces choses inutiles qui le remplissent pour que nous découvrions qu'il est vide et qu'il appelle au secours pour que le Christ enfin donne un sens, un vrai sens à notre vie.
AMEN