PRÉSENCE ET CROISSANCE DU ROYAUME
Ez 17, 22-24 ; 2 Co 5, 6-10 ; Mc 4, 26-34
Onzième dimanche du temps ordinaire – Année B (16 juin 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN
Le prophète Ezéchiel avait annoncé, de la part de son Dieu, que celui-ci, allait cueillir un jeune rameau, une pousse très faible et nouvelle, pour la planter sur la montagne d'Israël. Et là, dans cette terre d'Israël, ce jeune rameau devait grandir, se développer, s'épanouir, et devenir un arbre si grand, un cèdre, que tous les oiseaux pourraient venir y nicher et se reposer.
Lorsque le prophète Ezéchiel annonçait cette parole, de la part de Dieu, le peuple pouvait la comprendre de façon historique en se disant : "Dieu va recommencer à faire pour nous ce qu'Il avait fait quatre siècles auparavant, en envoyant David, le jeune roi, le petit berger d'Israël." Ce petit berger, ce jeune garçon, huitième fils de Jessé, qui était à garder les troupeaux, que le Seigneur a choisi et qu'Il a planté dans son peuple pour être roi, manifestant ainsi que Dieu viendrait donner le salut à ce peuple, un salut qui allait prendre l'extension d'un arbre à l'immense frondaison pour pouvoir couvrir, assurer dans sa fraîcheur et nourrir de ses fruits tous les hommes d'Israël.
Lorsque Jésus reprend ces petites paraboles de la vie quotidienne qui étaient extrêmement familières à ses auditeurs, la parabole de la plus petite des graines, la graine de moutarde qui est si petite qu'on ne la voit pas toute seule, il faut en avoir un peu de poussière au bout des doigts pour savoir que la graine est là, lorsqu'Il reprend la parabole des semailles qui ont été étendues dans la terre et qui imperceptiblement, lentement vont pousser, quand Il parle du sommeil du paysan, de son apparente inactivité, entre le temps des semailles et celui de la moisson, Jésus a dans sa tête cette annonce prophétique du jeune rameau qui allait être planté par Dieu pour grandir et devenir un arbre immense. Ses auditeurs, et ses disciples en premier savaient eux aussi que cette annonce devait, un jour, se réaliser, puisque prophétie de Dieu, c'était vérité de Dieu, vérité de son cœur, vérité de notre histoire. Mais ces juifs savaient aussi, et les disciples également, et c'était d'ailleurs leur déception, leur nostalgie, que ce roi ne venait pas, que depuis les derniers rois, ceux de l'exil, le roi Sédécias, le roi Joakim, il n'y avait plus de roi , parce que l'arbre avait été coupé par Nabuchodonosor et qu'il n'y avait plus de pousses. Tout avait été arraché, lors de l'exil et lors de l'exode à Babylone, et il n'y avait plus de monarchie, de royauté dans Israël. Israël était devenu une terre comme un désert, sans arbre, sans ombre, et il n'y avait plus ce symbole si fort et si profond de la monarchie, au cœur même du peuple d'Israël.
Mais, lorsque Jésus, à travers ces petites paraboles, reprend l'annonce messianique du prophète Ezéchiel, c'est dans un tout autre sens. Ces paraboles si simples de Jésus, il faut les comprendre, non pas en prenant chacun de leurs éléments en essayant de leur donner leur contre-partie spirituelle, il faut surtout essayer d'en comprendre la dynamique, la perspective. Et la perspective est la suivante : Jésus veut faire comprendre à ses apôtres, aux foules qui pourront bien l'entendre, qu'à partir de Lui, Jésus, l'histoire du monde est enserrée, enchâssée dans une perspective nouvelle qui n'est plus celle d'une monarchie terrestre, même pas celle d'un royaume en Israël, venant de Dieu, mais qui est celle d'un Messie-Roi dont l'extension doit s'étendre au-delà de la race, de la géographie et de l'histoire du seul peuple d'Israël. Ces paraboles nous font saisir, nous font comprendre l'origine de ce que Jésus appelle Lui-même le Royaume de Dieu ou le Royaume des cieux, la semence de ce Royaume, le petit rameau, la genèse, la jeunesse de ce Royaume, mais aussi, il nous trace, il nous tourne vers sa perspective qui est son accomplissement éternel, définitif, et qui est imagé par l'immense frondaison dans laquelle tous les hommes sont invités à venir prendre leur repos.
Ces paraboles sont appelées paraboles du Royaume. Et c'est sur cette expression et avec cette expression qu'on peut seulement les comprendre dans la bouche de Jésus et saisir ce qu'elles veulent nous-dire aujourd'hui. Le Royaume de Dieu, le Royaume des cieux, le règne de Dieu, c'est d'abord, avant tout et uniquement Jésus-Christ, sa personne, le Fils éternel du Père incarné dans une chair humaine, constituant sa personne. Sa nature humaine, et en même temps, dans le même être, sa nature divine, totalement homme, totalement Dieu. Cent pour cent homme, cent pour cent Dieu, et non pas cinquante-cinquante. Le Royaume de Dieu, c'est le Christ. Et c'est Jésus qui est ce rameau frêle, tout petit, fragile, choisi par Dieu et planté sur la terre d'Israël. C'est ce rameau tout petit, qui va être enfermé dans le cœur de la terre pour devenir un grand arbre dans la vie duquel, dans la sève duquel viendront puiser tous les hommes pour trouver le sens même de leur vie. Le Christ Jésus, cloué sur la croix, celle-ci plantée sur la terre d'Israël, sur la montagne de Jérusalem, c'est l'accomplissement de la prophétie d'Ezéchiel : "Je prendrai un rameau nouveau pour le planter dans votre terre." Jésus-Christ c'est la graine de sénevé, la plus petite, le plus petit des humains, celui qui est resté enfant jusque dans sa mort, celui qui a été innocent de toutes les souffrances qui ont pesé sur lui et qui l'ont écrasé. Jésus-Christ est le plus petit parce qu'il a été le plus méprisé, le plus rejeté, le plus piétiné, parce qu'il a été mis à mort, écrasé comme une grappe et qu'il a été enfoui dans la terre de notre souffrance, de notre péché et de notre mort. Voici que, comme Lui-même l'avait annoncé : "Si le grain de blé ne tombe en terre, ne pourrit et ne meurt, il ne portera pas de fruit", ce grain de blé, jeté par Dieu, semé par Dieu dans la chair humaine, c'est Jésus-Christ. Et depuis la Pâque du Christ, depuis sa mort, depuis le moment où il a pourri dans notre péché, par sa résurrection Il ne cesse de grandir dans l'humanité et dans notre cœur et Il va vers sa moisson, cette moisson qui se situe à la fin des temps, lorsque tous les hommes seront devenus grains de blé de cet épi magnifique, lorsque tous les hommes, dans la liberté de leur cœur, auront décidé de venir trouver le sens de leur vie, leur nourriture spirituelle, leur espérance a l'ombre de cet arbre, de cette "immense plante potagère" qui, lorsqu'elle a été semée dans l'histoire du monde, est passée pour rien du tout, le plus méprisé des enfants des hommes. Et c'est encore Jésus-Christ qui est cette semaille jetée par le paysan. Depuis que le paysan a jeté cette semaille dans la terre, il la laisse grandir toute seule. Dieu laisse à la grâce du Christ semé dans notre monde le temps de la croissance, dans la liberté de la grâce. C'est pour cela que ce paysan qui dort ou qui ne dort pas, mais qui de toute façon se repose quand Il regarde son champ, il n'y fait rien, mais il sait dans son cœur que ce qu'il a semé est en train de mourir, de grandir et de porter un fruit. Un jour, ce paysan divin prendra sa faucille, viendra avec ses anges et moissonnera tout ce que Lui-même aura semé d'une graine imperceptible, modeste, invisible dans le cœur des hommes mais il sait que cette grâce a suffisamment de fécondité pour la laisser librement grandir s'épanouir. Nous le disons souvent : "Qu'est-ce que Dieu peut bien faire à nous laisser nous battre avec le monde, avec le Royaume, avec nos péchés, avec notre mort ?" Mais Dieu ne dort pas, Dieu a confiance, une confiance éblouissante que ce qu'il a semé en nous par Jésus-Christ est en train de mûrir et de grandir, mais Il laisse la liberté de la grâce et à notre propre liberté, si nous voulons un tant soit peu collaborer avec cette grâce, il lui laisse le temps de mûrir, il nous laisse le temps de mourir, d'être enfouis dans la terre pour, un jour, dans la force de Dieu, dans la vitalité divine, nous aussi grandir et prendre notre place, greffés sur ce tronc du Christ, pour devenir une branche, un fruit, un feuillage. Et ainsi nous participerons, nous serons moissonnés à la fin des temps si nous avons accepté de mourir et de souffrir, si nous avons accepté la même situation, la même histoire que la plus petite graine de sénevé, modeste, invisible, méprisée mais qui a l'assurance, et elle seule, d'être la plus grande plante.
La graine, c'est Jésus-Christ, le rameau, c'est Jésus-Christ, les semailles c'est Jésus-Christ, mais cela c'est en nous, car depuis votre baptême, votre confirmation, Dieu a été semé en vous. Le corps du Christ, dans la communion, est jeté en vous, dans votre terre personnelle. Il est enfoui dans votre vie, et avec vous Il va grandir, Il va vous faire grandir, et avec vous Il va souffrir, et avec vous, un jour, Il va mourir. Il est enterré en vous, dans votre propre terre, et sans que vous vous en aperceviez. Il grandit, Il fructifie, pour qu'un jour Il porte des fruits. Et ce fruit ce sera vous-mêmes devenu, devenant lentement, aussi lentement que nos plants de la terre, devenant un fruit du Royaume, devenant une branche dans cet arbre immense du Royaume éternel.
Voyez-vous, sans en avoir l'air, ces paraboles nous révèlent, au fond, qui est Jésus-Christ : grâce de Dieu jetée dans la terre humaine, grâce de Dieu enfouie dans notre propre vie comme dans une terre. Et c'est là qu'elle va mourir et féconder en grandissant et en nous emportant dans cette sève nouvelle qui n'est rien d'autre que la vie éternelle, déjà commencée, mais pas encore arrivée à son paroxysme de développement, de fructification. Alors, devant cela, je pense qu'il faut renouveler en nous une disposition extrêmement importante et capitale. Jésus a dit un jour : "Le Royaume de Dieu ne se laisse pas observer." Or, vous savez que le mot "observer" désigne la connaissance rationnelle, la connaissance scientifique. Le scientifique est quelqu'un qui observe, qui regarde, qui, avec son intelligence, scrute des mécanismes pour les étudier, pour les ériger en lois et pour, à son tour, utiliser ces lois. Notre regard sur notre foi et la présence de Dieu n'est pas de ce style-là. Ce n'est pas un regard d'observation, c'est un regard d'attention, de contemplation. "Le Royaume de Dieu est en vous !" Avez-vous eu, une fois tans votre vie, le désir de le chercher, de le regarder, de le contempler, de prendre conscience que vous étiez cette terre dans laquelle Jésus est enfoui, dans laquelle Il souffre, dans laquelle Il meurt, dans laquelle Il grandit et qu'Il sauve chaque jour ? Avez-vous, un jour, pensé à cela, que cet évangile ce ne sont pas simplement des paroles de Jésus : c'est vous-mêmes. C'est vous-mêmes qui avez reçu la grâce de Dieu, et cette grâce qui ne demande qu'à grandir et à pousser, et notre liberté d'homme et de chrétien est faite pour lui donner le plus de chances possible, pour lui préparer terreau meilleur possible pour qu'il puisse grandir et nous faire grandir.
Frères et sœurs, nous sommes continuellement écartelés dans notre recherche dans notre esprit, dans notre regard, même au niveau de notre foi, même au niveau de la vie de l'Église. On est continuellement coincé entre des crises, entre des gens qui ne sont pas contents ou qui se mettent à attaquer ceux qui décident de ce qui est la foi, la catéchèse ou la revitalisation du concile par un synode. Nous sommes continuellement, dans notre propre foi, pris au piège de l'observation. L'observation scientifique gardons-là, pour la science, mais ouvrons notre cœur à la contemplation du mystère de Dieu. Et alors toutes ces crises, nous les relativiserons parce que nous aurons touché l'essentiel et non pas le provisoire ou le passager ou l'apparent. La foi, l'Église, c'est comme la mer, parfois en tempête en surface, le fond est toujours calme, parce que le fond c'est le cœur de Dieu. Et tant que nous n'aurons pas atteint ce cœur de Dieu dans notre vie, nous serons des gens en tempête, "ballottés à tous vents de doctrine" ballottés à toute fable, à toute idée ou à toute réaction. Alors, je vous invite à faire une plongée dans ce Royaume de Dieu qui vit en vous, présent en vous, avec autant de richesse, autant de beauté que le fond de l'océan, ce fond de l'océan qui fait rêver, que nous ne connaissons pas, mais qui, paraît-il, est encore plus beau que la surface de l'océan même dans ses plus beaux paysages, même dans ses plus beaux couchers ou levers de soleil. Oui, soyons d'abord des chrétiens contemplant la grâce de Dieu qui grandit en nous plutôt que des chrétiens de la surface des évènements ou des journaux.
AMEN