LES YEUX DES HOMMES ET LE REGARD DE JÉSUS
2 S 12, 7-10+13 ; Ga 2, 16 + 19-21 ; Lc 7, 36 – 8, 3
Onzième dimanche du temps ordinaire – Année C (12 juin 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN

Le repas chez Simon
Il y a des yeux qui sont ouverts et qui ne voient pas. Il y a des yeux qui ruissellent de larmes, pleurant le jour et la nuit, il y a des yeux alourdis et appesantis de sommeil et d'inquiétude, il y a des yeux qui devancent les veilles pour méditer sur la Promesse et qui se consument dans l'attente du Jour. Il y a des yeux hautains qui regardent autrui avec mépris et orgueil, il y a les yeux trop purs pour voir le mal, il y a les yeux cupides qui ne cherchent que l'intérêt et la fortune, il y a les yeux qui captivent et s'illuminent parce qu'ils sont comme des charbons ardents captivant le regard, il y a les yeux adultères qui épient le crépuscule pour faire le mal et il y a les yeux qui sont comme des paupières de l'aurore lorsqu'elles s'ouvrent au jour nouveau. Il y avait les yeux de Simon, il y avait les yeux de la pécheresse et les yeux de Jésus qui allaient de l'un à l'autre comme pour les couvrir d'un même regard d'amour et de tendresse. Les yeux de Simon sont pleins d'indifférence : "Tu ne m'as même pas embrassé, tu ne m'as même pas lavé les pieds". Les yeux de Simon traduisent le soupçon : "Si cet homme est vraiment un prophète", et la réprobation : "cette femme est une pécheresse", et encore le scandale : "cette femme qui le touche". Quant aux yeux de la pécheresse, on ne peut rien y lire car on ne les voit pas, ils sont baignés de pleurs, recouverts de ses cheveux, les paupières fermées, elle embrasse les pieds du Seigneur. Simon voit s'accomplir sous ses yeux cette parole de Jésus : "Les publicains et les prostituées précéderont les justes au Royaume de Dieu", tandis que la pécheresse vit cette autre parole de Jésus : "Je ne suis pas venu pour les bien-portants et les justes mais pour les malades et les pécheurs", et cela dans la senteur d'un parfum exquis, comme si le cœur de la pécheresse devenait l'autel des parfums qui montent vers le Seigneur pour le réjouir d'une agréable odeur, comme dans le cœur de la pécheresse le péché et la mort sont ensevelis dans le parfum, comme si le cœur de la pécheresse rayonnait de cette bonne odeur de la connaissance de Dieu.
Frères et sœurs, dans le regard de cet homme et de cette femme, c'est notre aventure spirituelle qui se déroule sous nos yeux. Nous ne sommes ni Simon ni la pécheresse, nous sommes les deux, nous sommes ce mélange de péché, de jugement dur sur les autres, de conscience appesantie par nos propres soucis et problèmes, nous nous ouvrons si peu à la vie de ceux qui nous entourent, nous sommes ces hommes au regard tantôt cupide, tantôt cherchant le mal et la fortune et le regard alourdi de sommeil. Et nous sommes en même temps ces hommes qui pleurent sur notre propre misère, sur nos péchés et aussi nous avons ces gestes spontanés comme ceux de la pécheresse qui se moque des convenances et des regards, nous sommes bien capables les uns et les autres, de ces gestes d'amour et de tendresse qui dépassent toutes les lois, envers Dieu, envers les autres ; dans le secret de notre cœur, nous pouvons être témoins de cela. Nous n'avons pas que deux yeux, nous en avons plein, partout dans notre corps et dans notre cœur, nous avons les yeux de la pécheresse pour pleurer et demander pardon. Nous avons en même temps les yeux de Simon, ne voulant pas se laisser affecter par le regard de quelqu'un d'autre parce qu'on perdrait sa propre assurance, sa propre certitude, peut-être aussi la propre conscience de sa vertu ou de sa justice personnelle.
Mais, comme pour les yeux de Simon et ceux de la pécheresse, il y a ce troisième regard, du Seigneur Jésus. Vous avez remarqué que le Christ regarde l'un et l'autre avec la même douceur et en même temps la même exigence, avec la même vérité et le même appel à la conversion, parce que c'est à l'un et à l'autre qu'il veut donner la paix. Pour recevoir cette paix, il y a une condition, une disposition nécessaire et fondamentale qui n'est pas l'observance de la Loi comme le dit saint Paul : La loi ne justifie pas", la Loi ne sauve pas, la Loi permet peut-être de faire moins de mal, mais elle ne permet pas forcément d'aimer, car accomplir la Loi, c'est un devoir et je n'oserais pas dire qu'aimer est un devoir, ce serait trop réducteur. La disposition nécessaire et essentielle pour recevoir cette paix, ce n'est pas encore la foi ou seulement la foi, c'est le pardon, la reconnaissance que nous sommes pécheurs, que notre être est pétri de misère, beaucoup plus que de vertus, même si celles-ci nous apparaissent plus grandes et plus savoureuses, ayant plus d'intérêt à montrer ce visage que l'autre.
"Ta foi t'a sauvée" dit Jésus à la pécheresse, "va en paix". Mais entre la foi et la paix, il y a le pardon de Dieu. C'est ce que Simon n'a pas pu recevoir ce jour-là parce que les yeux qu'il a portés sur la pécheresse étaient des yeux d'accusation : "c'est une pécheresse", elle est classée, étiquetée, excommuniée, détruite. Simon n'a pas pu recevoir ce pardon parce que le regard qu'Il posait sur Jésus, c'était le regard d'un juste, regard de celui qui croit être juste et sage et qui avait fait son devoir ayant ce jour-là invité chez lui une personne honorable dont on disait beaucoup de bien. Jésus lui dit alors : Simon ne me regarde pas, moi, mais vois cette femme, regarde quel est son cœur, le fond de son être et tu verras que si elle est pleine de péché, comme tu le dis, et tu as raison parce que tu juges bien. Tu verras que dans son cœur, il y a bien d'autres choses qui se traduisent justement dans ces gestes qui te scandalisent, le fait qu'elle arrose mes pieds de ses larmes, qu'elle m'embrasse, le fait que je me laisse toucher par le péché, le fait que je me laisse affecter par le péché. C'est cela qui devrait changer ton regard sur moi, alors tu comprendrais que ce qui je viens de faire, c'est pour les pauvres, les pécheurs, pour ceux qui sont malades, c'est pour eux que je viens ne pouvant encore rien faire pour les autres puisqu'ils ne se croient pas malades s'estimant justes et sans péché, comment peuvent-ils avoir besoin de remèdes, de consolation et de guérison ?
C'est notre aventure spirituelle. Mais il y a des images qui ne trompent pas dans cette foi et dans cette paix très forte qui peut se manifester vis-à-vis de ses agresseurs comme devant le monde. Il y a des queues aux magasins parce qu'on manque des biens, mais il y a les queues dans les églises pour recevoir le pardon de Jésus, non pas parce qu'on manque de foi, mais parce qu'on sait que la foi sans le pardon ne donne pas la paix. Nous ne savons pas demander pardon au Christ parce que nous ne savons pas Lui demander pardon souvent, nous n'avançons pas dans la foi. Nous sommes comme Simon reclus derrière notre orgueil, enfermés dans nos peurs et nos vertus et nous ne mouillons plus à la grâce, nous ne nous laissons pas affecter par ce pardon et cette tendresse du Christ. Elle a beaucoup péché, plus que Simon, mais elle a beaucoup aimé, beaucoup plus que Simon qui était plus vertueux qu'elle, et tous ses péchés seront pardonnés et les quelques péchés de Simon ne le seront pas encore. Nous sommes très mal à l'aise vis-à-vis du pardon, vis-à-vis de la reconnaissance de notre propre péché. Je crois que cela est un handicap à l'évangélisation de notre cœur et à la progression de notre vie spirituelle dans la foi. Nous sommes mal à l'aise parce que nous sommes très psychologisés, nous passons tout au tamis de nos jugements intérieurs ou de nos appréciations mutuelles. Nous portons sur le Seigneur un regard trop officiel, comme celui de Simon qui l'invitait à sa table. Nous avons vis-à-vis du Seigneur un regard qui le rend trop juge à la façon des hommes. Or, vous savez que les hommes ou les sociétés ne pardonnent jamais, elles estiment la faute, elles punissent en conséquence. Nous ne savons pas regarder notre péché, nous en avons peur parce qu'il nous obligerait à nous mettre à genoux, si ce n'est devant nos frères, en tout cas sûrement devant Dieu. Mais c'est une attitude que nous n'aimons pas parce que nous nous estimons meilleurs que d'autres et nous ne sentons pas ce besoin d'être sauvés, nous ne savons plus ces gestes de tendresse et d'abandon, nous ne savons plus pleurer devant Dieu
Or, le regard de Jésus se fixe sur nous comme il s'est fixé sur le jeune homme riche qui est parti tout triste, comme probablement Simon est resté tout triste dans sa maison. Le Seigneur fixe son regard sur nous comme sur saint Pierre le jour, où dans l'antichambre du palais, il a renié trois fois. Mais en rencontrant ce regard fixé sur lui, Pierre est sorti pour pleurer et quelques jours après il déclara au Seigneur à trois reprises : "mais enfin, Seigneur, tu sais tout, tu sais que je t'aime", mais il avait pleuré devant son Seigneur. Le regard du Seigneur se fixe sur notre vie, sur ce qu'il y a de meilleur, sur ce qu'il y a de moins bon, sur ce qu'Il y a de pire, pour unifier tout cela, pour recréer tout cela dans son premier regard d'amour qui est toujours le dernier regard du Seigneur sur nous. Mais nous ne laissons pas le Christ nous regarder jusque dans les replis de notre cœur, jusque dans les recoins de notre être parce que nous avons peur de sa lumière, nous avons peur de sa parole, "ta foi t'a sauvée, va et ne pèche plus". Car enfin, nous ne sommes peut-être pas vraiment décidés, chaque jour, à aimer le Seigneur même avec nos propres péchés, même lorsque nous ne cessons pas de les recommencer. Nous avons en nous les yeux du pécheur Simon qui ne se repent pas, qui n'accueille pas le regard du Christ, et nous avons en nous les yeux de la pécheresse.
Le Seigneur aujourd'hui pose son regard sur chacun d'entre nous, le Seigneur aujourd'hui veut que s'accomplisse pour chacun d'entre nous, qui que nous soyons, quelles que soient nos vertus quelle que soit notre obéissance à la loi et quels que soient nos péchés, le Seigneur veut que s'accomplisse cette parole dans la foi : "tu es sauvé et tu reçois la paix du pardon". Et c'est dans le regard du Seigneur posé sur nous que nous pouvons lire, dans la transparence de sa miséricorde, ce que peut être son pardon. Le regard du Seigneur vient pour nous illuminer, il vient pour essuyer toute larme de nos yeux. Et comme le dit le psaume : "celui qui tourne son regard vers Lui s'illumine". Si aujourd'hui dans notre monde parfois si dur, si peu fraternel ou généreux, si nous pouvions comme chrétiens, être les témoins les uns vis-à-vis des autres du pardon, être les témoins de cette consolation, être les témoins que nous ne sommes pas des hommes jugés et que nous n'avons pas à juger, être témoins que nous sommes vraiment des pécheurs, sans se le cacher les uns aux autres et même sans le cacher au monde, mais que nous sommes des pécheurs qui croyons au pardon et qui ne vivent que par le pardon, et par rien d'autre même pas par l'accomplissement de la Loi fut-elle la Loi de Dieu.
Que le Seigneur Jésus qui vient aujourd'hui livrer son corps et verser son sang pour nous puisse illuminer notre regard et que nous puissions nous agenouiller devant Lui venir pleurer sur nos péchés, mais venir nous réjouir de sa miséricorde afin que nous puissions partager cette miséricorde.
AMEN