ROYAUME DE DIEU ET POÉSIE
Ez 17, 22-24 ; 2 Co 5, 6-10 ; Mc 4, 26-34
Onzième dimanche du temps ordinaire – année B (16 juin 2024)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, je suis extrêmement embarrassé aujourd’hui pour vous adresser la parole. Imaginez-vous que, pas plus tard qu’il y a quatre jours, le pape, dans une homélie adressée aux prêtres, a dit : « Dans une homélie, il faut une image, une réflexion, un sentiment, et il ne faut pas que cela dure plus de huit minutes parce que sinon, les gens dorment ». J’en ai donc conclu que Saint-Jean-de-Malte devait être un lieu de réflexion par le sommeil, et il ajoute très malicieusement : « Ils ont raison ».
Je ne vais donc pas vous culpabiliser sur le sujet parce que ce serait vraiment terrible, mais je m’imagine effectivement que j’ai un arriéré de dettes assez considérable, et que si vous additionniez tous les sermons que j’ai faits qui durent plus de huit minutes, et que vous additionniez les minutes en excès, je pense que je serais condamné au silence jusqu’à la fin de mes jours. C’est vrai quand même, parce que je veux faire aussi ma défense, que ce même pape François, quand il annonce la prochaine année sainte, 2025 – nous, dans le bulletin, nous aurions mis cela en deux lignes – le fait en quatorze pages équivalentes d’un bulletin. Donc, j’en déduis qu’il donne beaucoup de bons conseils, que je ne conteste pas, mais en attendant, il dépasse les normes largement.
Fort de cette liberté que prend le Souverain Pontife, je prends aussi une certaine liberté aujourd’hui. C’est d’autant plus facile pour moi qu’il a expliqué qu’il fallait une image, une réflexion, un sentiment : or, avouez-le, l’image, je n’ai même pas besoin de la choisir, elle a été proposée par le Seigneur Lui-même. C’est l’image de la semence jetée dans la terre, on ne s’en occupe pas et cela pousse, et c’est aussi l’image du petit grain de sénevé qui donne des fruits, etc. Je récupère déjà deux minutes trente parce que je n’ai pas besoin de vous expliquer l’image, donc je répartis les minutes qui me restent entre la réflexion et le sentiment.
La réflexion : pourquoi Jésus s’est-Il adressé aux gens en paraboles ? Vous allez me dire : voilà bien le côté terrible de Saint-Jean de Malte, on intellectualise tout alors que c’est si simple, l’image nous parle spontanément et ce n’est pas la peine de chercher midi à 14 heures et de se demander pourquoi Jésus a utilisé des paraboles. Pourtant cela mérite une certaine réflexion, car ce n’est pas toujours le fait de Jésus quand Il parle d’utiliser des images et des paraboles. Certes Il a un langage extrêmement beau, coloré et poétique, mais en fait il y a d’autres moments où ce ne sont ni des images ni des paraboles, c’est carrément, pour employer un langage moderne, du "rentre-dedans" avec les Pharisiens et avec les gens avec lesquels Il discute. Il y a quand même une raison : pourquoi Jésus a-t-Il utilisé ces images ? Cela nous prendra deux minutes.
C’est parce que la parabole est un langage extrêmement simple et beau, ce langage est au service explicitement de la réalité. C’est ça le problème. La plupart du temps et c’est là l’erreur que nous faisons nous, les modernes, c’est que nous considérons que lorsque le langage est poétique, imagé, symbolique, ce n’est pas rigoureux, ce n’est pas de la physique ni des mathématiques, donc ce langage-là n’a aucun intérêt. Précisément, c’est l’inverse. Jésus a parlé par paraboles parce que l’image, le symbole, font penser, réfléchir : vous voyez donc que je suis toujours dans la ligne pontificale, c’est la réflexion. C'est-à-dire que si vous utilisez le langage uniquement des statistiques pour savoir combien il y a de pratiquants dans une église, vous êtes fichu d’avance. Si vous imaginez que l’Église est comme un arbre planté près du cours des eaux qui donnent du fruit en la saison etc., tous ces magnifiques textes nous disent qu’en réalité nous vivons dans un langage poétique, et c’est vrai que la révélation est extrêmement poétique.
C’est quand même plus drôle de lire la Bible que de lire un énorme traité de mathématiques ou sur la théorie de la relativité. D’abord, la Bible est parfaitement accessible et l’image est ce qui réveille le cœur à la réalité. Voilà exactement pourquoi il y a des paraboles : il ne faut pas les lire de façon docilement, scolairement littérales ; il faut les lire intelligemment de façon littéraire, en sachant que le Christ Lui-même, le Créateur de l’Univers et créateur se dit poète en grec, et peut-être aussi en hébreu, je ne sais pas, mais c’est ça qui fait le génie de la parole aussi bien des prophètes que de Jésus, c’est qu’ils ont su mettre en œuvre une parole qui échappe à ceux qui veulent tout réglementer par des équations et des calculs de vitesse mais qui cependant ouvre vraiment le cœur au réel. Voilà pour la réflexion.
Maintenant, il dit : le sentiment. C’est la troisième chose, ça va vite, je suis à peu près dans les clous. Je pense que le pape, quand il parle de sentiment, ne parle pas de "ressenti" mais se demande ce qu’il faut déduire, penser, de façon rigoureuse, du fait que Jésus ait parlé par paraboles. Tenez-vous bien, c’est le conseil le plus utile et le plus précieux qu’il nous ait donné : par cette parole des paraboles, Il nous apprend à distinguer le réel des paroles qu’on peut dire sur le réel. En fait, dans les paraboles, tout le monde sait que Jésus ne fait pas un cours d’arboriculture quand Il parle du grain de sénevé planté dans la terre. Et cependant, là, à travers une réalité toute simple, qui apparemment n’a rien à voir avec le Royaume de Dieu, Il nous dit la réalité même de ce qu’il faut être et vivre pour être un véritable disciple.
Si nous ne voyons pas la réalité par paraboles, c'est-à-dire en distinguant sans cesse le réel, ce que sont les choses, ce que sont les situations, ce que sont les hommes, du langage, comme si le langage pouvait dire : « Je vais te dicter ce que tu dois être, je vais te donner le programme politique qui va te permettre d’être heureux », si on ne sait pas distinguer le réel de la parole, si on croit que la parole domine le réel (écoutez cinq minutes la télévision, vous aurez tout de suite compris), mais qu’au contraire la parole doit nous donner accès à la réalité, à travers même la parole poétique parce qu’elle nous laisse notre liberté, eh bien à ce moment-là, il y a des chances que nous soyons véritablement des témoins de la vérité du salut et de l’évangile. Voilà, j’ai obéi au pape.