UNE AUTORITÉ DE SERVICE

Ex 19, 2-6a ; Rm 5, 6-11 ; Mt 9, 36 – 10, 8
Onzième dimanche du temps ordinaire – année A (18 juin 2023)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, comme vous avez très bien écouté cette page de l'évangile, je vous pose carrément la question : assistons-nous à la première sélection d'une équipe de foot spirituelle qui serait les douze apôtres ? Effectivement, d'abord le chiffre est parlant, même si au football, il n’y a besoin que de onze joueurs ; ici, Jésus en prend douze. Mais d'ailleurs sa sélection, son mercato n'a pas été absolument terrible puisqu’il y en a un qui est parti et qui l'a même trahi. Cela veut donc dire que c'est aussi une sélection avec tous les risques de la sélection. On peut se tromper dans le casting. Aujourd’hui surtout, vous le savez, ça devient une sorte de refrain extraordinaire : puisque le pape va venir à Marseille, il faut absolument qu'il vienne au stade Vélodrome. Pourquoi ? La raison a été donnée par les autorités compétentes. C'est parce qu’au stade Vélodrome, les Marseillais se sentent chez eux. Vous ne le saviez pas ? On ne peut pas en dire autant d'Aix, n’est-ce pas ? Je n'ai pas l'impression que les Aixois se sentent vraiment chez eux dans les stades ou même à l'Arena. On n'est pas pour les grandes manifestations publiques avec stade et tout ce qui va avec.

D'autre part, c'est vrai aussi qu’on pourrait se dire que Jésus a sélectionné une équipe qui n'est pas extraordinaire parce que quand on lit les évangiles, on ne peut pas dire que ce soient des génies. Je n’ose pas dire que c'est une équipe de bras cassés parce que ce ne serait pas très gentil pour les douze apôtres, mais il faut quand même bien reconnaître qu'ils ont été très timides au départ, ils se sont lancés après la résurrection et ils ont fait ce qu'ils ont pu ensuite. Mais ce qui est intéressant, c'est que pour nous, dans notre tête, il s'agit vraiment d'une équipe puisqu’il fallait faire des supporters. Or les supporters, c'est un grand art et il s'agit de mobiliser les foules pour que non seulement les joueurs jouent, mais aussi que les cris et les hurlements du stade encouragent les joueurs comme si les supporters avaient gagné. D'ailleurs, vous avez déjà remarqué, dans tous les stades à la fin du match, les supporters crient « on a gagné ». Je ne sais pas s'ils ont vraiment coopéré au succès du match, c'est un autre problème. Mais il y a une sorte de conscience collective qui se fait où les supporters de telle équipe se sentent tout à coup concernés d'une façon tout à fait mystérieuse parce que beaucoup sont quand même des supporters de la télévision, et c'est quand même des supporters à la bière et à la pizza. C'est quand même un peu limité comme dynamisme sportif. On s'est alors dit que tout devrait marcher comme cela aujourd'hui. C'est d'ailleurs pour cela qu’on a quand même un peu tendance à nous présenter actuellement la venue du pape à Marseille comme la possibilité de rassembler le plus grand nombre de supporters disponibles, même si tout le monde ne se sent pas chez lui dans le stade Vélodrome.

Dernière chose, pour nous aujourd'hui, la notion d'équipe est ce qui marche le mieux. Il faut qu’une entreprise ait des dirigeants qui forment une équipe performante. Il faut évidemment que les clubs de foot aient des supporters grâce à une équipe très performante, qui gagne, ce qui permet d'ailleurs de noircir des colonnes et des pages de journal, c'est extraordinaire.

Et même dans l'Église, à certains moments, il y a une vingtaine d'années, le mot d'équipe était absolument le mot magique. Il fallait faire des équipes de prêtres. Cela a plus ou moins bien marché. Il faudrait se poser la question : pourquoi ? Mais c'est vrai qu’aujourd'hui, quand on dit être ensemble pour mener une action, c'est une action commune, donc il faut une équipe. Alors, Jésus est-Il le premier sélectionneur de l'équipe qu'Il a fondée sur les chemins de Galilée ? Je vais peut-être vous décevoir, mais je ne crois vraiment pas du tout. Tout le problème est là. Est-ce que Jésus Christ aurait fondé une équipe d’apôtres ? Il leur donne le titre d'apôtre, Il les a sélectionnés puisqu’auparavant on parlait des disciples qui sont beaucoup plus nombreux, donc il y a une sélection.

Mais ces douze choisis, sélectionnés, fonctionnent-ils comme une équipe ? Il y aurait une manière très simple de réaliser le problème, en disant : « Bien sûr que cela fonctionne comme une équipe puisqu'Il leur dit qu’Il leur donne autorité ». Dès lors, ça paraît lumineux. Jésus a toute autorité, mais comme un jour Il risque de disparaître de la scène publique dans la vie de son peuple, il faut qu'Il choisisse des gens investis de la même autorité que Lui. C'est d'ailleurs pour cela, peut-être même qu'il y en a parmi vous qui le pensent, qu’à certains moments, on se dit : « Heureusement, dans l'Église, le pape, les évêques, les cardinaux, les curés sont investis de l'autorité de Jésus-Christ ». Et il faut dire aussi que dans l'ensemble, le clergé n'a pas souvent démenti cette erreur d'appréciation. Autorité peut-être, mais de qui ? Et de l'autorité à l'autoritarisme, de l'autorité au fait de vouloir dominer la question, de temps en temps, il n'y a qu'un pas. Il faudrait donc quand même y réfléchir.

Personnellement, je me sens membre du presbyterium d'Aix et donc lié à Monseigneur Delarbre. Je me sens effectivement investi d'une certaine autorité. Mais je ne vais pas dire à des gens qui me demandent conseil : « Je vous conseille au nom de Jésus-Christ… » Je ne fais pas le raccourci entre ce que l’on attend de moi et dire que tout ce que je fais, ce serait toujours Jésus-Christ qui le ferait ! Ça se saurait et moi je ne le sais pas ! J'ai l'air de vous casser la baraque, mais c'est quand même là où l’on voit qu'il y a un vrai problème. Si Jésus a donné autorité à ses disciples, que veut dire donner autorité ? Les apôtres et leurs successeurs remplacent-ils la présence du Christ ? À certains moments, on a même cité à contresens. Un théologien dans les années 200 - 210 disait que tout chrétien est un autre Christ. Et on s'est empressé de modifier la formule en disant que tout prêtre est un autre Christ. Le petit décalage est quand même d'importance. Si les chrétiens ne sont plus d'autres Christ, ce sont des succédanés d'apôtres qui parlent à des gens qui n'ont aucune autorité. Mais précisément, c'est le problème, quand on est baptisé, on devient membre du peuple de Dieu. On est prêtre, prophète et roi. On reçoit donc, qu'on le veuille ou non, une sorte d'autorité et de mission.

Alors frères et sœurs, comment essayer de comprendre cela, en deux mots très simples. Si donner autorité signifie transfert d'autorité, délégation d'autorité, je ne pense pas que ce soit la solution. Je ne pense pas que nous soyons des délégués du Christ auprès de vous. Nous avons une autorité, mais comment est cette autorité ? Pour vous rappeler l'autorité du Christ ? Nous n'agissons pas avec une autorité que nous posséderions. Nous ne sommes pas, nous, d'autres Christs au sens où vous ne le seriez pas. Nous sommes ceux qui sont investis de l'autorité du Christ par le biais des apôtres et de chacun qui reçoit une autorité de ce point de vue-là, qu'on appelle le ministère. Mais ministère veut dire service. Nous sommes investis d'une autorité, celle du Christ, pour servir le peuple de Dieu, pour vous servir et donc non pas pour nous mettre à la place du Christ en vous disant que vous n'y comprenez rien, et que nous allons vous expliquer ce que vous allez faire.

Cela a été souvent un très grand malentendu et d'ailleurs le pape François ne s'est jamais gêné pour critiquer dans l'Église actuelle, ce qu'il appelle le cléricalisme. C'est précisément ça le cléricalisme : c'est le jour où les clercs se disent qu’ils sont investis de l'autorité du Christ, et que les laïcs doivent payer le denier du culte et écouter sagement ce qu’ils leur disent. Ce n'est pas l'Église.

Alors frères et sœurs, comment peut-on essayer de comprendre tout cela ? Qu’est-ce qu’une équipe au fond ? Ce sont des hommes qui, entre eux, conjuguent leurs forces pour se dire qu’ils sont les meilleurs. C'est pour ça que c'est généralement dans les matchs de foot que ça se manifeste de la façon la plus claire. A ce moment-là, c'est une autorité – effectivement, ils ont de bons mollets et un sens de l'action qui nous éblouissent. Mais c'est par eux-mêmes qu’ils constituent l'équipe. C'est cela la difficulté de l'équipe : comme elle est composée de la convergence de tous les savoirs humains, de tous les mollets de footballeurs de l'équipe, à ce moment-là, elle est soumise à tous les aléas de la vie de cette équipe. À certains moments, il y en a un qui a une tendinite, il y en a un autre qui a le mollet brisé, le tibia endolori etc.

Mais c'est l'auto-constitution d'une autorité par le fait d'être ensemble. C'est pour cela qu’heureusement, nous n'en sommes pas là – mais on pourrait craindre qu'on y vienne – on ne peut pas dire que les évêques forment une équipe. Car la responsabilité des évêques ne s'exerce pas en équipe, comme si chaque évêque apportait ses convictions, ses idées, sa théologie et ses réflexions en allant penser les choses les plus extraordinaires parce que tous seraient là pour s’affirmer. Une équipe, c'est le vouloir humain, ensemble, qui s'affirme. Mais on n'a jamais dit que les évêques étaient une équipe et d'ailleurs pas Jésus – il n’y avait pas le mot « équipe » à l'époque, mais c'est très significatif. Qu’a-t-on dit ? On a dit collège. C'est le collège des évêques, réuni avec le pape à sa tête. Vous allez me dire que ce sont des mots, eh bien non.

Car le collège précisément, et là je pense que les anciens pensaient de façon un peu plus fine que nous, était le fait que des gens soient rassemblés par le même service, c'est vrai. Mais d'autre part, ils devaient répondre chacun personnellement au service que demandait le chef ou la tête du collège. Même de ce point de vue-là, dans les grands textes sur l'Église, on n'a jamais considéré que le pape était la tête du collège au sens où il remplacerait le Christ, mais qu'il était la tête du collège pour dire que le collège était rassemblé pour recevoir et accueillir l'autorité que lui donne le Christ. Autrement dit, on ne peut pas purement et simplement assimiler le pouvoir sacerdotal, le pouvoir des prêtres, des évêques etc., à une autorité de Jésus-Christ, et tout le monde se met à genoux.

Non, c'est un collège qui est au service. Non pas comme une équipe qui veut s'imposer. Mais comme une réalité d'hommes, appelés ensemble mais qui reçoivent leur autorité du Christ. Ils ne sont ni les possesseurs ni les propriétaires de cette autorité. Cela demande évidemment de la part de tous ceux qui, d'une façon ou d'une autre dans l'Église ont une responsabilité de ce type, d'avoir suffisamment d’humilité, de modestie pour comprendre que toute son autorité ne vient pas de la personne humaine.

C'est pour cela que Jésus dit à la fin, quand Il a donné la mission à ses disciples : « Vous avez reçu gratuitement le ministère, donnez gratuitement ». La responsabilité d'évêques, de prêtres et de tous les ministères dans l’Eglise, est de l'ordre de la gratuité, non pas la gratuité pour faire n'importe quoi, mais pour servir car un service sans gratuité, ça s'appelle un salaire. Mais un service dans la gratuité de la mission qu'on a reçue, c'est quelque chose qu'on accomplit sans demander de récompense ou de manière d'exercer l'autorité.

Comme vous le voyez, frères et sœurs, je pense que quand on a vu tout le rassemblement qui commence à sonner très fort dans la presse et les journaux, quand on va accueillir le pape à Marseille, il faudrait se souvenir qu’un des plus grands papes, saint Léon, pour définir sa fonction de pape – on ne l’a pas beaucoup répété après – signait : « Léon, serviteur des serviteurs de Dieu ». Je ne connais pas plus belle définition de l'autorité dans l'Église. Le Christ, par son autorité, s'est fait le serviteur, mais nous, nous sommes les serviteurs de ce service que le Christ