TEMPS HUMAIN ET TEMPS DU SALUT

Ez 17, 22-24 ; 2 Co 5, 6-10 ; Mc 4, 26-34
Onzième dimanche du temps ordinaire – année B (13 juin 2021)
Homélie du père Herné Chiaverini

Frères et sœurs, voici que nous venons d'entendre dans cette page d'évangile, l'évocation du Royaume de Dieu à travers deux paraboles. Je voudrais d'abord m'arrêter avec vous sur l'un des facteurs essentiels que ces paraboles mettent en valeur, à savoir le temps.

Nous avons deux façons de prendre en compte la réalité du temps dans notre vie. Il y a d'abord la succession des événements, le carambolage des événements, le temps chronologique. Il y a aussi, et cela suppose une conversion de notre cœur et de notre regard, le temps du salut. Le frère Daniel dirait le kairos. Ce temps du salut, c'est un temps qui dilate ou contracte le temps chronologique pour concentrer notre attention et notre engagement spirituel sur quelques événements, signes de la providence de Dieu qui conduit toute chose.

            Quand nous regardons d'abord la réalité du temps du côté de notre vie humaine toute simple, que voyons-nous ? La première chose que nous percevons, c'est la durée, le temps qui s'écoule. C'est le temps du sablier, jeu des enfants ou des adolescents, terreur des aînés car chaque seconde qui passe est définitivement derrière nous. Parfois, la durée se fait lourde et il s'agit donc d'endurer le temps. Ceux d'entre nous qui ont connu des épreuves de santé, des épreuves professionnelles, peut-être même des mésententes familiales, savent que la durée du temps dans l'épreuve a une valeur différente.

Une autre dimension du temps que nous rencontrons, c'est évidemment en lien avec les deux paraboles, la patience que le temps demande. Comme vous, je rencontre des familles qui ont de beaux bébés de cinquante centimètres et qui, vingt ans après, se retrouvent avec des jeunes de un mètre quatre-vingts. Entre-temps, que s'est-il passé ? Les parents savent que l'œuvre éducative est une question de patience. On sème quand les jeunes ont cinq, dix, douze ans et on moissonne peut-être quand ils en ont quarante ou cinquante. Ainsi, le temps est un lieu où s'exerce la vertu chrétienne, la vertu de patience et en particulier quand nous devons laisser mûrir. Et vous savez aussi bien que moi que le temps reprend ce que l'on fait sans lui.

            La réalité du temps dans notre existence, c'est aussi d'attendre que ça pousse, avec confiance, avec espérance. D'attendre la croissance, cette croissance qui ne peut avoir lieu que si l'on creuse des racines. L'arbre ne tient debout que s'il a de bonnes racines. À chaque coup de vent à Aix-en-Provence nous ramassons quelques pins d'Alep, ici ou là, qui faute de racines solides se sont affalés. Ainsi des pins d'Alep à Aix-en-Provence, ainsi parfois aussi dans nos existences, quand nous négligeons de creuser les racines.

            Si nous regardons maintenant le temps du côté de Dieu, que voyons-nous ? Nous voyons que Dieu se révèle dans le temps. La parole de Dieu que nous avons écoutée tout à l'heure déploie le mystère de la révélation en trois temps. Celui de la création, Genèse 1-11, celui de l'éducation du plus petit d'entre les peuples, le peuple hébreu – c'est toute la saga de l'Ancien Testament – et enfin le temps de l'Église dans le Nouveau Testament où Jésus, vrai Dieu et vrai homme, est au cœur de ce que Dieu donne à connaître de Lui-même. Dieu se révèle dans le temps et nous avons donc besoin – Il l'a jugé nécessaire –, de faire ce dévoilement progressif. Charles Journet, théologien suisse de Fribourg, parlait de "désenveloppement". Un peu comme quand vous prenez une orange, vous commencez par enlever l'écorce, puis la peau blanche et enfin vous avez le fruit. Chaque étape du désenveloppement est nécessaire pour arriver au cœur du fruit. Ainsi de nos desserts fruités à table, ainsi du mystère de la révélation divine dans l'Église de Dieu.

            Dieu ne fait pas que se révéler dans le temps. Il nous sanctifie dans le temps, à travers trois étapes. Quand j'ai réfléchi là-dessus ce matin avec mes paroissiens, j'ai invité un jeune à venir. Je ne sais pas si je peux casser les pieds à l'un de ces deux jeunes-là devant moi, s'il y en a un qui accepte de venir ? ... (Un des deux jeunes garçons se lève). Viens, n'aie pas peur ! Je vous présente un saint. Il me regarde avec des yeux terrifiés en se disant : « Qui est ce père qui dit des choses pareilles ! » Son frère aussi me regarde étonné en me disant : « Il ne le connaît pas suffisamment ! » Et pourtant je recommence, je vous présente un saint. Pourquoi ce jeune homme qui se prénomme... Gauthier, est-il un saint ? Parce qu'il a été créé par Dieu et que toute créature de Dieu porte la marque du Créateur. Ainsi que les peintres laissent leur empreinte sur la toile, que les potiers laissent aussi leur marque sur leur œuvre, Dieu met sa marque en nous. Première étape de notre sainteté, la création à l'image de Dieu.

Deuxième étape, ce jeune homme, sans doute quand il était un beau bébé, a été présenté par ses parents au baptême ? ... Tout à fait. Ainsi, il est devenu un tabernacle de Dieu. Par le baptême, Dieu est venu habiter en toi. Tu as autant d'importance que la boîte qui est dans la chapelle d'à-côté avec la Présence réelle. Dieu habite en toi, de manière aussi sûre qu'Il est présent dans le Saint-Sacrement là-bas. Cette étape, ce deuxième mode de présence de Dieu, c'est la présence sacramentelle de grâce.

Troisième étape, je vous le dis, c'est là que les ennuis commencent : ce jeune homme, comme chacun d'entre nous, est appelé à devenir un ami de Dieu. C'est-à-dire qu'il est appelé dans son cœur à enlever les uns après les autres tous les obstacles qu'il peut y avoir à l'invasion de la grâce divine dans notre vie. Je fais une liste pour les adultes, comme ça ce n'est pas trop dangereux pour toi. Les premiers obstacles que nous mettons à l'action de Dieu sont dans notre tête. C'est tous les péchés de notre intelligence qui disent : « Seigneur, Tu es gentil, laisse-moi tranquille. Je suis un gros croyant mais la pratique ça me saoule ». Donc tous ces prétextes là, tous ces péchés de l'intelligence sont un premier obstacle à l'action de Dieu dans notre vie, à l'amitié divine. Deuxième obstacle que nous pouvons mettre dans notre amitié avec Dieu, les péchés du cœur, tout ce qui touche aux déviations affectives – je ne vais pas développer le sujet, vous voyez toutes et tous ce que je veux dire. Le deuxième chantier de la sainteté, c'est le chantier de l'amour humain.

            Troisième chantier, ce jeune homme a deux mains. « Est-ce vrai ? » « Oui ». Alors avec ses mains que fait-il ? Je vais dire un gros mot, il travaille. « Ça arrive ? » « Souvent ! » Si c'est vrai, je te félicite devant tout le monde. Troisième chantier de la sainteté en nous, le travail. Par notre travail, nous devenons co-créateurs avec Dieu. Par notre travail nous rendons le monde plus beau. Notre travail continue l'œuvre de la création. La deuxième main, pour un peu plus tard, parce que les adultes vont le faire dans une semaine, c'est la main avec laquelle on vote. Participation à l'œuvre de la cité et comme c'est un sujet que vous aborderez certainement dans pas longtemps, je le laisse tranquille.

Et quatrième chantier, celui des pieds, celui de marcher vers, celui d'aller à la rencontre, c'est le chantier de la paix et de la relation. Donc vous voyez, quand nous voulons être les amis de Dieu, quand nous voulons entrer dans ce que saint Thomas d'Aquin appelle une relation de connaturalité avec Dieu, quand nous voulons avancer sur ce chemin de l'amitié divine – nous avons en tête ce que nous entendions hier : « Je ne vous appelle plus serviteurs, Je vous appelle amis » –, nous avons besoin de laisser la grâce divine entrer dans notre tête, entrer dans notre cœur, entrer dans chacune de nos mains, entrer dans nos pieds.

            Tout cela demande du temps, temps chronologique et temps du salut. Ainsi en laissant résonner dans notre cœur, dans notre tête et dans notre grâce ces deux paraboles, on voit que la petite graine devient une plante immense. Dans la première lecture et dans le psaume nous avions l'image du cèdre. Le cèdre, quand il naît, n'est pas bien gros et après, il résiste des siècles, il résiste même à la foudre et aux épreuves parce qu'il a pris le temps de grandir et de se fortifier. Que les paraboles que nous venons d'écouter ensemble soient pour nous l'occasion de renouveler notre regard sur le mystère du temps, du temps humain, du temps de grâce que Dieu nous donne pour devenir ses amis. Amen.