COUCHE-TOI ET MEURS
1 R 17, 17-24 ; Ga 1, 11-19 ; Lc 7, 11-17
Dixième dimanche du temps ordinaire – Année C (11 juin 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Vous allez me dire peut-être que je me suis engagé dans cette méditation sur le récit de la veuve de Naïm de façon tout à fait aberrante et que j'en suis venu à des considérations politiques qu'il ne sied pas de faire dans une église. Pourtant je n'en suis pas si sûr. Je ne suis pas si sûr que l'enjeu fondamental de tout ce que je viens de vous dire ne soit pas l'endormissement progressif, la somnolence effrayante avec laquelle petit à petit, nous nous laissons complètement anesthésier en ce qui concerne la notion même de liberté. En effet nous vivons dans des pays libres, chacun d'entre nous peut à peu près faire ce qu'il veut, même si ce n'est pas très bien. Mais sommes-nous vraiment dignes de la liberté que nous avons reçue ? Ne sommes-nous pas en train actuellement de perdre complètement de vue que la liberté vraie de l'homme, celle à laquelle le Christ nous a appelés, cette liberté avec laquelle nous devons marcher devant sa face, cette liberté ne se discute pas, ne se marchande pas, ne se divise pas, n'est pas l'objet de distinctions ou de subtilités ? Quand elle est menacée en un endroit, on ne peut pas ne pas le reconnaître jusque dans la vérité même de ce qui se passe. Et au fond je me demande si nous ne sommes pas progressivement anesthésiés par une sorte de désir de liberté, mais qui ne se rend plus compte que s'il ne prend pas la force même de la vérité, ce désir de liberté est simplement le souhait de sauver son pas-de-porte et son quant-à-soi, sans aucune préoccupation pour celui qui meurt du manque de liberté.
Nous sommes ici peut-être, dans les années qui s'écoulent actuellement, en train d'assister à un immense Munich de la liberté chrétienne et humaine tout court. Nous sommes peut-être en train de nous replier sur une notion tellement étroite de la liberté que nous préférons mourir assis dans notre cercueil plutôt que de nous lever sur la parole du Seigneur. Peut-être que nous sommes maintenant indignes de la liberté qui nous avait été confiée.
Vous me direz "qu'y pouvons-nous ?" Je suis bien d'accord pas grand-chose, et même les choses qu'on aurait pu faire n'auraient pas non plus changé grand chose. Au moins il y serait resté quelque dignité. Mais cependant il me semble qu'il y a au moins deux choses qu'on peut faire. Et la première, c'est de ne pas mourir idiot, c'est-à-dire de savoir où nous en sommes, et aucun d'entre nous, de ce point de vue-là, n'est dispensé d'examiner où il en est de sa propre liberté devant Dieu et devant les autres. Ceci est une réalité incontournable et nous avons besoin à tous les niveaux de notre vie de chercher à nous en rendre compte, à mieux voir qui nous sommes en vérité, non pas simplement en colonne de journal, mais en vérité devant Dieu et devant les autres, comment nous vivons en vérité notre liberté, et non pas simplement en vapeur de fumée.
Et puis la deuxième chose, et ça c'est l'évangile qui nous le dit, c'est que, dans un cas comme dans l'autre, lorsque ces jeunes gens de l'évangile ou de la Bible étaient tombés dans la mort, ce qui a déclenché la résurrection, résurrection vers la vie et vers la liberté, c'est chaque fois la supplication de la veuve, c'est-à-dire en réalité celle qui était la plus faible et la plus démunie dans l'occasion, celle qui avait perdu son enfant et qui, d'une certaine manière, n'avait plus rien. Et là aussi c'est une chose tout à fait étonnante et singulière que l'on ait souvent, dans la tradition de l'Église, comparé celle-ci à une veuve qui attend le retour de son époux. L'Église est comme la veuve perdue au milieu de la foule de ce monde, et c'est sa supplication qui vient toucher le cœur de Dieu, le cœur du prophète. C'est sa supplication et son intercession qui viennent bouleverser le cours des choses et réveiller à la vie et à la liberté l'enfant qui était couché dans la mort. Eh bien, c'est peut-être une des raisons pour lesquelles cet évangile nous est adressé aujourd'hui.
Sommes-nous vraiment l'Église ? Savons-nous vraiment intercéder pour la liberté des hommes, nos frères ? Savons-nous aussi intercéder pour notre propre liberté ? non pas en nous réfugiant dans des coins de sacristie, mais tout simplement en vivant cette liberté qui nous est donnée en vérité et non pas simplement selon nos caprices ou selon les facilités qui nous sont proposées.
Frères et sœurs, voilà ce que m'a inspiré aujourd'hui l'évangile de la veuve de Naïm. C'est vrai, c'est un appel à la nature et à l'existence de notre liberté, antérieurement et plus profondément encore que les Droits de l'homme qui prétendent l'exprimer C'est un appel à ce que nous sommes en vérité devant Dieu. Et même si nous sommes pécheurs complices du péché du monde, c'est du moins ce que nous croyons. Il faut que notre foi en la vie et la résurrection que Dieu seul peut donner soit plus grande et plus forte que tous nos goûts de mort.
AMEN