UNE LOI POUR VIVRE EN FIDÉLITÉ ET EN FRATERNITÉ

Gn 3, 9-15 ; 2 Co 4, 13 – 5, 1 ; Mc 3, 20-35
Dixième dimanche du temps ordinaire – année B (9 juin 2024)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, l'ensemble des lectures d'aujourd'hui est vraiment très complexe et il y a pratiquement matière à au moins une dizaine de sermons. Rassurez-vous, je ne prendrai qu'un sujet. En fait, surtout si on part de l'évangile, il y a quelque chose de très troublant et il est un peu extraordinaire qu’on ait gardé dans la tradition primitive, les premiers témoins, ces passages où Jésus est vraiment critiqué. On ne peut pas dire que les écrivains du Nouveau Testament aient cherché à enjoliver le sujet. 

Ces critiques sont terribles. C'est d'une part le fait qu’il est possédé du démon, donc c'est la pire des choses, surtout pour un rabbin, être victime de fantasmagorie satanique, c'est la condamnation majeure. Mais en plus – c'est la cerise sur le gâteau – Jésus est recherché par les siens. Il y a même un passage, quand on lit « il est hors de lui » c'est très gentil, cela veut dire : « il débloque complètement », c'est-à-dire que la famille de Jésus était très inquiète de sa prédication et de ce qui pouvait en sortir. On Lui demande donc de faire un effort car sa famille Le cherche. À ce moment-là, Jésus répond d'une façon extrêmement sévère, qui a dû être assez mal comprise sur le moment : « Qui sont ma mère et mes frères ? Ce sont ceux qui font la volonté de mon Père ».

Le contraste est donc total : d'un côté Jésus qui serait victime du pouvoir de Satan sur Lui, et d'autre part Jésus qui risque par sa parole d'être lâché par sa famille. Ce n’est pas ce qu'Il veut. Il veut que tous soient sa mère et ses frères, et c'est l'idéal de cette fraternité dans la foi que l'Église professe encore aujourd'hui, une fraternité non seulement pour ceux qui croient – ce n’est d'ailleurs pas toujours évident au premier coup d'œil – mais surtout une fraternité de la foi qui invite tout homme à se reconnaître comme frère de celui ou celle auquel il lui est donné de se rencontrer. Par conséquent, on a là la plus grande fourchette dans l'enseignement de Jésus : si c'est inacceptable, c'est tellement haut et élevé comme but à atteindre que ce n'est même pas la peine d'essayer, c'est trop difficile, et il y a beaucoup de contemporains qui considèrent que le christianisme, tout en étant infiniment respectable, n'est qu'une sorte de beau rêve idéal, vis-à-vis duquel on se sent totalement impuissant, car qui veut considérer avec égale attention ses proches comme ses frères ou ses sœurs ? C’est trop beau pour être vrai.

Et donc à ce moment-là, cela peut créer comme une sorte de scepticisme latent qui est d'ailleurs assez pointu actuellement pour empoisonner notre mentalité, c'est-à-dire que l’on veut bien dire : « Aimons-nous les uns les autres », mais en sélectionnant. Donc frères et sœurs, la parole du Christ est quand même un petit peu dangereuse au niveau de son application. Mais alors que peut-on tirer de cette critique concernant Jésus ?

Je voudrais repartir simplement d'une notion toute simple, la notion de Loi. Quand Jésus vient dans son peuple, s'il y a une réalité évidente du vivre ensemble, c’est la Loi. Seulement, dans la tradition hébraïque, on dit que la Loi est donnée par Dieu. Elle a alors une valeur telle qu’elle est universellement applicable pour les membres du peuple hébreu, et en même temps elle est source de sa propre vérité. Par conséquent, cette notion de Loi, c'est le fait d'appliquer dans le détail les exigences que Dieu a fait connaître à son peuple, dans la tradition qui est la sienne.

Quand on veut faire de la surenchère, on y arrive. Et ce qui a peut-être été terrible pour le judaïsme de l'époque de Jésus, c'est une sorte d'attachement à la Loi tellement grand que les rabbins, les savants, les scribes, ceux qui étaient les connaisseurs de la Loi, ont tellement démultiplié les commandements et les lois qu’ils en ont fait un fardeau absolument insupportable. C'est d’ailleurs pour cela qu’il y a eu de la part des chrétiens, quand ils ont compris que tout cela était en train de tourner en rond, la compréhension d’une Loi qui venait de Dieu, mais aussi d’une Loi qui venait des hommes.

Cela pose encore un problème : même si on synthétise la Loi qui vient de Dieu uniquement aux dix commandements, on se dit que c’est supportable. Il ne faut pas tuer son voisin ni prendre sa femme, il ne faut pas être ceci ou cela. Tout cela nous paraît plus que du bon sens. Mais le reste, la Loi ? Comme les hommes eux-mêmes sont aussi très soucieux de pouvoir vivre ensemble et que la Loi est précisément aussi un moyen de pouvoir vivre ensemble, quelle Loi faut-il appliquer ? C'est vrai que depuis quelques siècles, les humains, à la suite d'ailleurs d'un élan qui vient de la compréhension de l'homme par lui-même, nous avons été accompagnés par une sorte de mouvement incessant pour essayer d'élaborer des lois qui pourraient être, pense-t-on, les plus intelligentes ou les plus utiles possible pour la communauté qui leur est soumise ?

Finalement, quelles vont être nos critères par rapport à la Loi, la Loi la plus générale possible ? Il y a un critère : le critère de la Loi, c'est la Loi que Dieu « donne » au vrai sens du terme. C'est ce que saint Paul disait quand il disait que Dieu a mis au cœur de l'homme une Loi pour vivre en fidélité avec Dieu et en respect de ses frères. C'est cela le décalogue, le principe même, le régulateur de ces commandements, c'est : sois homme, vraiment homme, avec ton frère pour qu'il soit vraiment homme.

Frères et sœurs, c'est très audacieux. La plupart du temps, ça paraît tellement lointain comme explication que l'on ne pense pas à relier le problème de la Loi d'abord au fait que Dieu nous a créés humains, c'est-à-dire ayant une Loi gravée dans notre cœur. Que nous y obéissions ou non, c'est un autre problème, nous sommes tous pêcheurs ! Mais que cette Loi soit gravée au fond de notre cœur, c'est le principe même de l'action créatrice de Dieu. Quand nous sommes créés par Dieu, nous sommes dotés d'une conscience et d’un sens de la Loi qui parle au fond de notre cœur. Et même si à certains moments on se bouche les oreilles pour ne pas l'écouter, il y a cette réalité-là. C'est ce qui fait la grandeur et la beauté de la Loi parce que c'est pour cela que les Hébreux ont dit que c’était donné par Dieu : cette Loi que Dieu a donnée, c'est pour nous mettre en phase, tournés vers Lui.

Le mystère de la Loi est là. La Loi, la plupart du temps, on l'éprouve comme une contrainte, comme quelque chose de pesant. C'est vrai qu'à certains moments, nous n'avons pas tout à fait la forme pour y obéir spontanément. Ça dépend de notre constitution personnelle, de nos humeurs, de notre environnement et de nos décisions. Mais sur le fond, la Loi est ce qui parle en notre cœur et qui nous dit d'une certaine façon ce que Paul affirmait quand il disait que la Loi de Dieu est inscrite dans le cœur de tout homme, résumée par le décalogue pour les Hébreux, par d'autres lois dans d'autres peuples, et notamment Paul quand il s'adresse aux Grecs qui avaient aussi un sens de la Loi, pensez à Antigone. Or, qu’est-ce que ça veut dire ?

Cela veut dire que la Loi, c'est Dieu qui propose à l'homme d'être homme et d'être homme essentiellement et d'abord dans sa relation avec Lui-même et avec les autres. Autrement dit, là où nous avons toujours tendance à faire de la Loi une réalité extérieure, un carcan qui s'impose, en réalité, c'est plutôt quelque chose qui vient de Dieu Lui-même et qui vient épouser notre cœur pour nous rendre humain. Alors, c'est un peu la tendance qu'il y a eu dans toute une certaine façon de concevoir la législation, cela a été de dire qu'il faut formuler, donner des repères, des critères, etc. Et on n'en sort pas.

En réalité, ce n'est pas donner des critères. La Loi n'a rien d'extérieur. La Loi est ce que Dieu m'a donné comme partie constitutive de mon être, de ce que je suis pour devenir plus humain. C'est pour cela que les Hébreux ont toujours considéré que la Loi était une sorte de processus éducatif. Ils l'appellent Torah, c'est-à-dire plus que la Loi : ça veut dire la manière, l'outillage pour devenir homme. C'est là où l’on rejoint le texte de l'évangile, c'est que lorsque les frères de Jésus viennent à sa rencontre, sans doute pour Le récupérer, pour Lui dire de se calmer parce que ça va mal finir, Jésus dit : « Qui sont ma mère et mes frères ? » C'est-à-dire qui est humain, assez humain pour écouter la parole que Je vais dire et en comprendre le sens profond qui Me tourne et Me conduit vers Dieu ?

Frères et sœurs, chaque fois que nous sommes devant ce mystère de notre propre conscience, au lieu de la voir comme quelque chose qui s'impose à nous et qui veut nous maîtriser, si nous essayions d'abord de voir dans cette Loi une proposition fondamentale de la part de Dieu, de la part du Christ, parce qu’Il est d'une certaine façon Celui qui est venu achever la Loi, Il l'a dit Lui-même : « Je suis venu pour accomplir, non pour condamner, mais pour accomplir », c'est-à-dire si nous savions assez ce qu'est la Loi pour la découvrir et la mettre en œuvre, non pas comme un outillage extérieur, mais comme la manière dont Dieu travaille notre cœur et notre vie pour nous avancer vers Lui et pour recevoir la plénitude de l'humanité qu'Il veut nous donner à travers toute notre existence.