NOMADISME ET SÉDENTARITÉ SPIRITUELS

Is 66, 10-14 ; Ga 6, 14-18 ; Lc 10, 1-12+17-20
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – Année C (4 juillet 2004)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Vous savez qu'il y a des ouvriers que l'on dit des spécialisés, on les appelle des "O.S.", et bien, il y a aussi des évangiles qui sont aussi spécialisés et celui que nous venons d'entendre est souvent utilisé pour deux raisons. Première raison : il est utilisé, peut-être pas systématiquement, mais en grande partie pour les ordinations sacerdotales. Quand il y a une ordination, très souvent, cet évangile ou le texte que le jeune prêtre a demandé à inscrire sur sa petite image souvenir, c'est cet évangile-là. Le choix des disciples, le fait que la moisson est abondante et les ouvriers peu nombreux, etc … Il y a aussi une autre utilisation, pour les mémoires des saints missionnaires. Vous savez que parfois, on a du mal à trouver un évangile, alors, il y en a un qui est un fourre-tout, et quand nous célébrons certains saints missionnaires en mémoire, nous utilisons aussi cet évangile. Nous considérons qu'il est assez pratique, justement parce que c'est un envoi en mission.

Or, c'est affaiblir le sens de cet évangile que de le considérer de cette manière. Bien sûr, on peut l'utiliser pour une ordination, ou pour des saints qui sont partis évangéliser la terre entière, mais ce matin, j'aurais voulu éclairer avec vous, une autre ligne de fond de cet évangile, et qui ne rejoint pas la question du manque de prêtres.

La ligne de fond que je vous propose ce matin, ce n'est pas la conclusion de l'ordination sacerdotale qui dit qu'il y a des gens qui sont appelés à la mission, ce sont les prêtres, et les autres ne le sont pas, ce sont les laïcs, ou encore une autre ligne de fond qui serait celle-ci : c'est l'évangile des missionnaires, donc la mission consiste à aller annoncer à des gens qui ne savent rien. On met une frontière assez dure entre prêtres et laïcs, et entre ceux qui savent, et ceux qui ne savent pas, bien sûr, les missionnaires, ce sont ceux qui viennent annoncer la Bonne Nouvelle à ceux qui ne savent pas !

La ligne que je vous propose ce matin est beaucoup plus fluctuante, et je crois qu'elle nous touche tous dans notre vie, et peut-être surtout dans notre vie spirituelle, c'est la différence entre nomade et sédentaire. Nous sommes dans un monde actuel où nous considérons pour le coup, que le nomadisme n'existe plus. On est dans un monde sédentarisé, même si on déménage, il y a une structure de la société, une structure des entreprises qui fait que nous vivons dans un monde sédentarisé. Cet évangile, si on le lit de cette manière, nous propose en fait deux visages, le visage de ceux qui ont sur le chemin et qui vont de porte en porte, et le visage de ceux qui sont dans leur maison et qui s'apprêtent à accueillir ceux qui vont frapper à leur porte. D'un côté, on a un nomadisme avec ses avantages et ses inconvénients. Les avantages, c'est certainement la rapidité de mouvements, la légèreté avec laquelle on peut partir, c'est pour cela que c'était d'abord lié aux moutons et à ce genre de choses. Et puis, le problème du nomadisme, c'est qu'en fait, c'est très fragile. C'est fragile parce qu'on ne peut pas accumuler tant de biens que cela, on est tributaire de la nature, du monde, du froid, de la chaleur, du risque du manque d'eau, que sais-je encore. C'est pour cette raison que les nomades essaient de temps en temps de s'arrêter dans des lieux un peu mixtes, où ils essaient de vivre une certaine sédentarisation pour un temps au cours de l'année.

De l'autre côté, il y a les sédentaires. Eux, au contraire, ils peuvent construire une sorte de forteresse matérielle, alimentaire qui va leur permettre de résister et de lutter contre la fragilité causée par la nature. Le risque de la sédentarisation comporte aussi une certaine lourdeur. Il risque d'y avoir une difficulté à réagir avec rapidité dans les changements de la société et du monde. Devant cette ligne de la société telle qu'elle se présentait, il y a quelques siècles, et telle qu'elle peut encore subsister dans une partie de notre monde moderne, on découvre quelque chose du parcours de la vie spirituelle du chrétien. Ce serait un peu rapide de conclure qu'on n'est que des nomades dans notre vie spirituelle, ou à l'inverse, que des sédentaires. Le nomadisme dans la vie spirituelle risque de généraliser le mouvement perpétuel et génère ainsi la fragilité dans notre relation à Dieu et dans notre relation avec les autres. La sédentarisation dans notre vie spirituelle mène au contraire à une telle certitude de notre état, que nous en devenons sourds à tout ce que les autres veulent nous dire. Nous ne pourrions même pas être en état d'entendre ceux qui viennent frapper à notre porte, et nous risquons fort de rester enfermés dans notre forteresse. La fragilité du nomadisme consiste dans l'expérimentation d'un face à face avec Dieu qui peut être terrible. Découvrir que tout est fluctuant, et que ma vie aussi est sujette à ces fluctuations, et si je peux être à peu près sûr de ce que je vis avec Dieu aujourd'hui, qu'est-ce qui m'assure que demain cela continuera d'une manière aussi claire et facile ?

Je crois que l'évangile de ce matin nous montre justement que la communauté chrétienne, l'assemblée des chrétiens n'est pas unilatérale. L'assemblée est constituée à la fois de gens qui voyagent et pérégrinent dans leur vie spirituelle et donc le danger qui les guette est cette fragilité intérieure. Il y en a d'autres qui sont comme dans des lieux de repos dans lesquels ils ont l'impression de pouvoir goûter quelque chose de bon, de tranquille, une sorte de stabilité dans leur vie avec Dieu. Or, la maison, c'est la maison de Dieu, c'est l'Église, c'est la communauté chrétienne, elle nous dit tout simplement que quand quelqu'un vient frapper à la porte, alors que moi je suis bien établi dans mes richesses, que j'ai une vie familiale épanouie, que ma vie spirituelle est claire et tranquille, à ce moment-là, est-ce que je suis capable d'aller ouvrir la porte à celui qui vient frapper ? Est-ce que je suis capable d'ouvrir la porte et d'essayer un tant soit peu, de comprendre ce que vivent ces hommes et ces femmes qui pérégrinent, qui marchent sur le chemin, sans besaces et qui ne savent peut-être même pas où ils en sont ?

La mission, frères et sœurs, c'est à l'inverse du missionnaire qui vient annoncer à l'autre des vérités. Le missionnaire, c'est celui qui vient frapper à la porte de l'autre et qui lui dit : "Apprends-moi ?" Le missionnaire, ce n'est pas celui qui vient fort de son savoir, mais c'est celui qui est capable d'être dans une situation telle que quand il rencontre quelqu'un, il lui dit : apprends-moi, je sais que tu as quelque chose à m'apprendre. Dans cette même ligne, il y a le baptême. Nous avons ce que vit une famille quand un homme et une femme reçoivent comme un don, un enfant, un bébé. Ces parents ont quelque chose à voir avec cette famille, cette maison établie, avec un travail stable, avec un projet, un avenir, et puis voilà que ce petit bébé tout démuni arrive, qui sort nu comme un ver du ventre de sa mère, sans besace, sans sandale, sans rien et qui vient comme cela frapper à la porte de ses parents en disant, en tirant la jupe ou la chemise : papa, maman, apprends-moi ?

Frères et sœurs, dans cette ligne de partage entre ce que j'appelais le nomadisme et la sédentarisation, nous avons ce que Dieu nous appelle à vivre en communauté chrétienne, une entraide, une compréhension, une découverte que la vie chrétienne n'est jamais quelque chose d'acquit, mais au contraire, qu'il s'agit de quelque chose qui est toujours en mouvement. A quelques minutes du baptême de Roméo et de Marie, nous pouvons rendre grâces à Dieu pour ces deux enfants qui viennent frapper à la porte de la maison de Dieu, et nous pouvons en tant que communauté chrétienne leur ouvrir la porte et peut-être accueillir nous offrir ce qu'ils ont à nous apprendre, à nous, communauté de vieux baptisés.

 

 

AMEN