LA CONNAISSANCE

Za 9, 9-10 ; Rm 8, 9 +11-13 ; Mt 11, 25-30
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – Année A (7 juillet 2002)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler".

Frères et sœurs, je vous propose pour ce matin d'été, un petit divertissement : philosophie de la connaissance. On peut se livrer à quelques activités studieuses même pendant l'été à condition qu'elles ne soient pas trop longues.

Vous avez remarqué la formulation que donne Jésus : personne ne connaît le Père, sinon le Fils. On pourrait s'attendre en bonne logique à entendre ceci : personne ne connaît le Père, sinon le Père lui-même, et le Fils, et réciproquement, personne ne connaît le Fils sinon le Fils lui-même et le Père. Or Jésus exclut cette hypothèse. Cela peut paraître bizarre : est-ce que le Père ne se connaît pas ? Est-ce que le Fils ne se connaît pas lui-même ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Pourquoi Jésus, dans un des passages qui est consi­déré comme l'un des plus forts et des plus profonds de la révélation à la fois de la vie trinitaire, la vie intime de Dieu, et en même temps de la révélation de ce que Jésus est venu nous faire connaître de Dieu, pourquoi y a-t-il une telle omission? Pourquoi Jésus insiste-t-Il sur le fait que celui qui connaît le Père c'est le Fils et celui qui connaît le Fils c'est le Père ?

Vous me direz que c'est peut-être une question oiseuse, mais, vous allez voir que ce n'est pas si oi­seux que cela. Au contraire, cela a beaucoup de conséquences pour notre vie.

Réfléchissons un instant sur la manière dont on apprend, dont on connaît. Aujourd'hui, dans une civi­lisation du livre, de l'Internet, de la cassette vidéo, des méthodes actives, on a toujours l'impression que c'est nous qui apprenons, nous qui connaissons, c'est nous qui nous constituons notre propre savoir, nous qui élaborons nos connaissances. Un maître mot de la pensée moderne, c'est que la connaissance est géné­ralement une construction, c'est-à-dire un agence­ment, un déploiement d'exercices de logique, d'obser­vations, d'expérimentations, qui fait qu'au bout d'un certain temps, on enrichit son domaine de connais­sance. Je ne dis pas que cela soit complètement faux, mais je crois qu'il faut revenir à des choses encore plus importantes.

Si l'on essaie de comprendre comment nous connaissons, en réalité, il faut toujours qu'il y ait quelqu'un ou quelque chose qui soit là pour nous aider à connaître. Vous pensez que c'est banal ? Or, c'est très important. Comment apprenons-nous le langage ? Ce n'est pas en étudiant par nous-mêmes le diction­naire Larousse, ou le petit Robert. Comment appre­nons-nous le sens des mots, le sens des phrases ? Ce n'est pas d'abord par nous-mêmes, c'est parce que nous entendons parler autour de nous. Comment dé­couvrons-nous le monde ? Nous ne découvririons jamais le monde si d'abord les choses, d'une certaine manière ne se révélaient à nous. En conséquence, dans toute connaissance, il y a toujours une phase dans laquelle on apprend de l'autre. Il n'y a pas de connaissance qui vienne de soi-même et par soi-même, uniquement, de son propre fond. Il y a un cer­tain nombre de philosophes qui ont toujours dit cela, qu'au fond, quand on connaissait, on ne faisait que regarder les idées qu'on avait à l'intérieur du cerveau. Possible ! Mais je me méfie …

En réalité, tous les processus de connaissance, tout ce que nous apprenons, à un moment ou l'autre, il faut que ce soit venu d'en-dehors de nous. Même les plus grandes découvertes ont toujours besoin pour être authentifiées d'un minimum de vérification qui n'est généralement pas une vérification qu'on se donne à soi-même pour se persuader de la vérité de sa théo­rie, mais il faut que cela vienne de l'expérimentation qu'on fait dans un laboratoire pour voir si effective­ment la théorie de la relativité se vérifie dans la transmission de telle ou telle particule lumineuse, etc … Autrement dit, rien dans la connaissance, qui ne vienne d'ailleurs.

Mais cela ne suffit pas, car nous ne sommes pas simplement des magnétoscopes. Nous ne sommes pas simplement des appareils photographiques et des pel­licules qui enregistrent des données. La grande diffé­rence entre un œil et une caméra, c'est que l'œil voit, la caméra enregistre. L'œil voit parce que je vois par mon œil. C'est-à-dire qu'en même temps qu'il y a ré­ception, il y a bel et bien un acte par lequel, je recon­nais ce que je vois. Quand j'apprends quelque chose, il y a, bien entendu, le moment où je le reçois, mais il y a toujours et nécessairement le moment où j'adhère. Et c'est même le plus important car quand je reçois, je reçois des informations vraies et des informations fausses, mais à un certain moment, il faut que je me fasse un jugement. Quand je lis "Le monde" ou "La Provence", j'apprends beaucoup de choses, mais il n'est pas sûr que tout ce que j'y apprends soit vrai, loin de là. Par conséquent, il faut que je choisisse. S'informer ne suffit pas. Penser et juger est infiniment plus nécessaire. Mais les deux opérations sont abso­lument indispensables. Il faut que j'aie vu pour pou­voir dire : je témoigne. Il faut que j'aie étudié pour que je puisse dire : je suis sûr que c'est vrai.

C'est très intéressant, parce que dans la Trinité, c'est la même chose. Dans le cœur de la vie de Dieu, c'est vrai que le Père pour se connaître, passe sans cesse par le mystère de son Fils. C'est pour cela qu'ils sont trois. Le Père ne se connaît jamais tout seul, Il se connaît toujours en relation à son Fils. Et Jésus ne s'est jamais connu tout seul, car plus Il se connaît comme Fils, plus Il se connaît comme celui qui vient de celui qui lui a donné d'exister. Par conséquent, dans le cœur même de la vie trinitaire, les trois per­sonnes, on ne peut pas dire que chacune fait de l'in­trospection en se regardant le nombril, mais chacune ne sait qui elle est, qu'en regardant les deux autres. Cela peut paraître une chose étrange, mais celui qui nous paraît comme le maître et la source de toute vé­rité, en chacune des personnes, c'est quelqu'un qui ne maîtrise pas d'une certaine manière, la connaissance de soi sinon par la présence et la connaissance des deux autres. C'est un véritable paradoxe que Dieu ne soit pas le maître de la vérité, avec cette espèce de maîtrise et de puissance que nous lui imaginons. Dieu se connaît lui-même, certes, mais Il se connaît à trois. Tout ce que le Père sait qu'Il est, Il le regarde dans celui qui est sa parfaite image. C'est pour cela que le Nouveau Testament donne encore ce mot d'image pour nous dire qui est le Fils éternel. Image, reflet du Père. C'est littéralement comme l'image dans le mi­roir.

Cela a une grande conséquence pour notre pro­pre manière de voir. Combien de fois n'entend-on pas aujourd'hui qu'au fond, le domaine religieux, les connaissances religieuses sont le domaine le plus privé qui soit. Chacun au fond, s'élabore et se construit sa petite religion à sa recette et à sa sauce. Chacun élabore ses convictions, piquant ceci dans le bouddhisme, cela dans l'islam, éventuellement dans le catholicisme, mais cela fait un peu ringard. En réalité, ce n'est pas exactement cela, la religion n'est pas une construction. Toute religion, et je dirais même pour les adeptes des autres religions, parce que si les autres religions savaient comme on les traite parfois, ils se­raient horrifiés, toute religion repose sur le fait que d'abord, toute religion procède d'une découverte, d'un accueil et d'une réception. Toute religion relève d'abord fondamentalement du fait que je reçois d'un autre, de l'Autre si vous voulez, de Dieu, le mystère même de ce qu'Il est et de ce que je suis. Si la connaissance religieuse est une chose si importante c'est parce qu'elle suppose de la part de tout croyant que dans le moment premier de sa foi, il accepte que lui soit révélé non seulement qui est Dieu, mais qui il est lui-même. Et gare à nous si nous commençons à entreprendre notre quête religieuse comme si c'était nous-mêmes qui allions nous façonner le propre vi­sage et de Dieu et de nous. Cela peut sombrer dans la pire folie. Et je pense que tous les délires mystiques ne sont jamais que cette aventure catastrophique de personnes qui ont imaginé que la religion était le moyen pour eux de se reconstruire par eux-mêmes et pour eux seuls leur propre identité. Ce qui les fait tomber dans un autisme absolu et dans un délire sou­vent totalitaire. C'est pour cela d'ailleurs que le fait religieux est si difficile à manipuler. S'il est manipulé précisément comme un objet de maîtrise de la part de celui qui veut s'arranger sa religion, cela devient l'hor­reur. Et c'est là le problème de la docilité et de l'hu­milité. C'est cela le fardeau léger. Ce n'est pas que Jésus dise : ma doctrine est meilleur marché que les autres ! Mais Jésus dit : Je suis doux et humble de cœur dans la manière même dont je me laisse décou­vrir, je ne suis pas pesant. C'est cela le mystère. Et c'est cela le mystère de Dieu.

Ensuite bien sûr, il y a le moment de l'adhésion et de la foi. Mais c'est tout autre chose que d'adhérer à ses propres élucubrations, à ces moments-là cela se passe à vos risques et périls. Si chacun s'invente sa religion au bout d'un certain temps, on ne sait plus de quoi l'on parle. Autre chose est d'adhérer à ce qu'on a reçu et qui nous a été donné. C'est peut-être là le dé­but d'une véritable démarche de foi.

Frères et sœurs, puisque nous entrons dans ce temps de vacances, de loisirs, dans ce temps un peu plus libre pour penser, réfléchir à la foi, sur la manière dont nous envisageons la propre vie de notre cœur et de notre foi, quel est l'enjeu de nos recherches reli­gieuses personnelles aujourd'hui ? Est-ce que c'est une sorte de défi que nous nous adressons à nous-mêmes ? Je veux me montrer croyant, mieux croyant, meilleur croyant ? Cela n'a pas beaucoup d'intérêt. Ou bien est-ce que c'est de réécouter de façon nouvelle les paroles de Jésus : "Venez à mon école car Je suis doux et humble de cœur", et voir que plus nous nous laisse­rons enseigner, ce qui est à proprement parler le vrai sens de la docilité, et c'est jusqu'à nouvel ordre, une grande preuve d'intelligence que de savoir écouter, et c'est généralement une grande preuve de bêtise que de ne pas vouloir écouter, et qu'ensuite, sur la base de cette docilité fondamentale, nous puissions vraiment adhérer à ce mystère de Dieu qui se révèle à nous.

 

 

AMEN