SOIXANTE-DOUZE !

Is 66, 10-14 ; Ga 6, 14-18 ; Lc 10, 1-12+17-20
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – Année C (8 juillet 2001)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Dans les cinq discours de Matthieu qui par­courent son évangile, mais ici c'est saint Luc qui reprend ce discours, dans ce discours de vie apostolique, il n'y a pas de truc, de méthode, il n'y a pas de manière de faire mais il y a un envoi en mis­sion, quelque chose qui nous est demandé de faire. L'Église n'est pas faite pour rester alanguie aux pieds du Maître, à se serrer les uns contre les autres comme sur une sorte de Radeau de la Méduse, comme ce tableau de Géricault, manifeste du romantisme, où chacun finit par dévorer le voisin, peut-être que le romantisme a fini par envisager de tomber dans l'en­fer où chacun au lieu de se recevoir de l'autre finit par le dévorer, comme dans une secte. Souvent, on pense qu'une secte est missionnaire parce qu'elle manifeste souvent un prosélytisme étonnant, c'est tout l'inverse. La secte, c'est le Radeau de la Méduse, c'est le petit groupe chaud, "le monde est mauvais, il faut se sau­ver". Tout l'inverse de l'Église. L'Église est faite pour la mission, je préfère quelquefois les joues toutes rouges du missionnaire, de celui qui a traîné sur les places pour annoncer l'évangile, je préfère les joues un peu rouges ou rosées du missionnaire que le teint blafard de la secte perdue. L'Église est faite pour la mission, pour la moisson. L'Église est faite pour an­noncer, pour répéter ce qu'elle a entendu dans le creux de son oreille, dans les immenses tympans du monde, elle est faite pour cette joie, elle est faite pour la mis­sion, d'abord. C'est même aux périodes où il y avait dans la moindre paroisse cinq prêtres, on a continué à répéter cet envoi en mission, on a continué à répéter : "la moisson est abondante et les ouvriers peu nom­breux", parce que si jamais l'Église arrêtait d'être en­voyée en mission, elle perdrait la joie. Étonnant de constater chez saint Luc cette joie qui parcourt tout son évangile, étonnant de constater comment la joie encore là est présente.

Mais il y a quelque chose qui est frappant chez ces soixante-douze, ce n'est pas soixante et onze et demi, ni soixante treize, je plaisantais avec cela ce matin avec Jean-François avant les Laudes. Soixante-douze, six fois douze, plus douze apôtres, quatre-vingt quatre ! Toujours un nombre pair, je ne connais pas le chiffre de l'évangile, le chiffre de l'Église, mais je suis sûr que c'est un chiffre pair. Je suis sûr qu'il y a quel­que chose avec le deux qui rentre en résonance avec l'Église telle que Jésus l'a voulu. On pourrait dire l'objection du représentant en brosses à dents, deux par deux, on va perdre des territoire, on va être moins efficace, si on envoyait chacun un par un, on pourrait couvrir deux fois plus de territoire. J'entends aussi l'objection du témoin de Jéhovah, ils sont toujours deux pas deux, comme vous le savez, un pour coincer la porte, l'autre pour vous donner la Tour de Garde ! En fait, un qui ne sait pas grand-chose sur cette foi des témoins de Jéhovah, et l'autre qui sait, un qui est là pour contrôler l'orthodoxie de l'autre, un qui est là pour vérifier que le petit novice dit bien ce qu'on doit penser partout.

Je ne crois pas que ce soit cela, je ne crois pas que ces deux par deux ce soit pour des raisons pratiques, fonctionnelles, de vérification de la justesse du contenu, mais je crois que le deux par deux c'est plutôt une affaire de signification, non pas un contrôle, ni pour des raisons pratiques, mais c'est pour manifester quelque chose. Manifester l'amour, c'est évident, (c'est évident à dire, mais plus difficile à vivre) manifester cet amour dont nous sommes comme transparents. Comment manifester l'amour si on ne le vit pas ? Il y a des pages extraordinaires de poésie, de romans, des images extraordinaires sur l'amour, mais, à côté de cela il y en a beaucoup de ratées. Comment manifester cet amour sinon en s'aimant vraiment. Manifester quoi ? Que l'Église ce n'est pas une société à l'image du Radeau de la Mé­duse, où l'on finit par se dévorer les uns les autres, mais que l'Église c'est une communion où chacun se reçoit l'un l'autre. Manifester que Dieu est commu­nion, qu'Il est trinité. Voilà ce qui est à manifester, voilà pourquoi le Seigneur les envoie deux par deux. Et moi, je suis frappé aussi dans cette lecture de l'évangile selon saint Luc, c'est cette insistance au moment de l'envoi en mission sur les malades, sur cette compassion, et que précisément, quand on est envoyé aux malades, on n'est pas envoyé non plus tout seul.

Je crois qu'il y a aussi quelque chose à cher­cher de ce côté-là, que la mission est inséparable de l'envoi aux malades, et que la mission deux par deux précisément est inséparable de l'envoi aux malades. Parce que deux par deux, nous pourrons manifester davantage la paix, la paix qui est annoncée dans cet évangile, deux par deux, nous pourrons manifester une paix qui ne vient pas de nous, parce que si on était seul, on pourrait se dire, cet homme a l'habitude de la pratique de la méditation transcendantale, il a acquis une sorte de paix, mais non, le critère de la vérification de la paix que l'on porte aux malades, c'est le fait d'être deux. C'est très intéressant de re­marquer aussi que cette paix nous devons la manifes­ter en étant deux. Quelquefois, il faudra comme le disait saint Vincent de Paul, se faire pardonner le pain que l'on donne aux pauvres, mais il faudra aussi par­fois se faire pardonner la paix que l'on donne aux malades, parce que c'est trop dur pour lui, parfois, il vaudra mieux se taire aussi. On est envoyé deux par deux, pour porter la paix, pour manifester une égalité. Seul, on pourrait toujours surplomber, mais à deux, on manifeste une sorte d'égalité de celui qui annonce, pour manifester envers le malade la profonde égalité qu'il y a entre nous et lui. Quelle que soit la maladie est-ce qu'il est encore besoin de le préciser aujour­d'hui ? Et même il y aurait un avantage du côté du malade. Saint François d'Assise dit : "Nos seigneurs les malades". Il ne fait que tirer la conclusion de Matthieu 25.

Manifester la paix, manifester l'égalité, mani­fester aussi l'échange. A deux, on manifeste un échange, parce que cet échange nous a précédé. Si on arrive seul, on peut moins manifester cet échange. Quel est l'échange qui s'opère avec une personne ma­lade ? Nous, on ne peut pas apporter notre force et notre santé, mais on peut apporter notre sourire. On peut dire que le sourire est un peu mièvre ? Non, le sourire, c'est comme une espèce de corde raide, qui est extrêmement ténu, difficile, c'est à mi-chemin entre la grimace qui est une façon de se dégager, une façon pour l'humoriste quand il n'a plus rien à dire de se tirer d'affaire, à mi-chemin entre la grimace et l'ironie qui elle détruit. Le sourire c'est vraiment cette corde raide qui est à apporter. Et le malade, que nous apporte-t-il ? Il ne peut pas nous apporter sa souf­france, car ce n'est jamais un cadeau, la souffrance doit être traitée, c'est insupportable, mais je crois qu'il pourra nous apporter sa faiblesse. La faiblesse aussi c'est une sorte de corde raide. La faiblesse c'est à la fois accepter de perdre certaines forces, et dans cette perte, recevoir une force nouvelle qui nous échappait avant. La compassion en régime chrétien, qui se dis­tingue de la compassion bouddhiste, c'est la rencontre de deux funambules. C'est une corde raide, avec deux personnes qui sont tous les deux sur cette corde, c'est une rencontre qui suppose la plus grande délicatesse, qui exige qu'il n'y ait aucune brusquerie, sur cette corde, l'autre ne peut pas nous échapper, mais si nous ne savons pas lui donner autre chose qu'un baiser qui est le baiser du sourire et de la faiblesse, si nous ne savons pas faire cela, c'est inutile parce qu'on se re­trouvera vingt mètres plus bas. C'est quelque chose de très difficile, il faut demander à Dieu de nous aider.

Dans cet envoi en mission cette insistance sur les malades, ce baiser du sourire et de la faiblesse qui à mon avis produit de grandes choses, quand le Sei­gneur s'y mêle aussi, jusqu'à la guérison, pourquoi pas, le Seigneur est bien capable de guérir aujour­d'hui. C'est un envoi en mission, et je dirais que les malades dans cet envoi en mission sont placés là pour nous dire qu'il faut y aller. Pourquoi ? Parce qu'un malade ne bouge pas. On pourrait se dire : la mission à l'heure de la post-modernité ce serait d'accueillir simplement les gens qui viennent, se serait de s'ins­taller, comme Benoît, ce jeune qui va être là tout l'été pour accueillir à l'entrée de notre église pour la faire visiter, accueil que l'on pratique au presbytère ou dans l'église, mais la mission de l'Église ne se réduit pas à un accueil. La mission, c'est aussi "aller", à cause des malades. C'est intéressant que cet envoi en mission corresponde aussi avec l'envoi de chacun en vacances, corresponde avec l'envoi de chacun sur les routes, parce qu'il faudrait demander que chacun puisse trou­ver le temps pendant ces vacances, pendant cet envoi, puisse trouver le temps "d'y aller", d'aller rencontrer un malade. Dans le service des malades, on nous a signalé plusieurs personnes qui ne vont pas bouger cet été, c'est peut-être aussi à nous d'aller, de nous dépla­cer, de leur annoncer que le Royaume de Dieu est tout proche de nous, parce que le Royaume de Dieu, ce n'est pas un lieu, mais c'est une rencontre.

 

 

AMEN