PAR-DELÀ L'ÉCHARDE, LE REGARD D'ESPÉRANCE
Ez 2, 2-5 ; 2 Co 12, 7-10 ; Mc 6, 1-6
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – Année B (9 juillet 2000)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Principalement nous venons ici parce que nous sommes sourds, aveugles, boiteux, moches, pécheurs, et nous venons parce que nous avons à déboucher, améliorer, changer cette nature humaine, pour que là même où forcément elle refuse d'être changée, elle se trouve quelque peu ébranlée dans ses convictions ou dans ses peurs, ce qui malheureusement souvent revient au même. Je pense que lorsque nous arriverons devant Dieu, nous serons très surpris. Il faudra le dépouiller de tout ce que nous avions mis sur Lui, comme une sorte de cuirasse de protection, après en avoir fait un Dieu à notre mesure découpé selon les pointillés dans le journal à la dernière page du Fripounet, Dieu est comme découpé à la mesure de nos peurs et de nos convictions, tel que le monde contemporain nous oblige à la penser pour être certain de tenir, en somme, un Dieu en "kit", des petits morceaux par-ci, par-là, un petit bout de Saint Jean de Malte, un petit bout d'ailleurs, et je me fais ma petite cuisine spirituelle.
Je ne sais pas comment cela se passe dans les couples, mais je peux vous dire qu'en fraternité, j'ai compris au bout de vingt ans de vie commune, que si je ne me disais pas que ce frère-là que je connais par cœur de haut en bas de bas en haut et de droite à gauche, a encore quelque chose à dire que je ne connais pas encore, il est pour moi comme mort. C'est une sorte d'attente qui peut durer longtemps mais c'est le principe de l'eschatologie, une sorte d'attente que l'autre va formuler quelque chose, va signifier, révéler quelque chose que j'attends et qui n'est pas encore arrivé. Cela ressemble à un endroit un peu net et vierge que je ne comble pas par des convictions, des certitudes et des débats intérieurs.
Et nous pouvons cependant dire : "Vive la famille". La famille de Jésus elle-même n'est même pas capable de reconnaître à travers l'homme qu'ils ont vu grandir, jouer, s'ébattre, s'épanouir, Dieu qu'Il est venu révéler, Dieu qu'Il est venu dire. Ils ne voient rien et n'entendent rien, ils ne peuvent pas entendre, traverser, reconnaître au-delà de leur chair, quelqu'un d'autre. C'est pareil chez nous, peut-être pas ici, mais dans vos familles, vous n'avez pas reconnu ou vous n'êtes pas reconnus à la hauteur de votre génie, car vous êtes tous des génies, au sens propre du terme car il y a en nous ce que les grecs appelaient le "daimon", je le dis en grec non pas pour faire chic, mais parce que c'est moins démoniaque. Il y a en nous un génie, une espèce d'identité profonde et toute la vocation de notre vie est de tenter de dévoiler de mettre à l'extérieur, de rendre apparent ce génie interne. D'ailleurs les grecs pensaient que ce quelque chose de divin devait venir à la fois de l'extérieur et correspondre à quelque chose de l'intérieur. Cela ne se fait pas en famille, mais par contre, on réalise plein de choses, on s'aime, on se pardonne, on se bat, on s'étreint, on se griffe, cela s'appelle l'épanouissement, la maturité, les gens avec qui l'on vit et qu'on aime le plus sont ceux qui vont le plus souffrir parce qu'étant plus proches, ils vous atteignent davantage par le cœur ou par les coups, ceux qui sont plus loin on peut esquiver les coups et aussi leur amour. En famille, nous avons à faire monter la pâte comme la pâte du pain, en plantant le levain, ce qu'on reçoit des parents, ce qu'on vit avec eux, en bien comme en mal, et puis, c'est à l'extérieur, sorti du four que le pain peut donner sa pleine mesure. La maladie actuelle consiste en ce que nous voudrions tout faire dans le berceau, ou du moins dans le noyau de la famille, et nous faire reconnaître avec notre génie propre, à l'intérieur de la famille. Ce n'est pas possible, Jésus s'est heurté au même problème : "ils ne l'ont pas reconnu". Ils ne veulent pas le reconnaître, pour des raisons de peur, d'identité, ils sont une famille, donc il faut pouvoir tirer les traits communs du caractère, le visage qui ressemble à tel membre de la famille, la façon dont essaie de détailler le caractère, et si on n'aime plus ses enfants, on dit : comme ils te ressemblent ! Le génie propre ce n'est pas à l'intérieur que cela se dévoile. Le problème consiste en ceci : nous ne pouvons pas dévoiler ce génie tout seul. Nous avons besoin d'être portés par d'autres qui espèrent que nous allons enfin naître un jour, nous ne pouvons pas par nous-mêmes et par notre propre force, de manière autonome, nous dévoiler. Nous avons besoin de quelqu'un qui travaille un peu la chrysalide externe, qui croit un peu qu'il va nous aider parce que nous-mêmes nous n'y croyons pas toujours, nous y croyons certains matins plus ensoleillés que d'autres, nous avons besoin que quelqu'un à l'extérieur, qui ne soit pas de la famille mais qui soit là comme un relais, quelqu'un qui nous aide à briser cette coque dans laquelle nous sommes à l'abri mais où nous étouffons, la famille où nous avons grandi à l'abri, il faut que quelqu'un espère pour nous et qu'il ait comme une longueur d'avance sur ce que nous sommes aujourd'hui. La chance de la vie humaine c'est de rencontrer des hommes, des femmes, qui en vous rencontrant ont ce regard large, sont un peu en avance sur ce que vous êtes. Ainsi, on a de la place pour se déployer, on prend le risque de s'ouvrir, de casser ce qui nous protégeait et en même temps qui nous faisait mourir. C'est vrai que si Dieu a sur nous sans arrêt ce regard, il a une longueur d'avance qui s'appelle l'éternité, il voit à la fois ce papillon boiteux que je suis aujourd'hui, et cet être immortel divinisé que je serai demain, il les voit en même temps, en un seul regard. Ce regard de Dieu nous ouvre que nous pouvons vivre dans la foi et que nous vivons tout spécialement quand nous accompagnons quelqu'un qui est passé de l'autre côté, nous sentons que ce regard d'avance que Dieu avait sur lui tout d'un coup se dévoile à nos yeux, nous voyons ce que Dieu voyait de lui, son génie propre, nous le voyons mieux parce qu'il est totalement dévoilé en Dieu et nous pouvons mieux penser ce qu'était cet homme, cette femme que nous avons accompagné, qui était à côté de nous et qui est passé au Père. Je pense à des gens que nous avons accompagné récemment et dont l'énigme profonde de leur identité a été révélé du fait même de leur mort. Nous avons besoin que le regard de Dieu soit relayé par le regard des autres, du prochain, pas de la famille, pour avoir une espérance sur l'autre. Nous sommes chargés de porter ce regard d'espérance sur celui qui est en face de nous et qui n'a pas encore atteint son plein achèvement, qui n'a pas encore trouvé son propre génie. Il y a des gens dans notre vie, dans notre humanité, dans notre sociétés, qui sont acharnés à découvrir leur génie propre. Il y a des gens pour qui j'ai une très grande estime et qui effectivement cherchent, ce qui les rend vivants. Je pense qu'ils ont croisé ou qu'ils ont trouvé en eux cette énergie de la vie de Dieu en eux, et ils savent que Dieu attend quelque chose. Si nous pensons que Dieu attend quelque chose et que nous ne l'avons pas encore donné, alors on est en route, on est en marche, on est vivant, on est divinisable. On pense à la divinité, oui on y pense, mais cela reste quand même un peu abstrait. On pourrait déjà au moins imaginer que Dieu attend de nous quelque chose qui n'est pas encore dit et n'est pas encore dévoilé, il n'est jamais trop tard. Un autre élément, c'est le problème du regard entre nous qui est le relais du regard de Dieu. Le problème du regard entre nous qui est le regard des frères et des sœurs de Jésus, c'est l'écharde. Finalement, il y a des gens qui ne montrent que leur écharde, ce n'est pas très joli à voir, effectivement, notre humanité est pleine de promesses comme une chrysalide est pleine du papillon, mais ce papillon a un petit défaut, à nos yeux, parfois certains matins et certains soirs, le défaut est insupportable, c'est cela l'écharde. Il y a des gens qui disent : "Je commencerai à vivre le jour où l'on m'enlèvera cette écharde", alors eux, ils sont déjà morts. Je pense que la vie humaine consiste à penser qu'un jour on en sera libéré, mais en fait, il faut marcher avec cette écharde-là et à l'intégrer dans notre vie. Nous ne sommes pas cet être parfait dont nous avons rêvé, c'est un deuil difficile, mais il est essentiel. Nous n'avons pas à nous décourager ni à nous arrêter sur le chemin de la conversion, mais il nous faut certainement marcher en boitant, en titubant, mais il nous faut marcher. Si Dieu a toléré cette écharde dans la chair telle que saint Paul le dit : "Par trois fois j'ai demandé au Seigneur de m'en libérer, ma grâce te suffit". c'est qu'apparemment vous avez demandé comme moi et que cela vous est resté, et bien, vous irez jusqu'au bout avec votre écharde, comme moi. La seule consolation c'est que je vais ressusciter, mais mon écharde, elle non, elle retournera aux chardons. Parfois, je râle, même plus que cela, mais notre humanité est d'emblée imparfaite et c'est plus nous que cela gêne que Dieu. Le problème c'est que si nous n'offrons à l'autre que la partie échardée, c'est plus difficile d'aimer une écharde qu'une personne, cela devient tel qu'il y a des gens qui accusent Dieu ou les autres d'être avec une écharde. Un peu de pudeur, frères et sœurs, ne nous présentons pas les uns aux autres la partie de notre être qui est abîmée, présentons les uns aux autres la partie en voie de développement, la partie la plus jolie, faisons-nous rire les uns les autres, présentons cette partie qui effectivement est encore inachevée mais qui est pleine de promesses, qui a de la vie, suscitons les uns aux autres cette vie, comme nous utilisons les autres non pas pour nous présenter cette face divinisable qui attend l'espérance de l'autre mais cette face écorchée abîmée. Finalement nous accusons l'autre en disant : "c'est de ta faute, c'est la faute de l'humanité ..." c'est la plainte. Quand nous nous plaignons, nous nous plaignons à l'autre et nous nous empêchons de nous faire aimer, ce n'est pas tellement facile d'aimer un gémissant ou une gémissante. Il y a parfois des gens qui me disent d'un air sévère : "Vous ne m'aimez plus !" Avec une phrase pareille, j'ai envie de dire que cela ne m'y engage pas tellement, si cette personne avait pris un air plus coquet et charmant, oui, j'aurais été plus enclin à aimer ... mais il y a une façon d'appeler l'amour et l'espérance de l'autre en présentant quelque chose d'un peu plus beau. Naturellement, les gens qui nous présentent l'écharde en premier, c'est qu'ils ont eu du mal à gérer leur propre écharde, je dis cela avec humour, mais je sais que ce n'est pas toujours facile, la maladie, le deuil, la souffrance morale parfois et même souvent, nous obligent à présenter davantage l'écharde que la partie plus positive de notre être. Tant que nous sommes un peu encore vivants, c'est vrai que nous n'avons pas forcément à faire payer l'autre notre écharde dans la chair, j'ai la mienne, il a la sienne, ok, tout le monde en a une, ce n'est pas toujours très bien réparti, mais on n'y peut rien. Mais c'est vrai que le regard d'espérance que je peux porter sur l'autre ne peut être donné que si l'autre me présente cette partie capable de sauter, de vivre, de s'épanouir, d'aller plus loin, d'espérer en Dieu car l'espérance appelle l'espérance. Cette vertu est contagieuse, si en moi-même il y a cet appel comme l'appel du papillon qui vole, cette partie de l'humanité qui attend de s'épanouir et de s'ouvrir, et nous avons à présente à l'autre notre prochain qui est le relais du regard d'espérance de Dieu, notre attente d'espérance. "J'attends que tu espères de moi, et je n'attends pas que tu désespères de moi, et je n'attends pas que tu me plaignes". En nous rendant aimables les uns aux autres, nous rendons capables et la vertu de la charité et la vertu de l'espérance et donc la vertu de la foi, parce que nous regagnons confiance et en nous et en Dieu qui veut nous donner ces vertus.
Frères et sœurs, cet après-midi vous avez non pas une écharde à enlever, parce que vous ne pourrez pas l'enlever, mais à cacher avec coquetterie pour que l'autre ne souffre pas et de la sienne et de la vôtre, cela fait beaucoup. C'est vrai que la famille c'est le lieu où l'on apprend à la fois à découvrir, reconnaître sa propre écharde, et en même temps à l'intégrer, à vivre avec et à continuer à espérer malgré tout, apprendre que l'autre espère de moi, qu'il pose sur moi ce regard si bon, si doux que Dieu a pour chacun de nous sans arrêt, inlassablement. "J'espère en toi, j'espère de toi".
AMEN