LA SAGESSE DE JÉSUS
Ez 2, 2-5 ; 2 Co 12, 7-10 ; Mc 6, 1-6
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – Année B (3 juillet 1994)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Jésus revient pour enseigner dans son pays et je pense qu'Il a voulu servir à ses amis d'enfance la parole le plus appropriée, la plus forte, qui les appelle à la conversion, au retournement de leur cœur et à la découverte du mystère du Royaume qu'il venait leur annoncer. Ce jour-là, Jésus n'était pas banal dans sa prédication. Il avait vraiment, en vertu de ses liens d'amitié, de parenté avec tous ces gens du village, Il avait vraiment envie de leur partager ce qu'Il portait en Lui de plus précieux et de plus fort, du point de vue du sens de la réalité du mystère. Et d'une certaine manière, ses auditeurs ne s'y sont pas trompés. Dans un premier moment, nous dit l'évangéliste, ils sont admiratifs. Ils s'étonnent de ce que Jésus leur annonce et ils ont ce cri : "D'où lui vient cette sagesse ? D'où cela lui vient-il ? Ils étaient frappés d'étonnement."
Ainsi donc la prédication de Jésus "a fait tilt" comme on dit vulgairement aujourd'hui. Immédiatement, l'assemblée a été touchée par la force de la vérité de ce que Jésus disait. Premier temps : étonnement, émerveillement devant la vérité. Mais aussitôt une sorte de travail d'interprétation que font les auditeurs, une sorte de mouvement de recul par rapport à ce qu'ils viennent d'entendre. Et ils se disent : mais, au fond, c'est un fils du village, on connaît sa mère, son père, on connaît ses frères et ses sœurs, ce qui veut dire sa famille au sens large du terme. Véritablement devrions-nous nous fier au premier mouvement par lequel nous avons, dans l'étonnement et l'admiration, adhéré à ce qu'Il nous disait ? En réalité, ce que nous trouvons si grand, ce que nous trouvons si extraordinaire ne doit-il pas immédiatement être réduit à notre horizon de compréhension ? Au fond, Il est des nôtres, Il ne peut dire que des choses qui nous conviennent. Il faut "adapter", il faut laisser cette vérité dans ce qu'elle peut avoir d'étonnant et de transcendant, pour la ramener immédiatement au rang du familier, des préoccupations immédiates de la manière de gérer le quotidien. Après tout, la vérité devrait-elle conduire l'homme au-delà de lui-même ?
L'événement étonnant dans cette affaire, c'est le fait que ce que Jésus proposait à travers l'annonce de son message. Il appelait du même coup ses auditeurs à sortir d'eux-mêmes pour découvrir un mystère de sagesse qui les dépassait largement. Et d'une certaine manière, dans un premier temps, Il y a réussi, mais aussitôt après ils se sont "récupérés" et ils ont fait de cette vérité quelque chose de raplati, de banal, d'absolument ordinaire, à la mesure de leur petit esprit.
Cette attitude des compatriotes de Jésus nous fait penser qu'au fond, dans la perception de la vérité, et le mystère de notre existence est d'abord un mystère d'existence face à la vérité, il y a toujours deux temps. Il y a le premier temps qui consiste à faire développer, fonctionner son intelligence. Ce n'est pas nécessairement le plus facile. Avoir de la lucidité, de la finesse de jugement, de l'acuité dans le regard ce n'est pas quelque chose qui court les rues. Et n'en déplaise à celui qu'on tient pour le plus grand philosophe français, le bon sens est vraisemblablement la chose la moins bien partagée qui soit. En fait, le premier travail de l'intelligence, dans cette approche de la réalité, cet effort de regarder la réalité en face et de ne pas vouloir immédiatement y plaquer un certain nombre de représentations de nos idées toutes faites, et Dieu sait aujourd'hui qu'il y en a beaucoup d'idées toutes faites, il y en a beaucoup plus de toutes faites que d'idées à faire. C'est un peu ce que le Cardinal Lustiger appelait, il y a quelque temps dans une interview "la médiasphère". On parle de l'atmosphère, mais c'est déjà un peu vieillot. On parle de l'écosphère aussi et maintenant de la médiasphère. Qu'est-ce que la médiasphère ? C'est le fait de toutes ces vérités ou pseudo-vérités parfaitement banalisées, parfaitement aplaties. Un monde de représentations toutes faites qui vous sont servies par le robinet d'eau tiède de la télévision et qui finissent par nous façonner le jugement, par nous raplatir l'intellect et par faire de nous une sorte de bétail pour accepter une vérité au meilleur prix, donc à bas prix. Une sorte de jeu de concurrence de la vérité dans laquelle le produit qui se vendra le mieux est celui qui, finalement, emporte l'adhésion du plus grand nombre.
Voilà la première chose contre laquelle il faut lutter si l'on veut écouter le Christ. Il faut avoir l'intelligence saine, peut-être plus encore que d'avoir l'intelligence simple. L'intelligence saine qui consiste à regarder en face la vérité, la réalité, en dépassant le niveau de nos représentations, de notre imagination ou de nos tendances et de ce qui nous plaît. Voilà la première chose. Les habitants de Nazareth en avaient été presque capables, mais cela n'a pas duré longtemps. Je ne suis même pas sûr qu'aujourd'hui, si le Christ prêchait dans un certain nombre d'assemblées ou de meetings, Il arriverait seulement à éveiller ce premier sentiment d'admiration et d'étonnement. Je crains fort que non. Voilà donc la première chose, l'étonnement comme un effort de l'intelligence pour voir la réalité. Et ceci n'est pas si simple car cela demande une sorte d'ascèse, une sorte d'effort, un sorte de culture de notre intelligence qui devrait être constante. Si la formation permanente dont on parle tant aujourd'hui a une réelle importance, celle devrait être une formation permanente à la vérité. Mais ceci ne suffit pas. Il faut une deuxième chose.
Quand on a perçu la vérité, et surtout si elle a une certaine profondeur, il y faut ce que j'appellerais le courage et le cœur. Dans le mystère même de notre rencontre de la vérité, quand le Christ ou l'Église nous la proposent, il faut non seulement l'entendre, mais il faut aussi vouloir l'entendre. Et cela est beaucoup plus difficile car là, la fragilité même de notre volonté et de notre liberté est sans bornes et sans limites. La manière dont nous gérons aujourd'hui notre liberté ou notre volonté par rapport à ce qui est vrai, la plupart du temps est désolante. Et là-dessus, nous n'avons rien à critiquer chez les habitants de Nazareth. Là-dessus, nous sommes tous les mêmes. Avoir le cœur à entendre la vérité, à la reconnaître et à l'aimer, voilà une véritable gageure pour notre mentalité contemporaine. Avoir le cœur à la vérité, créer en nous, au plus intime de nous, dans notre désir, dans notre volonté, cette espèce d'éveil et de sensibilité à ce qui est vrai, d'avoir une sorte de flair de la vérité, de savoir l'aimer, de savoir la reconnaître de savoir la cultiver, de savoir la chérir, voilà un sport qui n'est plus du tout familier à la plupart de nos contemporains et peut-être aussi à la plupart d'entre nous.
Je prends quelques exemples. Que signifie un désir de vérité qui consiste simplement à s'assurer des sécurités ? On rencontre des centaines de chrétiens à qui aujourd'hui, il faut dire du solide, du sécurisant. "Le Pape a dit". Là c'est assez solide, on sait à quoi s'en tenir. Mais cela n'est pas l'amour de la vérité. C'est le désir de la sécurité. On n'a pas encore aimé la vérité pour elle-même. Et quand bien même on obéirait au magistère de façon purement disciplinaire on n'aurait pas encore aimé la vérité et l'on ne serait pas sauvé pour autant. Car précisément la vérité doit être aimée pour elle-même, la vérité n'a rien à voir avec la discipline. La vérité a à voir avec cette reconnaissance dans la lumière de l'intelligence, et ensuite, reconnue, aimée pour elle-même, pour ce qu'elle est. Et c'est là ce que les gens de Nazareth n'avaient pas su reconnaître. Pour eux, le problème de la vérité des discours de Jésus était classé, cela devait faire partie de leur univers familier, cela ne devait pas les sortir d'eux-mêmes et de leur train-train quotidien. Cela ne devait pas éveiller en eux cet amour de la vérité qui est pourtant le cœur même du mouvement premier de notre foi.
Je prends un second exemple. Quand une vérité est proclamée par l'Église et ne plaît pas ... Il y a un exemple tout récent. C'est la dernière lettre du Pape sur l'ordination des femmes. Il est certain que dans le milieu, dans la sensibilité culturelle, la médiasphère d'aujourd'hui, l'égalitarisme et je crois qu'il faut dire l'indifférentisme unisexe qui est une sorte de combat dans lequel nos sociétés modernes sont peut-être en train de perdre leur véritable et profonde identité paraît la mesure, le critère et la norme, et par conséquent, si l'Église ne veut pas ordonner les femmes et bien, elle a tort. Elle a tort parce qu'elle contre l'égalité, elle est contre le fait que puisqu'il y a des femmes premier ministre, il faut qu'il y ait aussi des femmes évêques. Et par conséquent, on se soumettra, mais en réalité, on n'en pensera pas moins. On se dira : oh, d'ici un siècle, quand les choses seront calmées, peut-être que le dixième ou douzième successeur de Jean-Paul II changera d'avis.
Si vous lisez bien le document, il est dit que l'Église s'engageait de façon absolument ferme et irréformable. Ce n'est pas écouter la vérité que de réagir ainsi. C'est se comporter comme les habitants de Nazareth, car si le Pape Jean-Paul II prend soin d'expliquer à l'Église, en vertu de sa charge, qu'il ne doit pas y avoir d'ordination des femmes, c'est qu'en fait il repose la question fondamentale de nos sociétés. Que veut dire une société dans laquelle nous sommes hommes et femmes ? Est-ce que la féminité et la masculinité sont interchangeables ? Est-ce que, comme disait l'autre dans une conférence, "finalement entre les hommes et les femmes il n'y a qu'une toute petite différence" ? Il paraît que, au fond de la salle, un dominicain un peu malin a simplement crié : "Vive la petite différence !" Il avait raison. Au fond, c'est bien de cela qu'il s'agit. Il s'agit de savoir ce que, dans le monde actuel, veut dire vivre sa féminité, vivre sa masculinité, et de comprendre que tout cela n'est pas simplement une donnée biologique, une survivance de l'instinct animal qui était déjà structuré mâle et femelle. Mais précisément, quand on lit la Genèse, on ne dit pas mâle et femelle, Il les créa, mais on dit "homme et femme Il les créa, à son image et ressemblance Il les créa". Et par conséquent, dans la distinction de l'homme et de la femme, dans le mystère même de la dualité de la sexualité humaine qui en ceci est radicalement différente de la sexualité animale, se reflète le mystère de l'Image qui est à la ressemblance de Dieu. C'est pour cette raison-là que, si homme et femme, masculin et féminin, ont chacun une valeur d'image et de ressemblance, chacun homme et femme, ressembleront à Dieu selon son mode propre. Et il ne faudra pas confondre la manière dont la femme, dans sa féminité reflète le mystère de Dieu et la manière dont l'homme, dans sa masculinité reflète l'amour de Dieu. Chacun des deux vivra, dans son être même, pas simplement au plan de ses idées, de ses coutumes, de ses cultures, de ses représentations. Chacun, homme et femme, dans sa féminité et sa masculinité, sera d'une certaine manière, sacrement de l'amour de Dieu. Et dans la complémentarité homme et femme sera reflétée la plénitude de l'amour de Dieu.
Ainsi, même si nos sociétés veulent être unisexe, ce que je déplore pour elles, peut-être pourront-elles le comprendre un jour ! je me réjouis de ce que l'Église ne veut pas être unisexe. Je me réjouis de ce que l'Église croit si profondément à la "petite différence".
Frères et sœurs, je prenais cet exemple pour montrer comment nous abordons le problème de la vérité. Si nous l'abordons uniquement en nous situant toujours par rapport à nos préoccupations immédiates, en voulant toujours la raplatir au niveau du familier, au niveau de ce qui nous est absolument connu et identifié, chaque fois nous trahissons la vérité, nous la dénaturons. Si, en revanche, nous sommes capables de l'aimer, de la reconnaître, de la célébrer comme le mystère même de l'amour de Dieu qui se révèle à nous, de la vérité de Dieu qui se révèle à nous, alors nous ne serons plus comme les habitants de Nazareth, mais nous saurons véritablement, dans l'émerveillement et l'étonnement, reconnaître la grandeur de Dieu qui estime tellement l'homme qu'Il est capable de lui manifester et de lui faire connaître les secrets de sa vérité.
AMEN