LA MOISSON EST ABONDANTE

Is 66, 10-14 ; Ga 6, 14-18 ; Lc 10, 1-12+17-20
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – Année C (5 juillet 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"La moisson est abondante mais les ouvriers sont peu nombreux !" C'est un refrain, je di­rais même un slogan évangélique, qui a servi de leitmotiv à travers l'histoire de l'Église pour encou­rager les vocations sacerdotales, éventuellement reli­gieuses et surtout missionnaires. Cette phrase a été inscrite des millions de fois sur des images d'ordina­tions sacerdotales, a été répété des centaines de fois dans des discours des sermons ou des retraites pour susciter des vocations au milieu des églises. Je vous le dis comme je le pense, je pense que c'est un contre-sens total sur le sens de cette phrase. Le problème n'a rien à voir avec des vocations religieuses. La preuve c'est que Jésus adresse ce discours non pas aux apô­tres qui peuvent figurer les ministres de l'Église, mais à soixante-douze disciples c'est-à-dire des gens qui écoutent la Parole de Dieu comme vous, je ne peux pas dire comme vous et moi puisque précisément je suis prêtre et que vous ne l'êtes pas. La première chose que je voudrais dire c'est que je m'inscris en faux contre une interprétation qui s'est appuyée sur cette parole pour remettre le souci missionnaire à toute l'Église dans sa cléricalité pour laisser les laïcs, les baptisés, couler des jours heureux sans se préoccu­per de la dimension missionnaire de notre foi.

"La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux !" ça s'adresse autant à vous qu'aux frères de la communauté. Cela s'adresse même d'abord à vous et c'est cela qu'il faut bien comprendre. C'est un appel adressé de la part du Christ à ses disci­ples comme disciples et non pas d'abord comme prê­tres, comme religieux ou comme missionnaires. Ce n'est pas du tout le problème. Alors qu'est-ce que cela veut dire ? C'est précisément là qu'est le contresens. Cela veut dire : le monde est une moisson abondante et les disciples sont peu nombreux, les communautés chrétiennes sont peu nombreuses. Il faut quand même réaliser qu'avant la généralisation de la foi chrétienne dans notre bassin méditerranéen, les communautés chrétiennes, surtout au premier siècle, étaient vrai­ment très peu nombreuses. Par conséquent le Christ et les évangélistes qui nous ont rapporté ses paroles s'adressent à ces tout petits noyaux de communautés qui commençaient la mission en Judée et Samarie. Mais ce n'était pas uniquement les disciples au sens res­treint du terme et qui seraient les apôtres. Ce sont toutes les communautés chrétiennes qui doivent considérer le monde comme la moisson de Dieu.

Et c'est là qu'il nous faut faire une seconde ré­vision assez déchirante. Le monde n'est pas un en­nemi, le monde ne devrait pas faire peur, il est la moisson de Dieu. Voilà la première chose qu'il faut bien réaliser. Pour chacun d'entre nous, ce monde dans lequel nous vivons n'est pas une réalité étrangère dans laquelle nous serions plongés avec le risque per­pétuel d'être étouffés. Mais si les premières commu­nautés chrétiennes avaient vécu sur ces peurs obses­sionnelles comme on en rencontre dans nos commu­nautés chrétiennes d'aujourd'hui, l'évangélisation n'au­rait jamais eu lieu. C'est précisément parce que nous vivons aujourd'hui comme chrétiens dans une espèce de peur du monde comme d'un épouvantail à moi­neaux que notre christianisme à certains moments, notre foi chrétienne paraît plate, sans intérêt, une reli­gion de timorés, de gens qui ont besoin d'être conso­lés. Mais ce n'est pas du tout l'attitude fondamentale que nous devons avoir par rapport au mystère du monde. La création est la moisson de Dieu et nous y sommes envoyés. Je n'ai jamais vu des moissonneurs, en tout cas s'ils sont dignes de ce nom, qui en arrivant devant le champ de blé disent : Oh ! j'ai peur de couper le blé ! J'ai peur de m'approcher du champ ! Mais c'est ridicule. La première chose nécessaire est donc une absence de peur parce que nous l'Église, nous sommes faits pour annoncer au monde le salut et non pas pour nous tenir la, renfermés, frileux, paralysés devant le pouvoir du monde. Voilà la première chose. Je dirais : "Pas de panique !" Pas de peur. Le monde, qu'on le veuille ou non est l'élément naturel dans lequel notre foi doit être vécue, doit être célébrée, doit être proclamée. Et si nous vivons dans la peur, nous sommes nous-mêmes les premières victimes de nos peurs et surtout le monde est victime de notre peur.

Mais alors vous me direz : Comment nous avancer vers le monde ? Les conseils de Jésus sont clairs :"N'emportez ni argent, ni sac, ni sandales ! Ne vous attardez pas en chemin !" Notre attitude vis-à-vis du monde est une attitude de démunis. Voilà une chose très importante. Là encore, que de confusions ! Que de fois nous avons compris la mission comme une conquête ! Je crois que, grâce à Dieu, aujourd'hui la norme de la vie apostolique de l'annonce de la Pa­role de Dieu, n'est pas celle que voudraient nous pro­poser certains mouvements qui pensent accomplir l'œuvre de Dieu dans une immense entreprise de sub­version catholique de nos sociétés modernes. Nous sommes démunis devant le monde. Nous n'avons pas de pouvoir, "ni argent, ni besace, ni même de sanda­les" et pourtant il faut marcher ! C'est donc que nous sommes devant ce monde littéralement "les mains nues". C'est donc là que se mesure notre propre cou­rage devant ce monde. Si nous commençons à nous barder de tout un système, si nous reprenons les va­leurs du monde ou certains systèmes par lesquels le monde fonctionne, si bonnes soient-elles, par exemple le travail, c'est que nous avons déjà perdu ce caractère démuni par lequel nous devons nous avancer vers le monde. Et c'est précisément cela que Jésus nous de­mande. Nous n'avons pas à conquérir le monde, contrairement à ce que l'on a cru parfois. C'est d'ail­leurs par un idéal de conquête qu'on pensait devoir députer selon les cas des croisés, des jésuites ou des congrégations missionnaires du dix-neuvième siècle. Mais dans tous les cas, c'est le mauvais instrument ou en tout cas un instrument qui ne répond pas exacte­ment à l'attitude que Jésus demande dans ce passage, d'aller pieds nus, sans besace, sans argent et d'être là, simplement au cœur de ce monde.

Mais si on est démuni au cœur de ce monde cela suppose qu'on en accepte un certain nombre de dépendances. Quand les disciples arrivent dans les villes ou les villages ils doivent "manger ce qui leur est offert". Cela c'est fondamental. Les communautés chrétiennes n'ont pas à vivre dans une sorte d'angé­lisme missionnaire par lequel elles se reconstitue­raient comme des sociétés autonomes, des espèces de super-sociétés totalement indépendantes du monde. Non, nous avons besoin de tout ce tissu de relations sociales, de relations humaines, de relations d'en­traide, de relations de voisinage, de relations familia­les qui constituent le monde dans lequel nous vivons notre appartenance au Christ. Donc s'avancer en ac­ceptant ce que le monde nous offre c'est le "b.a ba" de l'attitude missionnaire. Non pas de dire : nous arri­vons, nous allons changer vos structures, vos maniè­res de penser, etc … Non ! Quand le missionnaire arrive, il accepte de manger à la table des païens, de ceux qui ne connaissent pas le Christ et même de re­cevoir d'eux le gîte et le couvert. L'Église n'a pas peur d'habiter dans le monde. Ceci n'est pas très évident dans la mentalité de nos chrétiens contemporains, reconnaissez-le.

Voilà ce que nous demande Jésus lorsqu'Il nous envoie en mission. Accepter que ce monde soit le lieu même, la création de laquelle nous recevons tout occasion de proclamer la foi, de dire : "La paix soit avec vous ! Le Royaume de Dieu est proche !" Comment voulez-vous dire que le Royaume de Dieu est proche si vous vous tenez sans cesse à distance de l'interlocuteur ? Cela ne sert à rien, il n'y a pas de communication possible. Enfin le Christ dit que lorsque nous approchons de nos frères pour leur annoncer la paix, pour leur annoncer la joie de la proximité du Royaume, si le monde n'accueille pas, nous devons repartir. Cette phrase signifie fondamentalement que le Royaume s'adresse à la liberté humaine. Tout homme que nous rencontrons, à qui nous annonçons le Royaume, par le seul fait que nous soyons là en face de lui et que nous lui proposons la bonne nouvelle du salut, ne devient pas notre proie ou l'objet possible d'une conquête, mais il en est totalement remis à sa liberté. C'est à lui de choisir. Ce n'est pas à nous de dire : désormais, tu es des nôtres et tu vas passer par tel ou tel comporte­ment, mais tu es appelé, dans ta liberté, toi qui fais partie de la moisson de Dieu, à savoir et à vouloir être engrangé pour le Royaume de Dieu. A ce moment-là, notre simple présence, la présence de l'Église au mi­lieu de ce monde est un appel adressé à ce monde, dans le total et intégral respect de sa liberté, de la liberté de chacun de nos frères, de dire oui ou non au Royaume de Dieu. Le Christ nous dit que s'il y a refus explicite du Royaume, mais ce n'est pas toujours clair, il y a beaucoup de cas où l'indécision est totale, s'il y a refus, on s'en va. Cela veut dire que l'urgence du Royaume est telle qu'il faut aller à ceux qui ne connaissent pas encore cette bonne nouvelle. C'est pour cela que le Christ dit : "Ne vous arrêtez pas de maison en maison !" Il y a une sorte d'urgence de la proclamation du Royaume.

Ainsi, si nous nous appliquons jusqu'au bout cette parole de Jésus, au moment même où Il conclut et où les disciples reviennent tout enchantés d'avoir proclamé le Royaume et chasse les démons, le Christ leur dit : Ne vous focalisez pas sur le fait que vous chassez les démons, ne vivez pas dans la peur et dans la crainte de cet ennemi, mais vivez plutôt dans le mystère de ce que, par votre annonce du Royaume de Dieu, vos noms sont inscrits dans les cieux. C'est le mystère de notre identité baptismale. Chacun de nous a été baptisé, a reçu son nom pour être ce signe de la présence du Royaume au milieu du monde. Il nous faut donc regarder ce monde comme la moisson de Dieu c'est-à-dire un monde qui ne nous fait pas peur, un monde qui est pour nous le milieu naturel de la proclamation de notre foi, un monde vis-à-vis duquel nous avons le devoir d'annoncer le Royaume de Dieu et enfin un monde qui, recevant la Parole de Dieu, voit son nom inscrit dans le ciel, c'est-à-dire reçoit sa destinée plénière de fils grâce à notre parole, grâce à notre goût de vivre de l'évangile et de l'annoncer.

 

 

AMEN