JOIE ET DIFFICULTÉ DE LA MISSION

Is 66, 10-14 ; Ga 6, 14-18 ; Lc 10, 1-12+17-20
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – Année C (9 juillet 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Dans toute ville ou dans toute maison où vous entrerez, dites d'abord : Paix à cette maison !" Je ne sais pas si vous avez été frappé, comme moi, par l'atmosphère presque euphorique de l'envoi en mission que nous venons de lire en saint Luc. Tout a l'air de "baigner dans l'huile". Il suffit d'envoyer les gens, ils arrivent dans les villages, ils proclament la paix, ils font des miracles, ils guérissent les malades, ils piétinent les scorpions, tout se passe vraiment "comme au cinéma". Et cette mission se déroule avec de temps en temps quelques anicroches quand il ne se trouve pas, dans la maison, un fils sur la tête de qui irait reposer la paix que les disciples sont chargés d'annoncer.

Même atmosphère également dans la pre­mière lecture : "Réjouissez-vous avec Jérusalem ! Voici, je fais couler vers elle, la paix comme un fleuve. Toutes les richesses des nations vont affluer vers elle !" Bref, l'évangélisation, la mission, c'est une partie de plaisir. Tout va très bien. Tout se passe pour le mieux. Il n'y a aucun problème. Or nous le savons, nous vivons aujourd'hui dans une époque où le fait que l'Église soit missionnaire est devenu quelque chose de difficile, non seulement à mettre en œuvre, car sur la pratique nous ne sommes jamais très forts, mais également à penser, à réfléchir. Que signifie aujourd'hui "être envoyé" ? Que signifie aujourd'hui "être missionnaire" ? On nous dit bien, de temps en temps qu'il faut être missionnaire, humblement, cha­cun à notre place, mais il faut bien avouer au fond de nous-même que nous profitons du conseil pour ne pas l'être du tout parce que c'est tellement compliqué que les circonstances ne sont jamais adéquates.

En réalité, la question que je voudrais vous poser ce matin est celle-ci : "Comment se fait-il que le contexte ait tellement changé ? Comment se fait-il que ce qui, pour les disciples, était une véritable occa­sion de joie "être envoyé au nom de leur Seigneur" il fallait quand même une certaine qualité de joie pour que, en un siècle, le christianisme se soit répandu dans toutes les grandes villes du bassin méditerra­néen, comment se fait-il que cette mission et cette évangélisation qui, pour les disciples, au premier siè­cle, était une occasion de joie, de bonheur, la joie d'annoncer son Seigneur jusqu'à la mort (ça ne faisait pas un pli), comment se fait-il que, maintenant, ce soit devenu si difficile ? La plupart du temps, ceux qui prétendent ou ceux qui affirment être missionnaires ont toujours tendance à faire valoir leur capacité, à nous peindre un milieu auquel ils s'affrontent, un mi­lieu difficile, résistant, qui ne comprend rien et dans lequel il faut s'enfoncer en fonçant tête baissée. Pour­quoi l'évangélisation, la mission qui était quelque chose de si simple et de si naturel, semble-t-il à tra­vers les textes de l'évangile qui témoigne de cet effort de mission dès les premières générations chrétiennes, comment se fait-il que, aujourd'hui, c'est devenu quelque chose qui nous semble non seulement diffi­cile mais, qui, avouons-le au fond de nous-même, nous fait un peu peur ? Je voudrais attirer votre atten­tion sur un tout petit point qui est fort bien évoqué dans ce texte. C'est le caractère de la publicité de l'existence religieuse.

A l'époque de Jésus, et non seulement chez les juifs mais également chez les païens, l'existence religieuse est une existence publique. Quand saint Paul arrive à Athènes, il va prêcher son évangile sur l'Agora, sur la place publique, on dirait aujourd'hui sur le Cours Mirabeau ou dans les bistrots qui sont sur ce Cours ou sur la Rotonde. Bref, la religion, ça va de soi, a une existence publique. Par conséquent, lorsque les missionnaires disent : "Paix à cette maison !" ce n'est pas simplement une paix intérieure qu'on cultive­rait béatement à l'intérieur de nous-mêmes. "Paix à cette maison !" cela veut dire : que la paix soit vrai­ment entre les membres de cette maison ou entre les membres de cette ville ! Par conséquent, il s'agit d'une paix comme d'un bien public qui est annoncée.

Or nous vivons, en cette fin du vingtième siècle dans une mentalité où le privé et le public n'ont jamais été autant coupés et séparés. On le sait, chacun a le souci de mener et de gérer sa vie individuelle. Nous essayons de préserver, de sauvegarder au maximum notre liberté individuelle face à un État tout-puissant, Léviathan, etc … Et déjà au plan social tout ce qui ne relève pas de mon initiative indivi­duelle, c'est l'État qui doit s'en occupe. Il y a des clo­chards : c'est l'État qui doit s'en occuper ! Il y a des malades : c'est l'État qui doit payer ! Il y a des gens malheureux : c'est l'État qui doit ouvrir des centres d'accueil pour s'en occuper ! Autrement dit, nous sommes arrivés à une sorte de quasi schizophrénie. Nous vivons "l'ère de l'individu", mais il faudrait dire l'ère de l'individuel. Nous vivons de façon de plus en plus privée. Et ce qui dépasse notre sphère immédiate, la plupart du temps, c'est à l'ordre public de s'en oc­cuper, et pas à nous.

Il va de soi que dans une telle mentalité, surtout dans notre pays de séparation entre l'Église et l'État, la religion est devenue une pure sphère privée. La religion, c'est "ma conscience et Dieu", c'est "moi tout seul devant Dieu"," ca ne regarde que moi". A peine, dans le meilleur des cas, si ça peut regarder mon conjoint. Ma religion c'est mon affaire indivi­duelle et privée. Par conséquent, nous considérons comme un acquis ce qui nous évite des guerres de religion, ce qui n'est pas tout à fait nul comme progrès nous considérons comme un acquis intangible le fait que la religion est devenue affaire purement privée, acte de culte, de dévotion, d'élévation intérieure, de sentiment religieux Et de l'autre côté, les affaires pu­bliques, à tel point qu'il n'y a plus qu'une frange des chrétiens ou des catholiques qui croient encore à une sorte de vie publique de l'Église Les gens qui se di­sent croyants mais non pratiquants ont tiré définiti­vement l'addition. Ils considèrent que, en étant croyants, c'est une affaire purement individuelle. Tout geste public qui engagerait vis-à-vis de l'autre n'est pas nécessaire. Tout aspect par lequel notre vie avec Dieu pourrait avoir une existence au-dehors semble presque inconvenante.

Or si nous relisons ces textes de l'évangile pour les faire résonner plus juste, nous devrions nous apercevoir que, même si aujourd'hui, il y a un ordre public assumé par l'État, l'existence publique n'est pas un monopole d'État. L'Église a droit, fondamentale­ment, à une existence publique. Notre vie chrétienne a droit, fondamentalement, à une existence publique. Cela ne veut pas dire que ce serait la même publicité que celle de l'État, que nous serions obligés de faire des alliances "entre le sabre et le goupillon". Mais cela veut dire que notre foi, notre vie chrétienne n'est pas une pure affaire privée. Nous avons le droit d'être chrétiens non seulement à l'intérieur de nos églises lorsque nous accomplissons nos actes de culte, mais nous devons être chrétiens dans tous les gestes de notre vie, non seulement des gestes privés, mais des gestes publics.

Cela peut sonner un peu étrange parce que nous sommes tellement rodés à une religion purement privée, à un engagement purement personnel que nous manquons totalement d'imagination. Nous avons tari les sources d'existence publique de notre vie chré­tienne. Il ne s'agit pas de l'afficher en faisant des pro­cessions sur le Cours Mirabeau, de porter des plaques par-devant et par-derrière comme les hommes-sand­wich. Cela veut dire simplement de reconnaître que l'Église, en tant qu'assemblée de croyants, a droit fon­damentalement, à une existence publique. Vous re­marquerez d'ailleurs qu'elle ne lui est pas contestée de la part de l'État, le régime de séparation laisse toute liberté. La plupart du temps, ce sont les chrétiens qui ne savent pas profiter de la liberté fondamentale à l'existence publique de leur vie chrétienne. Et là-des­sus, sans doute, que nous partageons très largement ce sentiment que, finalement, seul ce qui compte, est individuel et privé.

Or la mission s'enracine précisément dans la conviction inverse que, à partir du moment où j'ai reçu la bonne nouvelle, que j'ai reçue certes person­nellement par le geste du baptême, cette bonne nou­velle, cette paix que j'ai reçue, concerne tout homme qui vient au-devant de moi. La grâce du baptême que nous avons reçue a une dimension publique. Cette grâce a droit à vivre sur la place publique, non pas pour obliger les autres, mais pour proposer aux autres la vérité même du salut en Jésus-Christ.

Nous entrons dans ce temps de vacances, un temps que nous pourrions vivre très bien d'une ma­nière purement privée, purement individuelle. Mais peut-être aussi un temps de vacances dans lequel nous avons plus de liberté, plus de spontanéité, plus de place à notre imagination pour essayer de redécouvrir comment la grâce de notre baptême, la grâce de l'évangile et du salut que nous avons reçue, ne nous concerne pas simplement personnellement mais qu'elle concerne tous nos frères, et plus particulière­ment ceux que nous rencontrerons ces temps-ci.

 

 

AMEN