JE TE BÉNIS, PÈRE !

Za 9, 9-10 ; Rm 8, 9 +11-13 ; Mt 11, 25-30
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – Année A (5 juillet 1987)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


"Seigneur Dieu, Père du ciel et de la terre, je Te bénis d'avoir caché cela aux intelligents et aux sages et de l'avoir révélé aux tout-petits !"

Ainsi le Seigneur se plaît à cacher sa révéla­tion afin que ce ne soit pas par les plus grands de ce monde que soit révélé le message du salut, mais que ce soit le cœur même de l'homme qui puisse le ren­contrer.

Pendant cet été, nous allons tous nous confronter à la nature, que ce soit à la montagne ou à la mer, et j'aimerais partir d'un adage philosophique qui n'est pas très compliqué : "La nature aime à se cacher." De fait, quand vous regardez un brin d'herbe ou un caillou ou une graine ou une fleur ou une tortue, vous pouvez constater que quelque chose de son se­cret se cache à l'intérieur. Comme si la nature, toute pudique qu'elle était, préférait nous montrer le résultat de sa production mais ne pas nous montrer comment elle le produit. En effet, de tous ces mouvements de la mer, de la montagne, des végétaux et des animaux, quelque chose de la Genèse même reste caché à nos yeux. Nous avons quelques moyens scientifiques de le découvrir et l'atteindre, mais plus les scientifiques creusent le problème de la vie, plus quelque chose résiste à leur investigation, quelque chose échappe à leur regard, quelque chose échappe à leur intelligence. Au bout de la chaîne de la vie se trouvent des molé­cules, de grosses molécules qui bougent les unes par rapport, mais personne ne peut expliquer le pourquoi de cette vie. Ainsi, la nature se voile pudiquement de son secret. Ainsi quelque chose qui se cache induit, suscite, de la part de ceux qui cherchent, un mouve­ment, un chemin, un désir d'aller un peu plus loin, de traverser l'apparence des choses pour en atteindre le cœur, pour en atteindre l'essentiel.

C'est un peu pour cela que le Christ bénit son Père "d'avoir caché cela aux sages". Non pas qu'Il ait voulu jalousement préserver son secret, mais Il a voulu premièrement que l'homme se mette en marche. Il a voulu que, loin de cacher à l'intelligence humaine le secret même de Dieu, ce secret soit accessible mais par un autre chemin. Les humbles, les doux, les pau­vres sont ceux qui comprennent cent fois mieux que les intelligents et les savants le secret de Dieu. Pour­quoi ? Pour la simple raison que cette vérité, cette finalité n'appartient pas à ce monde, mais qu'elle est comme juste derrière. Et je vais essayer de vous dire quelle est cette vérité.

Quand on aime quelqu'un et qu'on le tient dans ses bras, je parle à ceux qui sont mariés et aux autres aussi, vous avez l'impression de communiquer, de communier avec le cœur de l'autre, et il y a comme un pont jeté entre ces deux cœurs, comme l'amour qui pourrait circuler de l'un à l'autre. Ainsi nous faisons l'expérience d'une communion entre nous. Et de fait quand nous aimons quelqu'un, nous rentrons dans un espace que j'appellerai l'intimité. C'est ce lieu paisi­ble, plein de joie, où le regard de l'autre qui se pose sur vous, vous connaît et vous élève dans le meilleur de vous-même. Le secret du monde le centre du monde qui n'est pas de ce monde mais qui est juste derrière, c'est une intimité, certes beaucoup plus vaste que la nôtre, beaucoup plus grande, beaucoup plus immense beaucoup plus belle que celle que nous es­sayons d'avoir, puisque c'est celle de Dieu et dit Dieu, c'est-à-dire du Fils et du Père.

La prière de Jésus que nous venons d'entendre : "Je Te bénis, Père, d'avoir caché cela aux sages !" c'est comme un immense voile qui tombe sur le monde et qui enferme tout le monde dans la prière du Fils et du Père. Ainsi Dieu n'est pas Celui qui est en face et qu'on cherche et auprès de qui l'on essaie de se tenir tant bien que mal, mais l'intimité de Jésus couvre de son secret l'ensemble de l'univers. Cette relation étroite, folle d'amour, entre le Père et le Fils, cette relation explique la cohérence, le secret du milieu du monde. Elle explique pourquoi nous sommes aimés car nous sommes nous-mêmes invités à cette fusion du Père et du Fils, à cette fusion d'amour qui est l'es­sence même de toute chose. Ainsi si le Seigneur se plaît à cacher cette vérité c'est pour que nous y en­trions non pas avec notre intelligence mais avec notre intimité à nous, pour que nous fréquentions intime­ment l'intimité de Dieu, pour que nous soyons des voyageurs, des pèlerins du cœur de Dieu.

Alors fermons les yeux un instant et imagi­nons que le cœur de Dieu c'est comme un paysage, c'est comme un immense pays que nous avons à ex­plorer et qui se trouve à l'intérieur, et que nous avons à apprendre à y voyager, à pied, à cheval ou en calè­che, peu importe, mais tous ensemble. Et ce cœur de Dieu c'est le secret du monde qui est caché mais qui devient accessible si nous devenons ces humbles et ces doux de cœur. Ainsi cette prière de Jésus répond aux Béatitudes.

Oui, cette prière de Jésus répond aux Béatitudes : "Bienheureux le pauvres ! bienheureux les miséricordieux ! bienheureux celui qui est affligé " car celui qui est affligé, celui qui est pauvre et celui qui est miséricordieux s'ouvre, par la blessure de sa peine, par son intimité à l'intimité même de Dieu. Et c'est cela qui est caché mais qui est au bout des doigts de notre cœur.

Frères et sœurs, au bout des doigts de notre cœur, bouge, remue doucement, comme un enfant remue dans les bras de sa mère ou de son père, ce secret de Dieu qui est le mouvement même des lèvres vers le Père qui dit : "Je Te bénis, Père, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de nous l'avoir révélé à nous qui voulons Te connaître par le cœur".

 

AMEN