DÉCOUVRIR LE SECRET DE LA PERSONNE DE JÉSUS

Ez 2, 2-5 ; 2 Co 12, 7-10 ; Mc 6, 1-6
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – Année B (7 juillet 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


"Qu'est-ce donc que cette sagesse qui lui est don­née et ces miracles qui s'accomplissent par ses mains ?" Ce passage d'évangile nous choque et pourtant il est étonnamment moderne et proche de nous. Il nous choque parce que, souvent, nous avons envie de dire : Mais si nous nous avions été là-bas à Nazareth, si nous l'avions rencontré, si nous l'avions vu faire des miracles, guérir les malades, faire marcher les boiteux, si nous, comme les apôtres, nous l'avions vu Ressuscité, la foi ne nous poserait aucun problème. Nous pourrions croire de tout notre être, nous aurions été fascinés par cette personnalité, nous l'aurions suivi, nous serions allés jusqu'à la mort avec Lui sur la croix et nous ne l'aurions pas renié comme Pierre. Ainsi l'attitude des gens de Nazareth nous étonne. Pourquoi, eux qui ont vécu dans cette familiarité si profonde et si grande avec le Christ, pourquoi au moment où Il revient chez les siens, pourquoi n'est-Il pas accueilli ? Pourquoi est-Il refusé ?

Et pourtant, ce passage de l'évangile est éton­namment moderne et nous aide à poser bien mieux le problème de notre foi aujourd'hui. Cette réaction des habitants de Nazareth est tout à fait paradoxale. Dans un premier temps, ils se disent : "Quelle est cette sa­gesse ? Quels sont ces miracles qui s'accomplissent par ses mains ?" Les gens de Nazareth sont de bons observateurs, ils ont lu les journaux, ils savent ce qui s'est passé à Capharnaüm et sur les bords du lac de Tibériade. Ils commencent à connaître, ils devraient presque en éprouver une certaine fierté, cet enfant du pays qui commence à faire parler de Lui en dehors des limites du village de Nazareth et de sa contrée immédiate. Ils sont dans l'étonnement, ils sont frappés. Ils n'ont même pas envie de lui dire : Viens ici et fais-nous quelque miracle, quelque faveur ! Simplement, ils constatent, ils voient qu'il se passe quelque chose d'assez impressionnant et qui semble toucher beaucoup de gens. Mais au moment même où ils constatent cela, dans le même mouvement de pen­sée, il y a un "pourtant", il y une sorte de doute qui se glisse : "Pourtant, on le connaît bien. On sait qui c'est. C'est le fils de Marie, il a un métier, il est charpentier. On connaît toute sa famille." Alors pourquoi ? Pourquoi aurait-il ce statut privilégié ? Pourquoi, au fond, ces miracles ? Pourquoi cette sagesse ? Au fond, tout se passe comme si, devant la personne de Jésus, Il y a une double réaction, il y a deux mouvements.

Il y a le mouvement de l'observateur, de celui qui essaie de voir, de deviner les gestes, les signes qui sont donnés, les traits fondamentaux de la prédication du Christ. Puis il y a un moment où cela ne suffit plus, il y a un moment où il faut passer du simple recueil d'informations à un jugement et à une déci­sion. Et c'est là que tout bascule. Je crois qu'effecti­vement cette réaction des gens de Nazareth est tou­jours, d'une manière ou d'une autre, la nôtre. Chaque fois que nous sommes affrontés à la personne même de Jésus-Christ, il y a en nous un habitant de Nazareth qui se réveille et qui commence à envisager les deux niveaux de réflexion. Il y a ce que nous voyons, ce que nous entendons dire, et puis il y a, tout à coup, une question qui s'amorce et qui va tout décider. Déjà au plan simplement humain sans parler du Christ, dans nos relations les plus quotidiennes, les plus sim­ples, il y a toujours quelque chose comme cela. Nous sommes insérés dans une ville, dans un réseau d'ami­tiés, de connaissances, de relations. Nous vivons avec les gens dans des rapports de bon voisinage ou sim­plement de respect de l'autre. Et nous vivons aussi à ce niveau d'une sorte d'observation : "Tiens, celui-ci a agi comme cela ! Il a fait ceci, il a fait cela. Tel autre s'est comporté de telle manière dans un épisode de sa vie !" Et, petit à petit, nous accumulons sur chacun des êtres que nous côtoyons une certaine sensibilité : "Celui-ci, il est comme ça ! Celle-là elle est comme ca !" Il peut aussi arriver à un moment ou l'autre de notre vie que cet être-là nous pose une question beaucoup plus radicale, beaucoup plus profonde. Ce peut être quand on tombe amoureux de quelqu'un, quand on a à rendre un service qui nous engage un peu ou même beaucoup vis-à-vis de cette personne, ce peut être lorsque vis-à-vis de cette personne des relations pro­fessionnelles ou sociales sont plus profondément en­gagées et que cela met en cause notre vie. Et alors on se rend compte, simplement au niveau de cette expé­rience humaine, qu'à ce moment-là cette espèce d'aura d'impressions, de jugements que nous avions sur cette personne s'évanouit et fait place à une sorte de contrainte. Nous ne pouvons plus nous contenter de ce que nous savons ou de ce que nous sentons. Il y a une sorte de jugement profond à prononcer à l'inté­rieur de notre être et qui va nous engager de façon définitive vis-à-vis de cette personne. On se rend compte qu'on passe à un autre niveau. Ce n'est plus de l'ordre de l'appréciation du comportement de quel­qu'un, mais nous touchons le secret même de cette personne : "C'est Toi !"

Et lorsqu'on découvre ainsi le secret de la per­sonne, il y a une réponse beaucoup plus grave, beau­coup plus importante à donner, et dans laquelle nous sommes personnellement engagés au plus profond de nous-mêmes, au niveau même de notre personnalité. Jusque-là, ce qui était engagé en nous c'était notre impression, notre jugement le plus superficiel et le plus coutumier. A ce moment-là, il s'agit de nous-mêmes, au fond de notre cœur.

La foi c'est exactement la même chose Que de fois nous pensons que croire, c'est simplement juger que les évangiles nous racontent quelque chose d'assez satisfaisant pour l'esprit ? Que de fois, nous pensons qu'être croyant c'est adhérer à une sorte de comportement social assez détermine en ce qui concerne une attitude générale vis-à-vis de Dieu. On croit qu'il y a quelque chose. Vis-à-vis de cette société qui est l'Église, on jette une oreille plus ou moins discrète à ce que racontent le pape ou les évêques, éventuellement on en discute, on met les uns contre les autres. Ou bien encore notre comportement de croyant se limite à nous en tenir à un certain nombre de règles, de principes que nous jugeons bons et par lesquels nous considérons que nous accomplissons nos devoirs envers Dieu. Tout ceci détermine une certaine forme, une certaine manière d'être, un certain comportement assez facilement repérable. Mais est-ce que nous sommes vraiment parvenus au niveau profond par lequel la foi doit se manifester ? Etre croyant, ce n'est pas simplement se dire : "Ah ! tiens, cette religion ou son fondateur ont une sagesse tout à fait extraordinaire ! Il y a des miracles très impressionnants." Mais être croyant c'est découvrir personnellement cette relation avec le cœur de Dieu. C'est, au moment où nous avons pris une première connaissance du personnage du Christ, en venir au point de nous dire :"D'où vient-Il ?" Et quand on en arrive à la question de l'origine, c'est beaucoup plus grave et beaucoup plus délicat.

Il y aura toujours en nous une sorte de com­plicité secrète avec ce monde, qui nous poussera à nous dire : "Au fond, ce Jésus de Nazareth, c'est un phénomène un peu extraordinaire, mais qui s'explique par notre monde. A cette époque-là, il y avait des thaumaturges, des prophètes, des gens qui avaient des dons de divination. La littérature ancienne en est farcie." Mais si nous en restons là, même si, d'une certaine manière, nous adhérons à cette foi, ce ne sera pas encore la foi. Si nous n'avons pas découvert que c'est quelqu'un en qui nous mettons notre foi et que ce quelqu'un vient d'ailleurs, si nous n'acceptons pas que, dans ce monde, il y ait une brèche par laquelle Dieu s'est introduit dans l'existence des hommes, et par conséquent aussi dans notre propre existence, si nous n'acceptons pas que dans cette espèce d'univers bé­tonné de nos comportements religieux il y ait à cer­tains moments des craquements et des failles qui font qu'apparaît une lumière qui vient d'ailleurs, et pas simplement de Nazareth, mais du fond même du cœur de Dieu, alors nous serons toujours comme les concitoyens de Jésus : "Nous savons d'où Il vient !" Il vient de quelque part de notre monde. Il vient de quelque part de nos habitudes religieuses. Il vient de quelque part de nos comportements ou de nos endur­cissements.

C'est là que se pose pour nous chrétiens, dis­ciples du Christ, la véritable question :"D'où vient-Il? D'où est-Il ?" Est-il simplement un prophète un peu supérieur aux autres ? Est-il simplement la meilleure expression de l'attitude religieuse de l'humanité ? Est-il simplement une excroissance un peu accidentelle du Judaïsme,? un rabbin un peu plus extraordinaire que les autres ? Ou bien, est-il vraiment "Celui qui doit venir ?" Est-il vraiment Fils de Dieu ? Est-il vraiment Celui qui vient d'en haut ? Celui qui nous révèle notre propre destinée ? Est-il vraiment le Fils de Dieu ? Est-il celui qui peut nous sauver ?

Nous allons avoir quelque loisir pendant ces mois et nous allons surtout penser à nous détendre et à nous reposer. Mais il y a des questions que l'on peut se poser même quand on se repose, et je pense que c'en est toujours une : "Pour vous, qui suis-je ?" Etre croyant c'est accepter de faire face à cette question, non pas pour réduire le Christ à nos simples aspira­tions ou à nos désirs, mais pour admettre que dans notre vie comme dans l'histoire du monde, il y a eu ce moment, tout à fait inouï et inespéré, au-delà de toute attente des hommes et au-delà de tout désir des hom­mes, ce moment où quelqu'un est venu, et ce Quel­qu'un c'est Dieu.

 

AMEN