COMME DES AGNEAUX AU MILIEU DES LOUPS

Is 66, 10-14 ; Ga 6, 14-18 ; Lc 10, 1-12+17-20
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – Année C (3 juillet 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Vulnérabilité de l'agneau

"Allez ! Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups." Frères et sœurs, notre imaginaire et notre symbolique d'hommes d'Occident sont très largement dépassés par cette parole de Jésus. En effet, depuis La Fontaine jusqu'à Marcel Aymé dans les Contes du chat perché, nous avions l'habitude de voir le loup agresser un troupeau, et c'était déjà, à notre avis, bien terrible ce loup qui est dans le troupeau ou dans la bergerie. Or, ici, la phrase de Jésus évoque un carnage infiniment plus considérable puisque ce sont des agneaux qui sont envoyés aux premières lignes, au milieu d'un troupeau de loups. A vrai dire, Jésus n'invente rien. Il reprend une phrase qui était déjà dans la tradition d'Israël, non pas dans les Écritures, mais dans les traditions que l'on se disait à propos des juifs qui étaient dispersés dans toutes les nations. Un texte d'Israël proclamait : "Voici que Israël est comme un agneau dispersé au milieu de soixante-dix loups." Soixante-dix disciples ou soixante-douze disciples, selon les textes qui nous sont donnés, au milieu d'un troupeau de loups, voilà, très exactement ce qu'est l'Église.

Effectivement, on a bien l'impression que tous les conseils que donne Jésus à ces agneaux au moment de partir montrent qu'il existe une radicale hétérogénéité entre ceux qu'Il envoie et les destinataires du message. Il y a les agneaux qui partent sans besace, sans argent, sans bâton, sans tunique, rien. Et de l'autre côté, il y a les gens qui sont installés dans les villes et dans des maisons. Ceux qui partent comme messagers n'auront pas à se préoccuper de la nourriture, et c'est précisément les loups qui devront les nourrir. Ces hommes qui s'en vont se comporteront avec une sorte de hâte et de crainte un peu timorée : ils ne salueront personne en chemin. Ils ne respecteront absolument pas les règles de la vie sociale : cela se comprend très bien quand un agneau est au milieu des loups. Par contre, les loups qu'ils vont rencontrer, eux, vivent déjà dans des cités et des maisons. Ils ont une vie sociale organisée. Ainsi, la mission que Jésus donne à ses disciples à ce moment-là, c'est une mission pour leur montrer que ce qu'ils vont apporter n'est pas de ce monde.

Toute mission, tout envoi suppose nécessairement que celui qui est envoyé, parce qu'il est envoyé par Dieu, vient parler au milieu de ses frères un langage d'étranger. Il parle de la douceur, il parle de l'amour à ceux qui sont des loups et pour qui ce langage n'est pas du tout familier. Et c'est pourquoi vous comprenez fort bien l'étonnement de ces disciples lorsqu'ils reviennent auprès de Jésus. Ils ne comprennent pas que cela ait pu marcher. Ils sont allés pour être dévorés, et voici que les puissances du mal sont tombées : "Je voyais Satan tomber comme l'éclair." Dans leur faiblesse et dans leur dénuement, ils étaient surpris de ce que ce qu'ils venaient faire, leur personne et surtout la parole qu'ils donnaient, pouvait être acceptée.

Ainsi, nous vivons dans un miracle permanent. Nous vivons dans un miracle, car en réalité, ce que nous portons, à nous-mêmes d'abord puis aux autres, nous est radicalement étranger. Cette Parole, elle n'est pas de nous : c'est le Seigneur qui nous envoie. Il nous envoie d'abord nous parler à nous-mêmes, et ne nous mettons pas trop vite en dehors du troupeau des loups, et ensuite, en nous parlant à nous-mêmes, en annonçant cet évangile à nous-mêmes de l'annoncer aussi à ce monde, à nos frères. Ce que nous devons éprouver ce sont ces deux réalités : à la fois l'étrangeté fondamentale de cette Parole dont nous sommes les messagers (étrangeté par rapport à nous-mêmes car comment la vivons-nous ? et étrangeté par rapport au monde car ce monde, comment l'accepte-t-il ?) et en même temps nous devons la recevoir comme une merveille qui, malgré son caractère d'étrangeté, est acceptée au milieu de ce monde.

Ce qui est merveilleux, c'est que des hommes entendent cette Parole, c'est que des hommes accueillent la paix qui vient de Dieu. Ce qui est extraordinaire, c'est que cette Parole, qui est Parole de Dieu et dont nous ne sommes que les dépositaires et non pas les possesseurs, cette Parole accomplit des merveilles. Et la mission, c'est précisément cette capacité qui nous est donnée de nous émerveiller devant ce que la Parole peut faire à travers nous.

Dans quelques instants, je vais baptiser Antoine et Perrine. Il y a un profil extrêmement saisissant, très parallèle, entre le baptême et la mission. Etre baptisé c'est être plongé dans l'eau, cette eau qui, sauf erreur, n'est pas du tout notre milieu naturel. Il y a une sorte d'étrangeté profonde de l'eau par rapport à nous et de nous par rapport à l'eau. Même si on s'y trouve bien pendant les bains de vacances, en réalité ce n'est pas notre milieu naturel de vie. Et par conséquent, quand on est baptisé et qu'on reçoit la vie de Dieu, on est plongé dans un milieu qui nous est étranger. C'est pour nous montrer notre condition de vie. Lorsque nous sommes baptisés, nous sommes plongés dans une situation tout à fait paradoxale. Ce monde qui, auparavant, pouvait paraître le milieu naturel dans lequel nous vivons, va devenir comme un autre milieu, un milieu hostile parce que nous ne sommes pas des poissons. En étant plongés, nous découvrons ainsi la radicale hétérogénéité entre tout ce qui est du monde, à la fois en nous et autour de nous, et ce renouvellement de grâce qui nous est donné. Pour la mission, c'est la même chose.

Toute notre vie d'homme baptisé est une vie de missionnaire. Parce que nous avons été plongés au premier moment de notre vie, nous serons sans cesse plongés dans cette étrangeté du monde. Et c'est cela la condition des chrétiens. Vous allez partir en vacances et peut-être plus encore que d'habitude, vous allez vous faire cette réflexion que vous vivez dans un monde de plus en plus déchristianisé par ses comportements, par ses mœurs, par ses réactions, par ses attitudes, par sa violence par son indifférence les uns par rapport aux autres, par son indifférence à tout ce que l'évangile a pu apporter à notre vie de chrétiens. Et bien, c'est normal et il ne faut pas s'en étonner. Nous sommes vraiment comme des agneaux au milieu des loups, c'est-à-dire que nous portons tous en nous et nous voyons sans cesse autour de nous cette différence radicale entre ce qui est du monde et ce qui, en nous, vient du don de la Parole et de la grâce de Dieu. Mais pour autant, il ne faut pas se décourager. Ce que le Seigneur nous demande, c'est d'annoncer cette parole "à temps et à contre-temps". Ce que nous savons, c'est qu'il faut accepter cette pédagogie du risque que Dieu veut nous donner : nous sommes des agneaux, il ne faut pas avoir peur d'être au milieu des loups, car c'est le seul moyen de laisser rayonner et resplendir la puissance de la Parole de Dieu au cœur de ce monde.

Frères et sœurs, au moment même où nous partons en vacances, que, en nous ce soit le rappel de cette parole : "Je vous envoie comme des brebis, comme des agneaux au milieu des loups." Certes, nous sommes sans défense et nous aurions tort de vouloir nous prémunir d'une manière ou d'une autre. Notre vie de chrétien est une vie exposée à ce monde. Et même si cela peut entraîner difficultés et persécu­tions, il faut que nous sachions nous laisser exposer à cette violence du monde, pour une seule raison : par amour et par fidélité à la Parole du Seigneur. Et puisqu'un certain nombre d'entre nous s'en vont, pendant ces quelques jours, sur les traces de Saint François d'Assise, "ce fou", tel qu'on l'appelait à Assise au moment où il commençait à être envoyé "comme une brebis" renouvelée par la grâce du Seigneur, au milieu des loups de cette ville d'Assise qui ne se préoccupaient pas du tout de l'idéal chrétien au point que François leur paraissait tout à fait étrange par son comportement, nous demanderons par l'intercession de celui sur les pas duquel nous allons faire un pèlerinage de recevoir cette grâce d'être véritablement des agneaux, des témoins de la douceur et de la tendresse de Dieu au milieu de toutes les difficultés et de toutes les épreuves que nous rencontrons, à l'intérieur de nous-mêmes et autour de nous.

 

AMEN