JÉSUS S'ÉTONNAIT DE LEUR MANQUE DE FOI

Ez 2, 2-5 ; 2 Co 12, 7-10 ; Mc 6, 1-6
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – Année B (4 juillet 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


"Jésus s'étonnait de leur manque de foi." Cette page d'évangile nous montre le Christ confronté avec l'incrédulité des hommes, plus précisément l'incrédulité de ses proches, de ses compatriotes, des habitants de son propre village, voire des membres de sa parenté.

Ce problème de l'incrédulité, nous le soulevons souvent nous-mêmes, mais dans des termes assez différents. Il nous arrive souvent de dire : pourquoi un tel a-t-il la foi et un tel ne l'a-t-il pas ? Pourquoi suis-je croyant alors que telle ou telle personne proche de moi et que je connais bien n'a pas reçu cette grâce de la foi ? Et nous sommes tentés de nous dire : il y a là quelque chose d'injuste puisque certains, dont je fais partie, ont ce privilège de croire au Christ, de croire en Dieu, de croire en sa grâce, de croire au salut, alors que tant d'hommes, à portée de la main, qui nous entourent dans cette ville, dans les rues, tant d'hommes n'ont pas cette chance. Et nous sommes un peu tentés de rendre Dieu responsable de ce partage si inégal de la foi entre les uns et les autres.

Vous l'avez déjà perçu, la page d'évangile que nous avons entendue, rend un tout autre son. Jésus n'est pas là, distribuant la foi aux uns, la refusant aux autres, la donnant à qui il lui plaît et la refusant à qui il ne lui plaît pas de la donner, Jésus, au contraire, est étonné du manque de foi. Il en est blessé. Alors, peut-être devons-nous reprendre ce problème de la foi ou de l'incrédulité avec une lumière un peu différente.

Remarquez d'abord que c'est précisément dans sa propre patrie, dans sa famille et dans sa maison que, comme le dit Jésus, un prophète ne trouve pas d'écho. C'est là où il devrait être reçu qu'un prophète n'est pas reçu. L'incrédulité donc, qui choque si profondément le Christ, c'est l'incrédulité de ceux qui sont assez proches de Lui par l'habitat, par le sang, par la communion de pensée, de culture, ceux qui sont assez proches de Lui normalement pour adhérer à ce qu'Il est, à ce qu'Il dit et à ce qu'Il fait. Cela nous invite donc à distinguer deux grandes sortes d'incrédulité.

Il y a évidemment beaucoup d'hommes qui ne croient pas au Christ, ou même qui ne croient pas en Dieu, ou qui ne croient en rien, parce qu'ils ne sont pas assez proches culturellement de la révélation biblique pour pouvoir la comprendre. Il y a ceux qui n'ont jamais entendu parler du Christ ou de l'Église, ceux de moins en moins nombreux il faut le reconnaître, mais il y en a tout de même beaucoup, qui sont en dehors des circuits culturels par lesquels le christianisme se manifeste, ou encore qui sont pétris, depuis leur naissance par une culture tellement différente que ce mystère de Jésus n'a pas encore trouvé les mots, les phrases et les images pour s'exprimer à travers cette culture. Et ceux-là, s'ils ne peuvent pas prononcer le nom du Christ, s'ils ne peuvent pas adhérer au visage de Dieu tel que Jésus nous l'a révélé, à ce visage d'un Dieu Père, d'un Dieu Trinité, à ce visage d'un Dieu tendre et proche, ceux-là, qu'ils soient bouddhistes, shintoïstes, animistes ou encore musulmans, ceux-là nous ne pouvons pas leur reprocher de ne pas croire au Christ Jésus. Ce sont les moyens humains d'exprimer ce qu'ils portent dans leur cœur qui ne leur permettent pas de l'exprimer avec des mots chrétiens. Il y a un fossé culturel trop grand entre eux et la révélation judéo-chrétienne pour qu'ils puissent y adhérer avec le plus profond d'eux-mêmes. En vérité, ceux-là ne sont pas des incrédules car ces hommes engagent leur vie, le profond de leur vie dans ce qui, pour leur culture, pour leur manière de s'exprimer, correspond, même si c'est d'une manière imprécise, implicite, encore assez lointaine et balbutiante, correspond à ce que Jésus a voulu nous apporter. Et sans connaître le nom du Christ, sans peut-être même pouvoir tout à fait prononcer le nom de Dieu, ces hommes et des femmes, obscurément et à tâtons, avec les moyens qui sont les leurs, cherchent dans la droiture de leur cœur, dans la générosité de leur être, cherchent ce salut dont ils ne peuvent pas encore savoir que Jésus est venu l'apporter à tous et à eux également.

Ces hommes et ces hommes et ces femmes marchent vers une lumière qui ne leur est pas encore apparue pleinement, mais une lumière qui est bien celle du seul et unique vrai Dieu, une lumière qui est bien celle du Christ et de l'Église. Quand, à la fin de leur vie, ou à la fin du monde, ils rencontreront face à face ce Dieu qu'ils avaient cherché dans l'obscurité et la nuit, ils reconnaîtront que ce qu'ils avaient tenté d'exprimer avec les moyens qui étaient les leurs, c'était bien Lui. Et, tout à coup, comme des écailles tomberont de leurs yeux et ils seront éblouis et émerveillés. Dieu se fera reconnaître par eux. Dieu leur fera découvrir que, depuis toujours, ils étaient ses enfants, même s'ils ne le savaient pas.

Il ne s'agit donc pas là, à proprement parler d'incrédulité. Il s'agit d'une difficulté d'ordre humain et, en quelque sorte indépendante de leur volonté, d'exprimer de manière vraiment chrétienne, ce mystère que l'on recherche dans le plus profond et le meilleur de son cœur. Mais, sous prétexte qu'il y a ainsi beaucoup d'hommes, non seulement dans des cultures étrangères, mais peut-être proches de nous, qui ne peuvent pas accéder à la foi, peut-être même en ayant entendu parler ou ne l'ayant connu que de manière caricaturale, et ceci souvent par notre faute, parce que nous présentons un visage de Dieu tellement imparfait par rapport à ce que le Christ nous a confié, sous prétexte donc qu'il y a ainsi beaucoup d'hommes et de femmes qui ne peuvent pas avoir la foi sans que ceci relève de leur faute, et qui, en réalité, ont dans leur cœur un dynamisme inconnu, mystérieux qu'ils n'arrivent pas entièrement à saisir et à cerner, mais qui est, lui aussi, venu de Dieu, qui est du Saint Esprit, il ne faudrait pas que nous nous estimions satisfaits et que nous pensions avoir résolu, d'une manière ainsi tolérante, positive et optimiste, le problème de l'incrédulité.

Il faut bien reconnaître aussi qu'il y a des hommes, et peut-être qu'il y a, à titre de tentation, une partie de notre propre cœur qui est incrédule non pas pour ces raisons de difficulté culturelle ou humaine, mais parce que nous ne voulons pas nous mettre à genoux devant Dieu. Il faut admettre, même si cela nous semble dur, que l'homme peut refuser de croire en Dieu parce qu'il a l'impression que cette foi en Dieu est une atteinte à l'intégrité et à la fierté de l'homme. Il y a des hommes qui ne veulent pas croire parce que, en eux, quelque chose se refuse à l'adoration, quelque chose se refuse à se mettre à genoux devant Celui qui nous dépasse de toutes parts. Il y a un péché d'incrédulité, ceci existe, parce qu'il y a un refus de Dieu qui, pour n'être pas toujours formulé d'une façon agressive, n'en est pas moins un véritable refus, c'est-à-dire une fermeture du cœur à cette transcendance, à ce dépassement. Croire en Dieu, cela implique que nous acceptions de ne pas être le commencement et la fin de toute chose, d'être des créatures limitées, des êtres enserrés de néant.

Cela implique que nous acceptions de ne trouver notre vérité, de ne trouver notre plénitude, de ne trouver notre bonheur qu'en nous soumettant, dans une dépendance d'amour certes mais une dépendance tout de même, à l'égard de Quelqu'un qui nous dépasse, qui nous a façonnés de ses mains, qui est notre source et qui, par conséquent, introduit en nous, met en nous quelque chose qui vient de plus loin que nous. Il y a dans l'homme, et spécialement dans l'homme moderne une révolte, un refus devant cette acceptation. L'homme n'aime pas reconnaître qu'il est limité, qu'il ne peut s'accomplir qu'en se soumettant, qu'en dépendant de Quelqu'un qui est plus grand que lui. C'est la cause de beaucoup de refus de croire en Dieu.

Il y a enfin une forme, plus modeste peut-être, mais plus courante d'incrédulité et qui risque de nous atteindre plus souvent, nous-mêmes qui sommes ici rassemblés et proches du Christ. Il y a des gens qui ne croient pas parce qu'ils ne prennent pas le temps de croire. C'est le cas d'une grande partie de nos contemporains. Leur esprit est tout entier rempli de soucis, d'occupations. Ils passent tout leur temps à rechercher la richesse, le confort, le plaisir, et tant d'autres valeurs d'ordre humain que l'on croit nécessaires, dont la publicité nous fait quasiment une obligation, mais qui prennent du temps et surtout captent tout notre intérêt, captivent notre cœur et ne lui laissent pas la possibilité de chercher autre chose, et surtout de chercher ce Quelqu'un, mystérieux et exigeant qui s'appelle Dieu. Oui, si beaucoup de personnes ne croient pas en Dieu, et si beaucoup d'entre nous, tout en croyant en Dieu, prenons si peu de temps pour nous occuper de Lui, c'est bien parce qu'il y a beaucoup de choses qui nous préoccupent et finalement, dans notre cœur, l'emportent sur la recherche de Dieu. Oh bien sûr, si l'on nous interrogeait, nous dirions que Dieu est ce qu'il y a de plus important, mais, en fait, nous Lui donnons très peu de temps. Et, petit à petit, sans que nous nous en rendions compte, la foi s'étiole, se rétrécit, devient de plus en plus opaque, ponctuelle, dispersée et, finalement elle n'occupe pas dans notre cœur la place qui serait nécessaire pour que cette foi soit vraiment vivante.

Alors, frères et sœurs, nous qui sommes les proches de Christ, nous qui sommes ses concitoyens, nous qui sommes, vis-à-vis de Lui, un peu dans la même situation que les habitants de Nazareth, sa propre patrie, nous qui, depuis toujours sommes au courant des vérités de la foi, nous qui baignons dans ce climat, si nous donnons si peu de notre attention, si peu de notre intérêt à ce Dieu qui est pourtant la seule réalité qui importe et qui puisse donner un sens et une joie à notre vie, comment voulez-vous que ceux qui n'ont pas eu comme nous accès, dès le début de leur vie, avec autant de précision à cette familiarité du Christ, comment voulez-vous qu'ils ne s'en détournent pas pour un qui ou pour un non ?

Il faut considérer que l'incrédulité est un problème grave parce qu'il atteint la très grande majorité des hommes d'aujourd'hui, soit par un athéisme complet soit par une indifférence larvée, soit simplement, comme c'est le cas pour nous sans doute, par une sorte d'insuffisance d'intérêt, et de manque de ferveur. Oui, l'incrédulité est un problème grave, c'est probablement un des problèmes majeurs de notre temps. Comprenons l'étonnement du Christ devant si peu d'empressement pour ce qui est pourtant l'essentiel, pour ce qui est la joie la plus profonde et la seule réalité qui puisse nous rendre heureux. Examinons notre cœur. Demandons-nous si vraiment nous donnons toute sa place à cette foi au Christ et si nous pouvons ainsi allumer dans le cœur de ceux qui nous entourent une interrogation. Est-ce qu'en nous voyant les hommes qui nous entourent peuvent se dire: pourquoi vivent-ils ainsi ? Quel est cet être mystérieux qui remplit leur cœur d'allégresse ? Et peut-être, de proche en proche, quelques-uns de ceux qui sont nos voisins pourraient se demander s'il n'y a pas autre chose que le confort, autre chose que le plaisir, autre que les soucis, autre chose que l'argent qui occupe toute leur vie et toutes leurs pensées.

Au cours de cette eucharistie, remis en cause par les paroles mêmes du Christ, demandons-Lui cette grâce de nous enraciner davantage dans la foi, pour que peu à peu ce monde qui ne croit pas, ce monde indifférent, ce monde hostile se convertisse. Cela ne pourra pas se faire d'un seul coup. Il y a des siècles que les apôtres du Christ prêchent et ce n'est que très progressivement que cette foi se répand. Mais il nous faut travailler de toutes nos forces à ce rayonnement de l'évangile et d'abord par une vie de foi dans notre propre cœur qui soit assez grande et assez lumineuse pour rayonner sur ceux qui nous entourent.

 

AMEN