MENDIANT PARMI LES MENDIANTS
Za 9, 9-10 ; Rm 8, 9 +11-13 ; Mt 11, 25-30
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – Année A (5 juillet 1981)
Homélie du Frère Michel MORINF
Frères et sœurs chrétiens, dans les multiples découvertes que nous cherchons à faire de nous-mêmes, il y en a peut-être une que nous n'avons pas encore faite, à savoir que nous sommes des mendiants. Dans les multiples découvertes que nous cherchons à faire de notre Dieu, il y en a une que nous n'avons peut-être pas encore faite, à savoir que Dieu est un mendiant et qu'Il est, comme tel, au milieu de nous.
Permettez-moi de vous raconter cette histoire. Il y avait, un jour, dans un village, un mendiant qui frappait de porte en porte, jusqu'au jour où il vit arriver sur la place de ce village un très beau chariot en or, vision splendide d'un roi de rois, vision d'un rêve magnifique. Alors séduit par ce spectacle aussi beau qu'étrange, il s'approche prêt à tendre les mains, prêt à ramasser ce que ce roi très riche allait éparpiller dans la poussière de ce village. Quand ils furent près l'un de l'autre, le roi descendit de son chariot, le regarda, lui sourit, lui tendit la main et dit au mendiant : "Qu'as-tu à me donner ?" Le mendiant, surpris, déçu, eut un moment d'arrêt. Le roi répéta : "Qu'as-tu à me donner ?" Alors hésitant, le mendiant ouvrit sa besace et il lui donna un petit grain de blé. Puis, il rentra chez lui. Le soir, quelle ne fut pas sa surprise, au moment de vider sa besace sur le sol de sa maison, de voir, au milieu des multiples et pauvres grains de blé, un petit grain en or. Alors, il se dit en lui-même : "Que n'ai-je eu le cœur de tout lui donner!"
Oui, Dieu vient comme un mendiant. Il est ce roi que nous présentait le prophète Zacharie dans la première lecture de ce dimanche, un roi de justice et de paix, qui est caché aux yeux du monde, parce qu'il ne connaît ni l'intelligence habile des hommes, ni ces sagesses après lesquelles nous courons. Un roi doux et humble, uniquement revêtu de la splendeur de son humilité, uniquement habité par la lumière de l'or de sa douceur. Ce roi, dont saint Paul écrit dans sa lettre à Tite : "qu'en Lui apparurent la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour pour les hommes." Ce roi qui est Fils unique de Dieu, qui vient chez nous sans autre char que le faveur et la complaisance que, depuis toute éternité, son Père met en Lui, cette connaissance profonde, intime, éternelle. "Nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils. Nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père."
Ce Fils, rempli de la plénitude de sa gloire, le voilà qui vient vers nous comme un mendiant. Lui qui est plein de grâce et de vérité, comblé de richesses inouïes. Il vient se présenter devant nous, aujourd'hui, non pas d'abord pour nous donner, mais pour recevoir. Jésus est bien un mendiant. En Lui, dans ses gestes, dans sa Parole, dans son regard, c'est le cœur de Dieu qui est ouvert sous nos yeux et qui mendie. C'est la charité de Dieu qui habite dans le cœur du Christ qui se fait mendiante, qui a besoin, qui demande. Oui, Dieu a un cœur d'or, c'est vrai, mais l'or de son cœur scintille dans la chair de Jésus-Christ, et Jésus-Christ aujourd'hui mendie.
Dieu est un mendiant ! Quel paradoxe, frères et sœurs ! Mais, nous aussi, nous sommes bien des mendiants. Comme cet homme dont je parlais tout à l'heure dans cette histoire, nous errons de porte en porte, remplis de désir, poussés par une quête jamais assouvie de ce que nous cherchons, de ce que nous recevons nous mendions le pain de chaque jour, et tous les biens de la terre, nous sommes mendiants de présence et de solitude, de parole, de prière et de silence de vie, de vie humaine, et de vie éternelle. Nous sommes mendiants de tout ce que ce trésor contient, ce trésor qui nous avait été donné lors de la première création, et que nous ayons éparpillé, dilapidé par notre péché et notre mal.
Nous sommes mendiants de cette image à la ressemblance de laquelle Dieu avait façonné notre premier visage. Ainsi travaillés par tous ces désirs, nous allons et venons dans cet immense village du monde, parfois avec précipitation sous l'aiguillon de ce désir d'absolu qui nous porte, parfois avec lenteur sous le poids de ce fardeau que nous portons, cette besace remplie du pain sec de nos souffrances, de nos péchés, de nos morts, de nos soucis, de nos inquiétudes. Nous allons ainsi continuellement dans cette errance en frappant aux portes, parfois en recevant, mais toujours en recommençant notre mendicité.
C'est bien vrai. Derrière nos apparences, que nous soignons tant et sur lesquelles nous nous trompons si souvent, derrière le jeu subtil de nos intelligences et de nos habiletés, derrière toutes nos sagesses, ne sommes-nous pas en définitive, des mendiants ?
Aujourd'hui, voici que Jésus se présente devant nous, comme nous sommes, c'est-à-dire comme des mendiants. Il vient du ciel, c'est-à-dire du trésor du cœur de Dieu. Il vient parler à notre cœur. Il vient dans ce char de son amour, de sa présence, de sa miséricorde, et Il rencontre aujourd'hui, ici même, chacun d'entre vous. Et sur chacun d'entre vous, Il pose son regard, Il sourit, car Il vous aime. A chacun d'entre vous, Il redit cette Parole : "Qu'as-tu à me donner ?"
Quel paradoxe royal que de mendier devant le mendiant ! "Qu'as-tu à me donner de ce que tu traînes dans la besace de ta vie ? Qu'as-tu à me donner de toute cette lourdeur, de toute cette pesanteur sous lesquelles tu ploies et qui parfois t'écrasent ? Qu'as-tu à me donner ? Pas simplement un peu de ta vie, pas seulement le meilleur de ta vie, pas uniquement ton espérance et ton enthousiasme, mais tes difficultés, tes pesanteurs. Pas simplement tes richesses, mais ta pauvreté, ta misère. Pas simplement tout ce qu'il y a de vie en toi, mais aussi tout ce qu'il y a de mort. Pas simplement tout ce que tu connais et aimes en toi, mais tout ce que tu refuses".
"Qu'as-tu à me donner ?" Cette question essentielle jaillit aujourd'hui de la bouche de Jésus doux et humble de cœur : "Viens à moi. Donne-moi ton fardeau. Débarrasse-toi de ce joug que tu portes et qui t'écrase ! Je te soulagerai. Je n'ai ni or ni argent, car ces valeurs ne sont pas cotées et n'ont pas cours au Royaume de Dieu. Mais ce que j'ai, je te le donne, cette tendresse du Père, cette douceur de Dieu, cette miséricorde. Mais il faut, pour cela, que tu te vides de ta propre vie, que tu vides la besace de ton cœur, pour que je puisse enfin la remplir avec ce trésor infini et léger de ma présence, de mon amour, de mon regard pour tout. Qu'as-tu, aujourd'hui, à me donner ?
Frères et sœurs, nous ne sommes pas encore ces petits dont parle l'évangile parce que nous n'avons pas encore bien compris toute la richesse du mystère de Dieu qu'est venu nous révéler Jésus-Christ. Nous ne sommes pas encore ces tout petits dont parle l'évangile, parce que nous courons encore, et bien imprudemment, sur les échasses de nos raisons et de nos passions. Alors que le Seigneur veut nous combler du trésor infini de sa grâce, pour que nous puissions enfin comprendre "quelle est la hauteur, quelle est la profondeur, quelle est la largeur du mystère de Dieu ".
"Je lui donnai enfin un grain de blé pris dans ma besace. Quel ne fut pas mon étonnement ? le soir, de trouver au milieu des pauvres grains de blé, un grain en or. Et alors je pensai : Pourquoi n'ai-je pas eu le cœur de tout lui donner?" Au soir de notre vie, lorsque nous déposerons notre besace sur la terre, qu'y aura-t-il dedans ? de l'or ou de la poussière ?
AMEN