LES PIEDS DANS L'ÉVANGILE

Is 66, 10-14c ; Ga 6, 14-18 ; Lc 10, 1-12 + 17-20
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – année C (6 juillet 2025)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le texte que je dois vous commenter aujourd'hui, je le fais avec une entorse au pied. Et vous avez remarqué que c'est un texte sur la mission, dans laquelle l'importance et le rôle des pieds sont majeurs. Ça nous amène à réfléchir à une chose toute simple, mais toute bête : la question des pieds dans l'évangile. Vous qui êtes en bonne santé et qui utilisez vos pieds tous les jours pour faire du footing, vous vous en fichez complètement ; mais quand on est mis à pied, c'est le cas de le dire, quand on hésite à marcher parce qu'on sent des douleurs articulaires, ce texte prend une lumière tout à fait originale, pas simplement pour moi, mais pour nous tous. Pourquoi ?

Nous n’imaginons pas assez que le moyen par excellence de diffusion de l'évangile n’est pas la tête, même s’il faut la mettre à contribution, mais ce sont les pieds. Les pieds, dans toute l'Antiquité, sont un organe extrêmement précieux dont il faut prendre bien soin. En effet, ils permettent d'aller à la rencontre des autres. Être un homme, et surtout un homme libre, c'est être capable de bouger librement les pieds. Pourquoi la prison est-elle devenue le moyen par excellence de privation de liberté ? C'est parce qu’elle prive de la liberté d'aller et venir, c'est-à-dire de se déplacer sur ses propres pieds. Autrement dit, la station debout de cet homme qui a été défini par les grands philosophes comme un animal bipède, Dieu s’en sert : Il nous a créés bipèdes, pour que nous puissions être les serviteurs de son dessein.

Ce petit texte qui nous paraît d'une banalité épouvantable, quelques conseils pour ne pas prendre trop de bagages trop lourds et trop encombrants pour aller de maison en maison, parle en réalité de préserver la liberté de la parole. Maintenant on prend l'avion ou le TGV pour aller plus vite. Mais à cette époque-là, il n’y avait qu'une vitesse, ou bien les pieds humains, ou bien les pieds du cheval. Il n’y avait pas trente-six autres méthodes. Après, il y eut le bateau et les Romains qui firent de la mer Méditerranée le centre Internet du monde entier. Et ça, c’était pour les privilégiés.

Le christianisme est né dans une époque où tout dépendait de la liberté d'aller et venir, c'est ce que nous dit le texte d'aujourd'hui. En fait, Jésus aurait pu dire : « Bâtissez immédiatement des centres d'instruction religieuse, des centres catéchétiques », comme on en fait depuis quatre-vingts ans (ce n'est pas si efficace qu’on le croit), mais Il ne l'a pas dit. Et Il n'a pas dit de rassembler des synodes. Il a simplement dit : « Je vous ai dit ce que J’avais à vous dire. Eh bien, maintenant, Je le confie à votre cœur et à vos pieds. » C'est ça l'évangélisation. C’est aussi pour ça que je regrette que dans le document qui a terminé le synode sur l'évangélisation, on n'y ait pas pensé davantage. Car la réalité physique de l'homme, jusque dans sa bipédie, est qu’il est fait pour se déplacer. L'évangile est une réalité mobile avant d'être une réalité écrite. Et lorsque Jésus invite ses disciples à partir, Il dit : « Allez ». C’est quand même extraordinaire, le dernier mot qu'Il dit à ses disciples au moment de quitter cette terre : « Allez ». Or « allez », à cette époque-là, ça signifie « bougez-vous, déplacez-vous, mettez en œuvre vos pieds pour annoncer l’évangile ».

Eh bien frères et sœurs, maintenant, nous sommes complètement victimes d'une idée selon laquelle grâce aux pixels, grâce à tous les moyens techniques, on diffuserait beaucoup mieux l'évangile. Le résultat est clair : non seulement on ne diffuse plus l'évangile, mais on ne fait plus attention à ce qu'on écoute. Bien sûr, on peut communiquer immédiatement. La communication n'est plus un problème, alors que selon le texte que nous commentons, la communication est physique. Le pire ennemi des pieds, ce sont les réseaux sociaux sur internet. Or quelles indications et orientations pour l'évangélisation paraissent importantes à Jésus ? Dans la réalité, on ne choisit pas ses interlocuteurs. Il faut y faire attention. Quand on arrive quelque part, on peut se rassembler pour célébrer l'eucharistie, on peut être ensemble pour partager le pain, on peut être ensemble pour se retrouver dans la vie du village ou de la petite ville, mais c'est tout. Et c'est ça, la base. Jésus n'a pas demandé de créer un réseau spécial de communication pour la foi, pour l'évangile et pour la charité. Là où vont nos pieds, là va la charité, là où vont nos pieds, là va la foi, là où vont nos pieds, là va la reconnaissance et l'amour des autres.

Frères et sœurs, je crois qu’il faudra vraiment que nous veillions, même dans l'Église, à faire que la transmission de tout ce qui concerne les valeurs de la foi, de la vie, de la charité et de la vie en communauté, reste fondamentalement lié à notre existence humaine. Évidemment, on peut toujours regarder la messe à la télévision. Pourquoi pas ? Pendant ce temps-là, on peut même faire la cuisine et ça avance pour le repas ! Mais ça n'empêche que la vraie question est : comment mon corps, ma liberté, mes pieds me conduisent-ils aux autres ?

C'est une belle réflexion pour les vacances, et dès maintenant quand nous allons baptiser notre ami Mahé, c'est lui, dans son corps, qui est baptisé, qui reçoit l'eau et qui dès maintenant est appelé dans tout son être. Pour lui, le premier grand progrès humain, ce sera de pouvoir marcher à quatre pattes, ce que nous lui souhaitons le plus vite possible.