APPRENDRE A TENDRE L'OREILLE

Ez 2, 2-5 ; 2 Co 12, 7-10 ; Mc 6, 1-6
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – année B (7 juillet 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, nous continuons cette lecture de l’évangile de saint Marc, le début de cet évangile, comme nous l’avons vu depuis plusieurs dimanches et cet évangile nous propose une sorte d’itinéraire, pas simplement de Jésus au milieu de la Galilée, mais aussi une sorte d’itinéraire de la Parole de Dieu et de la manière dont on peut identifier la Parole de Dieu.

En effet, ça commence par des paraboles. Jésus y raconte des histoires très simples qui suscitent plutôt l’émerveillement pour ce peuple, car ces paraboles sont tirées surtout du milieu agricole ; on y voit du bon sens et ça suscite plutôt l’enthousiasme. Mais l’enthousiasme retombe aussitôt et à partir de ce moment-là, les disciples commencent à se demander si cette parole a véritablement toute la valeur, toute la signification qu’elle prétend avoir. En réalité, ça fait des feux de paille, mais rien de plus.

Ensuite, la tempête apaisée, c’est-à-dire au moment même où le disciple doute de la parole, le Christ, par une seule parole dit à la tempête, au vent et aux vagues de la mer, calme-toi, tais-toi ! Et là, les disciples découvrent que la parole de Jésus a une autre dimension, celle de pouvoir calmer la mer, la tempête. C’est déjà une autre approche. C’est difficile à croire, mais en fait ils sont là, mis devant le fait accompli.

Puis la troisième fois, c’est ce que nous voyions dimanche dernier, Jésus au milieu de la foule va guérir une petite fille qui est à la mort quand son père vient demander la guérison, mais qui ensuite se relève et qu’Il ressuscite. En même temps, au milieu de cette foule, Il guérit une femme qui était atteinte au plus intime de sa féminité, sa fécondité, et lui donne de pouvoir réintégrer la vie normale dans le peuple de Dieu. Voilà donc le chemin de la Parole : ce ne sont pas uniquement des grands discours, ce n’est pas la télévision et ce ne sont pas les journaux. Le chemin de la Parole, c’est la présence.

La présence à ce moment-là se dévoile d’une façon ou d’une autre. Aujourd’hui curieusement, c’est comme la conclusion de ce petit récit sur l’itinérance de la Parole au milieu de son peuple, Jésus retourne dans son village. On ne le nomme même pas. Marc ne dit pas que c’est Nazareth et je vous signale que s’il n’y avait pas eu les évangiles, personne ne saurait aujourd’hui qu’il y a eu un village qui s’appelait Nazareth. Ça fait réfléchir, il est vraiment né dans un trou perdu absolument sans intérêt pour l’historiographie contemporaine. Il va dans son village, on ne le nomme pas, sa patrie.

Et là, curieusement, Il prend le taureau par les cornes et va à la synagogue. Il y enseigne, ce qui est un peu suspect parce que ne prenait pas part au commentaire de l’Écriture dans la synagogue n’importe qui. Là précisément, ça surprend tout le monde. En effet, quand Il se met à parler et à commenter la Parole de Dieu, on ne nous dit pas laquelle d’ailleurs, tout le monde est cloué au sol en se demandant d’où ça Lui vient. Puisqu’Il est de chez nous, Il ne peut raconter que des paroles de chez nous. En gros, s’Il dit quoi que ce soit qui sorte des conventions habituelles de la pensée nazaréenne, c’est que c’est un petit prétentieux qui veut faire la vedette au milieu de nous, mais ça ne marche pas. Il est charpentier, c’est un manuel, ce n’est même pas sûr qu’Il ait un BTS. On Le connaît, on a rigolé avec Lui, on a chanté avec Lui dans les rues. On a vécu des moments de famille ou de famille élargie, le village, mais Il n’a rien à nous apprendre. D’où vient que tout à coup Il ait prétendu vouloir nous apprendre quelque chose ?

La promotion sociale à cette époque-là est assez difficile. Vous êtes tellement coincé dans le milieu social, familial, culturel, que pour pouvoir émerger, il ne faut pas commencer chez vous. Il vaut mieux se présenter dans une autre circonscription. Jésus prend le risque, Il va dans son pays natal. Et là les gens disent qu’ils Le connaissant, donc Il n’a rien à leur dire.

C’est pour ça qu’on a lu au début le texte d’Ézéchiel. Ézéchiel, prophète bien de chez lui, est vraiment très enraciné et il fait la même expérience que Jésus, cinq siècles plus tôt : il se rend compte qu’être prophète chez les Juifs, ce n’est pas une sinécure. C’est être immédiatement confronté au réel que croit l’entourage. Et donc, ce n’est même pas la peine d’essayer. Ézéchiel se dit que c’est un peuple de rebelles, et on peut leur dire tout ce qu’on veut, ça ne sert à rien. C’est pour ça d’ailleurs qu’il y a cette expression extraordinaire : le peuple d’Israël pour Ézéchiel est un peuple à la nuque raide. On se demande toujours pourquoi la nuque. C’est très simple : la nuque raide, c’est ne pas pouvoir faire le geste de tendre l’oreille, tout simplement. On a beau vous dire quelque chose, vous ne prêtez pas attention. Le premier commandement dans la Bible, c’est Shemâ Israël, Écoute Israël. « Écoute », ça veut dire « tends l’oreille ».

Personne ne tend l’oreille ici. Pourtant, juste après le petit discours, modeste et simple, que Jésus leur a fait, ils reconnaissent que c’est extraordinaire mais c’est immédiatement contredit par leur prétention et leur expérience à eux. Lui, Il prétend nous dire des choses extraordinaires, mais Il ne peut pas nous les dire. On ne sait pas d’où ça sort, donc finalement on ne veut pas le savoir. Là, il y a toute la complexité de la liberté humaine qui est de pouvoir avoir la nuque déraidie, assouplie, et de pouvoir ainsi écouter ce qu’on vous dit. Et puis, en même temps, de garder la nuque raide en se disant que de toute façon ce n’est pas vrai.

Alors on se trouve devant une situation incroyable. Saint Marc termine cette section de son évangile par cette réflexion : les auditeurs de Jésus à Nazareth, eux, savent qui est Jésus, mais le fait de savoir qui est Jésus les empêche de croire à cette nouvelle manière d’être de Jésus au milieu d’eux qui est de leur révéler sa sagesse, seule fois où le mot sagesse est employé dans l’évangile de saint Marc. On Lui reconnaît une sagesse. C’est une qualité quasiment divine, être un sage : ou bien on est très vieux et on est sage par nécessité, juste avant de devenir gâteux, ou bien on est sage par grâce et à ce moment-là on a des choses à dire. Mais là, manifestement, l’assemblée de la synagogue a dit non. Ce n’est pas possible, Il est trop jeune, Il est disqualifié.

On se trouve là devant un des aspects fondamentaux de la foi chrétienne. Ce n’est pas nécessairement par le fait de croire ou de penser que nous sommes familiers de Dieu, que nous avons nécessairement la foi. Ce n’est pas le fait de croire que « je te connais, je sais qui tu es », que nous avons forcément la véritable relation d’amitié et de confiance avec ceux qui sont autour de nous. En fait, le lien familier, la familiarité comme on dit, c’est ambigu. C’est à double tranchant. Ce n’est pas ce que je pense de toi qui me permet toujours nécessairement d’apprécier qui tu es. C’est pour ça qu’Il dit que nul n’est prophète en son pays. Évidemment, prophète veut dire des choses extraordinaires que personne n’a pensées avant lui. Là, comme ils ne l’ont pas pensé avant Jésus, ce n’est pas possible que Jésus le dise et ce n’est pas possible qu’Il soit prophète ni qu’on l’écoute. Donc il vaut mieux le chasser.

Frères et sœurs, c’est là où on voit dans le premier itinéraire de la foi et de l’annonce de l’évangile, que tout à coup c’est soumis à l’appréciation de la liberté du cœur humain, qui écoute, qui reçoit ou qui n’écoute pas et qui n’entend rien.

Frères et sœurs, ce n’est pas la peine que je vous développe la question, dans notre vie la plus courante, c’est très souvent ce qui arrive. Ah ! Je n’aurais jamais cru que tu étais capable de ça. On le reconnaît parfois. De temps en temps on se dit que c’est extraordinaire, il a tout compris. Mais ça arrive moins souvent que l’autre cas : on connaît la musique. C’est sûr qu’aujourd’hui, dans la mentalité actuelle, c’est beaucoup le brouhaha de tout ce qu’on nous raconte qui conditionne nos réactions, nos manières d’être et nos façons de penser et de juger.

On ne peut pas avoir une introduction plus critique, plus utile et salutaire que cet évangile pour aller dans l’isoloir.