CONNAÎTRE L'INTIMITÉ DU COEUR DE DIEU
Za 9, 9-10 ; Rm 8, 9 + 11-13 ; Mt 11, 25-30
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – année A (9 juillet 2023)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs,
Je ne sais pas si vous avez repéré le côté très paradoxal de l’évangile, ce petit passage que nous venons de lire. En fait, Jésus bénit son Père pour l’échec de sa mission. A l’époque en effet, si on voulait devenir rabbi, avoir un rayonnement, si on voulait passer de temps en temps sur l’internet de l’époque qui était le téléphone moyen-oriental, si on voulait réussir, il fallait avoir l’aval des principales autorités de l’endroit.
Or, il y en avait beaucoup et ces autorités étaient très fières de leur savoir, de leurs connaissances et du pouvoir qu’elles pouvaient exercer. De sorte que les rabbins qui ouvraient des écoles avaient un nombre d’étudiants en fonction de leur rayonnement, ces étudiants étant généralement chargés de les faire vivre. L’interprétation et la connaissance de la Torah étaient un bien si précieux que cela n’avait pas de prix, aussi fallait-il payer.
À cette époque-là donc, être reconnu était la clé de l’existence d’un sage ou d’un philosophe chez les Grecs, d’un rabbin dans la tradition juive. Être reconnu consistait à avoir une reconnaissance sociale et intellectuelle de haut niveau. Sinon, vous risquiez de vivre dans la misère. C’est pour cela que Jésus n’a jamais voulu ouvrir d’école rabbinique. Il a accepté d’aller de village en village, de mener une existence itinérante pour accomplir sa mission et non de mener la vie de celui qui a réussi intellectuellement. Il arrive encore aujourd’hui que des personnes ayant une vision profonde de la réalité et de la vie en société n’arrivent pas à passer le degré minimum de la renommée qui leur permettrait de vivre confortablement. Jésus dit clairement ici qu’Il n’a rencontré de compréhension que chez les petits et les humbles. Ça ne veut pas dire qu’Il exclut les savants comme Nicodème ou d’autres personnalités de Jérusalem. Mais ce sont les plus humbles, les plus paumés, ces foules dont Il a pitié qui le suivent jusque dans le désert au risque de ne rien avoir à manger le soir.
Lorsque Jésus présente son ministère à son Père, c’est avec lucidité et Il bénit son Père que ce soit ainsi. D’une certaine façon Jésus a échoué dans sa mission ; dans son ministère en Galilée, ça se passe bien au début mais petit à petit, beaucoup de personnes le lâchent. Quant à Jérusalem, les autorités juives du Temple Lui font systématiquement barrage pour L’empêcher d’enseigner. Cela continuera après sa résurrection quand les disciples essaieront de transmettre sa sagesse, sa connaissance et le mystère qu’Il est venu révéler. La manière dont Jésus le fait percevoir est d’autant plus paradoxale qu’Il ajoute immédiatement : « Tout M’a été remis, Tu as tout remis entre mes mains ». Jésus ne conteste pas le côté extraordinaire et tout puissant de sa mission, de sa responsabilité et cela ne retire rien au fait qu’Il a été envoyé. C’est comme s’Il réalisait soudain qu’Il avait reçu la plénitude de la mission de révélation de l’amour de Dieu mais Il reconnaît que ça ne marche qu’auprès des petits et des humbles. Faudrait-il comprendre que Jésus est une espèce de démagogue satisfait de son succès populaire ? Aujourd’hui, on voit parfois des gens qui construisent leur projet sur le fait de rassembler beaucoup de monde, mais ce n’est pas ce que Jésus veut dire : « Tu M’as confié une mission qui n’a marché qu’auprès des humbles, des petits et des pauvres ».
Dans notre société actuelle, cela a une signification très discriminante, encore plus peut-être qu’à l’époque de Jésus. Actuellement, il est vrai que très souvent le savoir est utilisé comme un pouvoir. Cela ne veut pas dire que c’est juste mais c’est ce qui est utilisé comme moyen d’action. C’est la volonté de vouloir agir par le savoir, la supériorité que donne la connaissance sur les autres. Si l’univers médiatique a un tel rayonnement aujourd’hui, c’est parce que le savoir lui-même peut être utilisé comme un moyen de pression, faire des gens des affiliés ou des personnes qui vont se mettre à la suite de la doctrine que je prêche. On ne peut plus ouvrir sa télévision sans voir des gens vous annoncer le dernier cri des réformes sociales à engager pour que la société marche bien. Le "savoir-pouvoir" est devenu un instrument extraordinaire dans la vie de beaucoup de gens. Et quand ce savoir-pouvoir est orchestré par tout un ensemble de procédés techniques, par des logiciels qui vont bientôt fabriquer les discours les plus performants pour obtenir dans la société les plus grands succès, cela a de quoi faire peur. Là où nous sommes, dans le savoir-pouvoir exploité de façon technique, statistique avec des algorithmes, on aura sur la société une emprise encore bien plus grande que celle que nous pouvons imaginer aujourd’hui.
Peut-on penser que cela aura un impact positif sur les pauvres d’esprit et ira dans le sens de l’idéal du Christ c’est-à-dire permettre à des catégories de personnes de trouver des points de repère à leur vie ? En réalité, il faut avoir une intelligence du savoir et de la connaissance qui n’est pas le savoir comme pouvoir de maîtrise sur l’autre. L’autre dimension à laquelle on ne pense pas souvent s’appelle l’intimité. On croit connaître quelqu’un à partir d’un tableau psycho-mental de la personne mais ce n’est pas la bonne méthode. L’autre moyen de connaître quelqu’un est par l’intimité que l’autre veut bien livrer de lui-même ou que je veux bien lui livrer, non pas pour le manipuler mais simplement par souci d’une véritable proximité. Saint Augustin, lorsqu’il voulait essayer de parler de la connaissance qu’il avait de Dieu, avait cette formule : « Dieu, plus intime qu’à moi-même, plus intime à moi que je ne suis intime à moi-même ».
La plupart du temps, on ne se rend pas compte de la portée de cette affirmation de saint Augustin. Pour lui, connaître quelqu’un, c’est véritablement laisser apparaître l’intimité, le cœur le plus profond de l’autre et peut-être même se mettre au service de cette personne pour qu’elle puisse me révéler comme elle le voudra, dans un respect absolu, l’intimité de son projet de vie, de sa manière d’être et de vivre. Je pourrai prendre l’exemple de la vie conjugale pas toujours réussie ou celle plus parlante encore des premiers pas d’un enfant dans la connaissance. Si vous commencez à lui expliquer les grands principes de l’astrophysique ou du numérique, vous en ferez peut-être un surdoué mais sûrement pas un humain. On ne s’imagine pas les innombrables gestes de confiance, d’intimité et de proximité que des parents, père et mère, font à l’égard de leurs enfants pour les aider à comprendre et mieux saisir qui ils sont. Quand, la plupart du temps, on parle d’éducation nationale au sens des programmes de Jules Ferry, où est vraiment la faille de l’éducation ? Elle est dans les premières années de la vie d’un enfant lorsqu’il a besoin de cette proximité, faite de simplicité et même de pauvreté, des caresses d’une maman, de gestes pour le nourrir, lui apprendre à marcher… Ce sont les parents ou des adultes qui apprennent à ce petit toute la profondeur et la beauté de l’existence. Il n’y a rien de plus grand, de plus décisif. C’est tout l’avenir de l’enfant qui se joue à ce moment-là.
Et c’est presque comme cela que le Christ a conçu sa mission et sa manière d’être au milieu de son peuple. Il a dit à ses contemporains : « Je suis au milieu de vous, Je suis comme vous et Je partage la même existence que vous », alors que le milieu intellectuel de l’époque voulait que les philosophes, les sages et les rabbins vous annoncent des choses supérieures à la moyenne du savoir de la société. Jésus veut nous apprendre à être humains et c’est pour cela qu’Il rend grâce au Père et Lui dit : « Tout ce que Je suis pour Toi depuis toute éternité, Tu as voulu que Je le transmette à ces pauvres et à ces petits en leur apprenant tout simplement à être hommes. »
Evidemment, ça semble simple mais c’est décisif. Nous autres chrétiens, la première chose que nous devons viser, c’est d’apprendre et de nous apprendre les uns aux autres à être des hommes comme le Christ nous a appris à l’être, non pas comme des surhommes, des héros, mais divinement humains. C’est cela le sens même de la prière de Jésus ce jour-là :
« Je veux qu’ils deviennent pleinement des hommes tels que Nous les avons créés, Toi mon Père et l’Esprit Saint au début de l’histoire du monde. Je veux qu’ils deviennent des hommes à travers l’humanité que Je partage avec eux, pour qu’à la manière des gestes d’une mère ou d’un père pour manifester la connaissance intime de leur enfant, Je puisse les guider, les conduire et les mener à la plénitude de leur humanité. C’est alors que ce sera vraiment le Royaume de Dieu. »