LA MISSION: PROXIMITÉ, RÉCIPROCITÉ, CONSIDÉRATION DE LA MOISSON

Is 66, 10-14c ; Ga 6, 14-18 ; Lc 10, 1-12 + 17-20
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – année C (3 juillet 2022)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Dites : Paix à cette maison ».

Frères et sœurs, aujourd’hui la mission est à la mode et la culture ambiante qu’on peut appeler la culture de la "pub", est sans doute l’un des schémas qui s’impose à beaucoup de monde pour essayer de comprendre ce qu’est l’évangélisation. Que faut-il faire pour annoncer l’évangile ? Il faut faire de la "pub" pour Jésus. Ainsi, quand on voit habituellement les procédés de la publicité – l’image "coup de poing", la parole qui fait choc, le côté provocateur –, cela pousse à faire de même pour annoncer l’évangile.

Entre nous soit dit, je ne suis pas sûr que ce soit le critère le plus intéressant pour penser la mission. La mission n’est pas un exercice de provocation, ni la rencontre un peu "provoc" et choc, c’est quelque chose de tout différent. Précisément, les premières communautés se sont posé la même question. Il est vrai qu’il y a dans les évangiles une série de textes (ceux que l’on cite le plus volontiers) qui nous disent que la mission, c’est la mission "coup de poing". Nous en avions dimanche dernier un exemple intéressant avec les disciples arrivant dans un village de Samarie et y faisant sans doute une opération "coup de poing". Et les Samaritains les ont renvoyés ne voulant pas les héberger. Il est vrai qu’il y a dans les évangiles des textes qui nous évoquent une sorte de relation de la mission comme un choc, un "coup de poing" et une provocation.

Cela dit, il faut quand même reconnaître que saint Luc qui est un très bon historien, a le sens de ce qui est donné dans la mémoire des premières générations et a vraiment le désir d’approfondir pour savoir comment ça fonctionne à son époque. Il essaie aussi de se demander si le message du Christ était uniquement du "rentre-dedans".

Le texte que nous venons de lire aujourd’hui est précisément le moment où Luc se pose la question face à la diversité des personnes à qui il s’adresse, en particulier les nouvelles communautés qui viennent de surgir dans le bassin méditerranéen (grecques, romaines et d’autres). Comment, sur la base de ce qui s’était passé pendant une ou deux générations, pouvait-on essayer de mettre à jour la manière dont la première communauté de Jérusalem avait commencé à œuvrer dans une perspective missionnaire ? Cela change tout parce qu’à ce moment-là, la mission n’a pratiquement plus rien de cet aspect provocateur. Envoyer des gens comme des brebis au milieu des loups n’est pas tout à fait ce que l’on appelle de la provocation mais représente plutôt un risque. Ici, on décrit la mission comme un risque pris en fonction des circonstances. Il s’agit en réalité de se présenter devant ceux qui ne croient pas avec plus de modestie en reconnaissant que ceux que l’on rencontre sont ce qu’ils sont. Le premier message  qu’on peut leur annoncer est : « Paix à cette maison ». Ceux qui sont chargés d’annoncer la Parole de Dieu disent simplement en arrivant : « Paix à cette maison ». Pour vivre en paix avec cette maison, cela suppose qu’il y ait suffisamment de fond commun pour pouvoir effectivement discuter, dialoguer.

Ce qui est sans doute le plus important et le plus décisif, c’est la façon d’aborder ces frères et ces sœurs que l’on rencontre. La première caractéristique de la mission, c’est le sens de la proximité. On ne le dit pas assez. Mais, si nous sommes missionnaires, ce n’est pas parce que l’on est autre que les autres, c’est parce qu’il y a quelque chose en nous qui nous rend proches les uns des autres et que nous sommes chargés de révéler nous-mêmes à nos frères. En réalité, ces missionnaires sont en face de gens qui cherchent aussi la paix ; il est vrai que l’on peut toujours tomber sur des idéologues acharnés et obtus (et dans ce cas, comme il est écrit dans l’évangile de Luc, ce n’est même pas la peine de ramasser la poussière). Mais normalement, quand on est dans la société, on rencontre des hommes et des femmes qui ont le même souci, la même sollicitude de la paix. La première tâche du missionnaire, même s’il est au milieu des loups, est donc d’être là au milieu d’eux et de reconnaître la nécessaire proximité de l’annonce et de la parole de l’Evangile pour ceux ou celles qui ne la connaissent pas.

En plus de la proximité, il y a aussi la réciprocité. Quand vous entrez dans une maison, vous ne dites pas : « Il faut me servir à manger ». Ce sont ceux-là même qui accueillent les missionnaires qui leur offrent à manger. Cela ne veut pas dire que les premiers disciples étaient des pique-assiettes. Le disciple qui est envoyé crée, accepte, accueille un lien qu’il n’est pas capable de gérer à lui tout seul. Ce lien qu’il veut créer ou éveiller est aussi en attente dans le cœur de celui ou de celle qu’il rencontre. C’est dans la mesure où nous sommes attentifs à cette réciprocité qu’il peut effectivement y avoir une réflexion, une manière de voir et de penser qui s’appelle la mission. Il ne s’agit pas d’aller abasourdir les gens avec nos idées. Cela ne veut pas dire que l’on a peur de ce que l’on croit mais cela veut dire que si ce que l’on croit n’est pas proposé dans la proximité et le souci de réciprocité avec nos frères qui ne connaissent pas l’annonce du salut, nous risquons tout simplement de passer à côté de la mission. Il est certain qu’une entité sociale comme l’Eglise catholique a besoin de marquer non pas sa différence mais ce qu’elle croit particulièrement et qui lui tient à cœur. Le nombre de ceux qui ont reçu le message de la foi étant de plus en plus restreint, ce n’est pas une raison pour le leur reprocher par un message rebutant ou provocant. 

En plus de la proximité, de la réciprocité, il y a le fait que la moisson est là. On rappelle toujours : « La moisson est abondante mais les ouvriers sont peu nombreux », pour encourager la prière pour les vocations : des vocations, oui, si possible dans la famille du voisin ! Le problème est que la moisson est là, et si l’on veut comprendre quelle est notre place, nous avons aussi à accueillir cette moisson comme des moissonneurs. Jésus a dit ailleurs que c’était bien d’être moissonneur mais qu’il fallait réaliser tout ce qui avait été semé auparavant pour produire la moisson. Nous sommes déjà dans une histoire où il y a déjà eu des promesses de porter du fruit. Au lieu d’en rester à une satisfaction toute professorale dans toute son horreur, il s’agit de considérer le frère en face de nous comme une moisson (non pas à consommer).

Nous avons seulement à découvrir par la proximité, par l’amitié quelle est chez l’autre la moisson qui est en train de pousser en lui. Si nous ne voulons pas que l’annonce de l’évangile dégénère en un procédé de forcing idéologique, il faut préserver ce qu’il y a de plus précieux, ce regard, cette attitude qui consistent non pas à se cacher ou à se dérober mais à ouvrir les yeux pour voir le processus qui s’engage lorsque nous sommes près d’un frère.

La vraie attitude du missionnaire, c’est encore Molière qui nous l’a expliquée avec Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir. Le jour où il l’a appris de son maître de grammaire, il a vu sa vie transformée. Nous devrions être des missionnaires comme Monsieur Jourdain. Au lieu de croire que nous savons déjà tout, nous nous découvrons subitement dans une situation missionnaire qui n’est pas uniquement instaurée par nous, mais par la rencontre même de nous-mêmes déjà porteurs de l’évangile et de ceux qui se présentent à nous comme une moisson. Encore faut-il le leur reconnaître !

Comment l’Eglise se situe-t-elle aujourd’hui dans la culture contemporaine ? Sommes-nous toujours là à dénigrer ? Si nous sommes chrétiens, c’est parce que nous sommes au milieu d’une moisson et que nous sommes invités à faire découvrir à quelqu’un qu’il est un épi plein de promesses, de fruits et de saveur. Cela peut être un programme de vacances.