L'ÉVANGILE EN TROIS SÉQUENCES !
1 R 19, 16+19-21 ; Ga 5, 1+13-18 ; Lc 9, 51-62
Treizième dimanche du temps ordinaire – Année C (1er juillet 2001)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Le générique étant posé, la morale de l'histoire c'est : il ne faut pas croire que tous les prêtres sont incorrigibles.
L'évangile qu'on vient d'entendre est évidemment un évangile extrêmement choquant. Si on le prend à la lettre, et c'est ma première séquence, c'est l'évangile comme rupture, comme cassure. Tous ceux qui s'adressent à Jésus sur le chemin, Jésus littéralement les remballe dès qu'ils demandent une petite, une toute petite concession : aller dire au-revoir à ses amis et à ses parents avant de partir à la suite du maître, c'est quand même la moindre des choses, remplir les devoirs filiaux vis-à-vis des défunts, surtout dans la société juive, c'était absolument indispensable, or Jésus les renvoie. "Laissez les morts enterrer les morts !" Jésus Lui-même se donne comme exemple, et Il dit "qu'Il n'a pas de pierre où reposer la tête". Ce qui veut dire qu'il n'y a rien dans le monde où Il puisse trouver un lieu de repos et de paix. Cela va dans le même sens dans l'épître qu'on nous lisait tout à l'heure : le débat entre la chair et l'esprit, la solution serait tout entière du côté de l'esprit, le monde, la vie telle qu'elle va, tous les soucis quotidiens que vous partagez toute la journée, ça c'est la chair, c'est sans importance. Résultat : l'évangile serait rupture radicale dans laquelle on n'est même plus coupé en deux, mais on n'est plus de ce monde. C'est une idéologie, c'est l'idéologie des révolutions. On ne veut plus de ce monde comme il est, ce monde est mauvais, il n'apporte que des déceptions, par conséquent, fabriquons un autre monde. On en a quelques exemples dans l'histoire de l'Église, de ces gens qui ont préféré bâtir une autre cité, un autre monde à part, rien à voir avec le monde courant des gens, et finalement, l'évangile devient une sorte d'île. Un des cas les plus connus c'est ce brave Savonarole, d'ailleurs les florentins n'ont pas supporté, ils lui ont fait sentir que son monde à lui ils n'en voulaient pas et donc, ils l'ont "passé au grill". Quand le Christ apporte l'évangile, il y a une manière de le lire qui aboutit à ceci : l'évangile nous brise. Vous voyez tout de suite les conséquences, on va baptiser trois enfants tout à l'heure, si l'évangile est rupture et cassure, cela veut dire que les enfants n'appartiendront plus à leurs parents, cela veut dire que l'ordre familial est complètement révolu, et qu'il faut instaurer un autre ordre et que par conséquent l'appartenance à Dieu est contre l'appartenance à la famille, à l'appartenance sociale. Il y a même un certain nombre de gens qui ont interprété de cette manière la vie religieuse, en en faisant un monde en-dehors de ce monde. Certains maîtres spirituels disaient que c'était la vie des anges, ce qui voulait dire que ce n'était surtout pas la vie des hommes. Remarquez d'ailleurs que dans un certain nombre de communautés monastiques c'était une autre vie mais qui ressemblait singulièrement aux aspects les plus confortables de la vie habituelle. C'est bien le système de Pascal : quand on veut faire l'ange, on fait la bête ! Je crois que cette interprétation-là du christianisme comme rupture, comme cassure et comme révolution ne tient pas. Fin de la première séquence.
Deuxième séquence : c'est la réaction. Alors, on dit : non, non, non, l'évangile n'est surtout pas une rupture, mais c'est la continuité, la connivence et la complicité. Dans ce mode de pensée, l'évangile n'est absolument pas dangereux, c'est la vaccination universelle. Tout se passe bien, pas de danger, vous avez envie que la religion soit comme ça, et bien vivez-là comme ça, vous préférez qu'elle soit autrement, vivez-là autrement. Vos désirs, vos souhaits, vos vœux, finalement c'est cela le principe qui vous permet de vivre, et bien, prenez de l'évangile ce qui vous plaît, ce qui vous va, adaptez, adaptez, il en sortira toujours quelque chose. Il faut bien dire que c'est un peu la tendance actuelle. Surtout ne pas rompre avec les coutumes, surtout ne pas rompre avec la famille, surtout, ne pas trop s'afficher comme chrétien, parce qu'on ne sait jamais, cela pourrait troubler d'autres consciences, surtout prendre la couleur de la société, un peu gris muraille, un peu société de masse et le christianisme se perd là-dedans. On a d'ailleurs de temps en temps de bonnes excuses : c'est le levain dans la pâte, moins on voit le levain, plus il est enfoui, mieux on se porte et sans gêner les autres. Evidemment cet évangile-là finit par être, vous le devinez, totalement insipide, c'est l'évangile de toutes nos faiblesses, de toutes nos excuses, c'est l'évangile dans lequel on se donne une bonne conscience. Au bout d'un certain temps, il n'y a rien à en tirer, que ce soit à haut niveau ou à bas niveau, quand l'Église veut tellement épouser le monde, ou comme disait Maurice Clavel, "quand l'Église veut tellement aller au monde, elle finit pas y aller comme la vache au taureau". C'est tellement du manque de consistance, de force, d'affirmation, qu'effectivement on se demande pourquoi il y a eu l'évangile, pourquoi le Christ est mort pour les hommes, pourquoi y aurait-il le péché dans le monde puisque après tout même ce qui n'est pas tout à fait parfait devient la norme et la régulation de ce qu'on a à dire. Fin de la deuxième séquence.
La troisième séquence (on vient de m'indiquer que je n'ai plus que trois minutes ...), c'est l'évangile comme grâce et cela change tout. L'évangile comme grâce suppose que ce n'est plus nous qui nous emparons ni de l'évangile, ni de nos propres vies, mais que nous recevions l'un et l'autre. Ce que le Christ est venu apporter sur la terre ce n'est pas un nouveau programme politique, ce n'est pas une nouvelle manière de gérer sa vie c'est de nous dire : et l'évangile nous est donné, et la vie et le monde nous sont donnés. Il y a une jeune femme à la fin du dix-neuvième siècle qui s'appelait Thérèse de Lisieux et elle a dit cela de façon extraordinaire. Elle a dit ce mot qui est sans doute le maître-mot de toute la théologie moderne, il a fallu qu'elle le trouve dans son Carmel de Lisieux, elle a dit : "Tout est grâce !" Cela paraît tout bête, mais c'est exactement le sens de l'évangile d'aujourd'hui. Tout est grâce, qu'est-ce que cela veut dire ? L'évangile lui-même est grâce. L'appel du Christ, la vocation chrétienne, la baptême que vont recevoir les enfants tout à l'heure, tous les gestes de foi que nous posons c'est grâce. Ce n'est pas une manière de nous emparer d'un autre monde, ce n'est pas une revendication, ce n'est pas un bouleversement social et révolutionnaire, c'est donné. Vivre l'évangile comme quelque chose de donné. Mais attention, avec tous les dangers de la récupération et c'est généralement là-dessus que nous avons à être les plus attentifs. Et non seulement l'évangile nous est donné, mais le monde, et la vie et l'existence nous sont donnés. Par conséquent, parce que le monde et la vie nous sont donnés comme création, comme don de Dieu, nous avons à les recevoir comme un don, non pas défendre notre propriété d'existence, non pas gérer avec nos critères mais recevoir cette vie comme elle est : elle est donnée. A ce moment-là, c'est effectivement un bouleversement radical, mais plus ça change et plus c'est la même chose. Plus ça change, c'est-à-dire qu'au lieu de voir la vie, le monde, l'existence, l'évangile comme un programme dont nous voudrions nous emparer par notre propre volonté, que nous voudrions réaliser à la force de nos poignets, c'est quelque chose de donné. Et en même temps plus c'est la même chose, plus nous l'accueillons comme don, en réalité l'évangile devient vraiment l'évangile en nous et le monde et la vie deviennent monde et vie en nous. C'est sans doute une des choses qui est le plus difficile actuellement, ce n'est pas de vivre, on finit bien par y arriver, mais c'est de vivre en recevant l'annonce du salut comme un don et en recevant notre propre existence aussi comme un don.
AMEN