LA CHAIR INCOMPLÈTE

Sg 1, 13-15 et 2, 23-24 ; 2 Co 8, 7-9 +13-15 ; Mc 5, 21-43
Treizième  dimanche du temps ordinaire – Année B (26 juin 1994)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


 

Nous pouvons reconnaître en cette femme hémorroïsse, une digne fille de Prométhée puisqu'elle vient dérober cette force qu'elle n'a pas trouvé chez les hommes, chez les médecins en l'occurrence et qu'elle va chercher au cœur de Dieu. Elle veut toucher son manteau, elle veut le toucher, mais elle se contentera de son manteau.

On raconte que dans les supermarchés, excu­sez-moi de passer par les supermarchés, mais ce sera très court, vous avez tous constaté qu'on vend des pizzas ou des croque-monsieur au carrefour de diffé­rents rayons. Et nous sommes presque 30% à goûter et à acheter ces petites choses très campagnardes qui sont vantées comme étant authentiques. Et si jamais le vendeur ou le marchand vous touche à votre insu, vous êtes 80% à acheter de ce produit. L'étude est scientifique, donc méfiez-vous, s'il vous touche, c'est raté, vous avez déjà acheté la pizza en question. Je me sers de cette expérience quelque peu sotte pour es­sayer de réfléchir à ce qu'est la chair.

C'est évident que la chair est un lieu de com­munion, est un lieu de passage d'une force. Souvent d'ailleurs nous envisageons cette communion ou cette finitude de la chair du côté de sa précarité, de sa fra­gilité. En fait, j'ai envie aujourd'hui, à travers cette obstination de cette femme malade, d'essayer de com­prendre la chair comme un lieu incomplet, comme la signature de quelque chose qui n'est pas encore ter­miné et qui demande à être prolongé, non pas sim­plement que nous pouvons voir dans notre propre chair notre propre précarité, notre faiblesse, notre fatigue, notre usure, notre vieillesse, mais plus encore elle signale, cette chair, l'inachèvement fondamental de mon être. D'ailleurs quand un homme et une femme s'aiment et s'unissent, c'est bien pour prolon­ger chacun chacune de la chair de l'autre, pour aller comme au-delà de sa propre chair.

Et si notre chair en ce monde, notre corps en ce monde était comme un lieu d'attente d'un certain achèvement, d'un certain toucher qui viendrait comme le sculpteur qui termine sa sculpture qui viendrait donner une forme définitive et éternelle à la première ébauche qu'il a commencée. Comme si la vie humaine était un lieu où effectivement nous avions à compléter notre propre corps par un contact, par un toucher de quelque chose que nous ne pouvons pas trouver en nous-mêmes, mais que nous ne pourrions trouver que dans l'autre. C'est ce qui se passe dans la vie conju­gale, c'est ce qui se passe dans tous les contacts et les touchers que nous avons les uns avec les autres, car nous nous touchons. Quand nous touchons les enfants et les enfants d'ailleurs, on peut lire comme à travers eux cette finitude encore plus grande. Eux prennent vraiment conscience dans leur propre corps de l'at­tente d'un contact plus intense qui les fera grandir.

Cette femme avait été touchée par tous les médecins, je dis ça sans jeu de mots en ce sens qu'elle avait attendu d'un contact humain que ce qui l'abîmait, la fragilisait, cette blessure intérieure, se cicatrisât. Et elle finit par ramasser cette plainte profonde, cette souffrance qui résume celle de l'humanité. Ayant re­trouvé cette blessure du côté de l'humanité, mais du côté des hommes, maintenant elle va la tourner du côté de Dieu en demandant à Dieu même, en dérobant à Dieu sans rien Lui demander, de terminer cette chair qui la fait souffrir et lui donner sa véritable destinée qui est de communier, qui est de recevoir une force. Et dans nos gestes entre nous, nous vivons ce don mutuel de force par la caresse, par le geste amical, par le baiser, nous échangeons les uns les autres des for­ces qui nous viennent du fond de nous-mêmes et que nous voulons donner à l'autre à travers ce geste. La caresse, le geste, c'est comme la fleur de notre pré­sence de ce que nous voulons donner à l'autre.

Et il n'y a pas plus terrible que de rencontrer quelqu'un qui se refuse à tout espèce de contact et qui oppose à votre spontanéité un mur froid, mort. On sent bien que l'autre est fait pour être rejoint et que les mains, la bouche sont là pour le compléter en quelque sorte et je reçois de lui aussi ce qui complète ma pro­pre chair. La chair n'est pas simplement à voir du côté négatif comme un lieu obscur de pulsion plus ou moins réglable, mais surtout un lieu d'apprentissage d'une communion, d'une réception, de quelque chose qui manque en moi et que je ne peux recevoir que de l'autre. C'est bien pour cela que l'Église pratique les Sacrements par l'huile, l'eau, le pain, le vin et qu'elle vient compléter en ma chair ce qui manque à cette chair.

D'ailleurs la femme, en touchant Dieu, a ou­vert en Dieu une source. Le Christ dit Lui-même, Jésus eut conscience de la force qui était sortie de Lui et s'étant retourné, Il disait : "Mais qui a touché mes vêtements ?" Les disciples Lui disent : "Mais tout le monde Te touche, puisque la foule Te presse". Mais Lui a distingué dans ce toucher le toucher qui appelle, qui demande. On Lui a dérobé une force et l'on a ou­vert dans le corps de Jésus une source qu'Il consent à donner certes, mais que cette femme est venue, comme par effraction, ouvrir. Et d'ailleurs les disci­ples Lui disent : "Tu vois la foule qui Te presse de tous côtés et Tu dis : qui M'a touché ? Mais tout le monde Te touche" . Non, une seule est venue ouvrir cette source qui d'ailleurs sera signifiée par la croix, par le côté ouvert de cette source qui ne finit pas de couler et qui nous rejoint à notre propre chair pour compléter notre chair. Alors la femme découvre que ce vol touchait l'essence même de la divinité puisque l'évangéliste précise : "craintive et toute tremblante", ce qui est toujours le signe de la rencontre avec Dieu. Elle va se jeter à ses pieds et Jésus lui dit : "ma fille, ta foi t'a sauvée".

Le premier élément donc de cet évangile que nous pouvons entendre, c'est la chair, notre chair nous pousse à chercher, nous pousse à nous mettre en quête de quelque chose, de quelqu'un, d'une force, d'une grâce qui la compléterait, qui l'achèverait ou qui la guérirait. Et cette guérison humaine ne peut vraiment être efficace que si Dieu Lui-même ouvre et livre en son corps sa propre force.

Mais ce qui est intéressant aussi dans l'évan­gile, c'est que cette guérison de la femme hémorroïsse s'inscrit dans une démarche beaucoup plus large qui vient à la suite d'une demande d'un chef de synagogue qui vient voir Jésus et le supplie de guérir sa petite fille qui est malade et qui va mourir. En fait ces deux évangiles, l'un encadrant l'autre en quelque sorte puisque la résurrection de la fille de Jaïre se termine à la fin de ce récit, résument et l'histoire de Dieu et l'histoire de l'homme. Je vois dans ce chef de synago­gue tous les prophètes qui ont supplié Dieu de venir en son peuple. J'entends l'intercession d'Isaïe : "Ah ! si Tu déchirais les cieux", j'entends la supplication, la lamentation souvent amère de Jérémie, j'entends l'af­firmation d'Ezéchiel de la résurrection. Il y a dans ce chef de synagogue un condensé de la longue demande à travers les prophètes, les patriarches d'Israël : "Dieu, viens nous rejoindre, car ton peuple meurt dans son péché, nous n'avons que Toi, viens nous sauver". C'est la longue démarche de l'Ancien Testament dont Jean-Baptiste que nous fêtions cette semaine en sera comme le héraut, la voix ultime, le précurseur, c'est la longue attente d'Israël comme si Dieu avait pris le temps de forger, de cogner ce cœur trop dur d'Israël. Il savait qu'Il viendrait, mais pour agrandir le désir d'Israël pour qu'Il soit accueilli.

Mais au milieu de cette attente d'Israël, il y a les francs-tireurs, ceux qui avancent tout seuls, ceux qui cherchent Dieu comme des fous, ceux qui ne s'embarrassent pas des grandes prophéties, mais qui à cause même de leur blessure et de leur obstination à vouloir être guéris et sauvés, avancent seuls. Et Jésus interrompt en quelque sorte son voyage vers l'huma­nité puisque c'est en partant avec le chef de synago­gue pour sauver cette petite fille qui va mourir qu'Il s'arrête sur son chemin pour rejoindre celle qui vient Lui voler quelque chose. Et je vois à travers cette femme, cette fille de Prométhée, comme je l'appelais, tout le désir personnel de chaque homme, ce désir devant lequel Dieu succombe complètement, non seulement Dieu est d'accord pour nous rejoindre dans notre humanité, pour construire une humanité nou­velle, ce qui s'appelle l'Église, mais Il a plaisir, Il a la joie de trouver dans sa démarche de Dieu qui vient chercher l'homme, l'homme qui s'est déjà mis en mar­che vers Lui. Il a plaisir à encadrer de son propre désir le désir de l'homme qui a commencé à se mettre en route alors qu'il saignait sachant que seul Dieu pou­vait le sauver. Et cette femme est le condensé de tou­tes nos demandes personnelles, de toutes ces démar­ches de foi irréductibles, si personnalisées. L'Église n'est pas la somme de toutes ces "foi", mais elle est une symphonie heureuse de toutes ces couleurs de foi dont cette femme est l'exemple aujourd'hui. C'est pourquoi Dieu ne demandera pas compte de nos œu­vres au sens qu'Il mesurerait en nous le bien et le mal, mais Dieu se réjouira ou pleurera de voir notre man­que de désir ou au contraire s'émerveillera de cette foi qui nous a mis en route.

Et le dernier élément de cette prédication, c'est le suivant : tout se passe toujours comme si nous étions à la fin de la vie. La petite fille va mourir. Aux yeux des hommes d'ailleurs elle est morte. Cette femme a dépensé tout son avoir, tout son être à cher­cher la guérison ailleurs qu'en Dieu. L'un et l'autre, Dieu reçoit et reconnaît la foi qui a mis en route tant le chef de synagogue que cette femme malade. C'est peut-être là la condition de notre vie terrestre, que d'accepter que notre chair soit comme incomplète et que souvent nous la complétons par des plaisirs trop terrestres, mais que seule la foi peut agrandir notre désir, en sachant que nous ne serons vraiment com­blés et guéris qu'au moment de la rencontre finale. La foi c'est la façon dont nous donnons à cette chair très immédiate une médiation, une durée. La foi c'est ce qui permet à la chair de ne pas se contenter d'être, minute après minute, cet assemblage très terrestre de poussière que le Seigneur a animée, mais la foi per­met à notre être, à notre propre chair, à tout notre être d'avoir une durée, d'aller plus loin, d'attendre et de persévérer dans cette attente.

C'est vrai que le Seigneur semble attendre cruellement que cette petite fille meure. D'ailleurs c'est pourquoi le chef de synagogue dira : "ta fille est morte, pourquoi déranges-tu encore le Maître" ? Et peut-être qu'au jour de notre mort nous aurons la ten­tation de penser qu'il est trop tard pour être guéris et nous dirons peut-être à Dieu : "mais pourquoi Te dé­ranges-Tu maintenant ? vois tout le temps que je T'ai attendu et maintenant j'en meurs". Et le Seigneur nous dira : "tu ne meurs pas, mais tu dors", c'est pourquoi, nous touchant la main, Il nous relèvera pour nous faire siéger à côté de Lui dans l'éternité.

 

 

AMEN