JÉSUS COMBAT CONTRE LE MAL ET LA MORT

Sg 1, 13-15 et 2, 23-24 ; 2 Co 8, 7-9 +13-15 ; Mc 5, 21-43
Treizième  dimanche du temps ordinaire – Année B (30 juin 1991)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Voilà un double épisode de la vie de Jésus qui est extrêmement riche de signification tant humaine que spirituelle, tant naturelle que surnaturelle. Jésus est affronté à cette radicalité, à cette logique incontournable de la vie de tout homme, pas simplement de la vie de cette femme malade qui avait dépensé tout son argent avec une multitude de médecins qui n'avaient guéri personne et comme elle n'était pas remboursée par la sécurité sociale, il n'y avait plus rien à attendre de ce côté-là. Jésus s'affronte à ce papa dont la petite fille est en train de mourir. A travers ces deux personnages si différents qui repré­sentent l'humanité rassemblée, un homme et sa petite fille, une femme et sa maladie intérieure, image et symbole de tous nos drames physiques ou moraux, de toutes les maladies de notre corps mais plus encore parce qu'elles sont plus dévastatrices, les maladies de notre esprit, de notre cœur, de notre amour, de notre fidélité, de nos attachements les uns aux autres, à travers ces deux personnages, le mal s'affronte au Fils de Dieu. Il voit bien s'avancer vers Lui cet homme qui pleure, Il voit bien s'avancer cette femme qui vient derrière Lui, non pas d'un regard physique, mais Il la voit avec tout son cœur, avec toute sa miséricorde. Que l'on arrive vers Jésus pour se mettre à genoux devant lui et lui demander d'être guéri de quelque mal que ce soit et de tous les maux à la fois, que l'on ar­rive de biais, par derrière, sans le déranger, sans vou­loir se montrer parce qu'on a honte du mal et qu'on a peur de ce qui est autour de soi, qu'on est craintif comme cette femme, à la limite, peu importe la façon dont l'homme va vers Dieu. L'important c'est qu'il y aille ! Et le plus important encore, c'est que Dieu viendra à lui et qu'Il lui donnera exactement cela même qu'il demande. Lui seul peut le donner car la terre et l'homme et la science, en définitive ne sauve­ront pas l'homme, même pas d'ailleurs de sa mort, surtout pas de sa mort.

Car cela est le dernier secret entre Dieu et chaque homme que l'intelligence et la raison humaine, avec toutes leurs capacités scientifiques et techniques ne pourront jamais atteindre. C'est le cœur du cœur. Jésus est donc aux prises avec toutes ces formes de mal qui sont les vôtres, qui sont les miennes et qui sont celles de toute l'humanité. Il n'y a pas ici un chef de synagogue et une pauvre femme, il y a l'humanité au milieu de laquelle le Christ est oppressé. D'abord Il met les gens dehors dans la maison de Jaïre, tous ces curieux qui s'arrêtent dès qu'il y a un blessé au bord de la route, comme si le mal, lorsqu'il s'agit des au­tres, les attirait, mais quand il s'agit d'eux, ils le fuient. Jésus met tout ce monde dehors. Il n'y a pas de spec­tacle à propos du mystère de Dieu. La vie de la foi n'est pas médiatique. L'œuvre de Dieu dans le cœur des hommes ne fera jamais la manchette des jour­naux, quelle que soit d'ailleurs leur idéologie, leur politique ou leur religion. Et de même, dans le cas de la femme malade, ses disciples ont raison de lui dire : "Tout le monde t'oppresse". C'est la foule du 14 juil­let. Comment peux-Tu dire : "Qui M'a touché ?'' Tu ne te rends pas compte que tout le monde Te bouscule ? Et là encore, Jésus mettra tout le monde dehors. Et la façon dont Il va rencontrer le cœur du chef de sy­nagogue, le cœur de sa petite fille, le cœur de cette femme n'a rien à voir, absolument rien à voir avec le spectacle du monde. Le mystère de Jésus, au cœur même du mal, ne se dit pas, ne se déclame pas, ne se met pas en théories universitaires. Et parfois nous-mêmes, nous l'avons beaucoup trop mal traité dans notre logique d'homélies ou de sermons. Je devrais me taire pour être logique avec moi-même. Laissons parler l'évangile.

Le Christ connaît donc cette logique de mort qui touche tout le monde et chaque facette de la vie des hommes, quels qu'ils soient. Vu de notre côté, nous sommes donc accablés par toutes sortes de des­tructions intimes qui sont mortelles. Ceci fait partie de la nature des choses. Nous sommes dans un monde périssable, nous sommes dans un monde dont la fini­tude achèvera, un jour, l'existence. Mais lorsque les hommes, et parfois nous-mêmes, nous nous mettons du côté du mal, c'est toujours pour faire œuvre de mort, que ce soit dans le domaine physique, que ce soit dans le domaine moral. Lorsque l'homme n'est plus attaché aux valeurs fondamentales de la vie phy­sique, de l'indéniable dignité de chaque être humain, quel qu'il soit, quoi qu'il apparaisse et quoi qu'il ait fait, à partir de ce moment-là, nous ne sommes plus dans le mystère d'un Dieu qui guérit mais dans l'anti-mystère du mal qui fait mourir. Comme me dit le Livre de la Sagesse : "La mort est entrée dans le monde par la jalousie du démon, et ceux qui se ran­gent dans son parti en font l'expérience."

La première leçon de cet évangile c'est la per­sonne même de Jésus-Christ qui nous rappelle, non seulement le droit de toute vie de vivre, mais le devoir de tout vivant de faire vivre, tant au plan de la vie physique et de l'intégrité corporelle, depuis l'intime moment inconnu de la conception d'un être humain jusqu'à l'ultime instant inconnu de sa disparition du monde terrestre. Personne n'a le droit de toucher, de quelque façon que ce soit, à la vie humaine, quel que soit l'état ou l'étape de l'être humain en question. Lorsque, d'une façon ou d'une autre, par notre in­considération, notre indifférence, nos péchés ou nos lâchetés, nous nous mettons de ce côté-là, en positif ou en négatif, c'est-à-dire de façon passive, nous sommes du côté du mal. Nous sommes du côté de la destruction, nous sommes du côté de la finitude radi­cale. Nous ne faisons pas l'œuvre de Dieu parce que nous ne faisons même pas l'œuvre de l'homme.

Le deuxième aspect c'est que, au cœur même de ce monde qui aujourd'hui comme hier et comme demain, car la science n'y changera rien ou pas grand-chose, au milieu de ce monde travaillé par les forces du mal, par toutes formes de scandales possibles et imaginables, (et l'on n'a peut-être pas encore fini d'imaginer le mal car l'imagination de l'homme est d'une fécondité terrifiante quand il s'agit de ce genre de choses et l'actualité nous en donne tous les jours des exemples terrifiants), au cœur de ce monde de mal, que fait l'Église ? S'endort-elle dans ses canti­ques ? S'endort-elle dans les certitudes de sa foi, pas suffisamment éclairée, et d'un Dieu pas suffisamment aimé pour avoir simplement la tranquillité que si Dieu nous aime et si nous aimons les autres, après tout cela finira bien ? Pas si sûr, mais nous le disons pour nous tranquilliser.

Alors, frères et sœurs, nous sommes, nous, dans le monde d'aujourd'hui. Et quand je parle du monde d'aujourd'hui, je ne parle pas uniquement des Papous ou des Indiens. Le monde d'aujourd'hui, pour moi comme pour vous, ce sont les habitants de la rue Cardinale, rue d'Italie du boulevard du Roi René, Ré­sidence Sainte Victoire et autres. C'est cela le monde d'aujourd'hui. Il est là, à notre porte. Est-ce que cette Église que nous formons, nous, les chrétiens, qui à vous voir dans la plupart des cas sommes pour la vie sommes pour le respect de la vie, sommes pour le refus de toute forme de mort ou de destruction de façon louvoyante ou légalisée, peu importe après tout, la mort c'est la mort, l'avortement c'est l'avortement, qu'il soit légalisé ou pas cela ne change strictement rien, l'euthanasie, c'est la même chose, le jour où elle sera légalisée, cela restera un crime quand même. La loi des hommes ne change rien à la vérité de Dieu ni à la vérité de l'homme. Si nous pensons cela nous sommes déjà du côté du mal parce que le mal a fait en nous son travail.

Alors nous sommes nous l'Église d'aujour­d'hui c'est-à-dire que dans ce monde contemporain, avec nos voisins, dans une foule qui parfois nous op­presse, dans tous ces gens qui pleurent autour de nous, qui sommes-nous, nous l'Église, et quel est le message que nous annonçons, quelle est la vérité dont nous rayonnons ? Ce ne peut pas être autre chose que celle-là même de Jésus. Or Jésus vient chez le chef de synagogue. Après avoir mis les gens dehors, après avoir évacué toute fausse approche du mal, les appro­ches pleureuses, les approches tragiques, les appro­ches négatives, les approches de lamentation, Jésus dit simplement à la fillette, en lui prenant la main : "Lève-toi !" Et à cette femme malade il dit simple­ment : "Ta foi te sauve ! Va en paix !" Et bien je crois, et quand je dis, je crois ce n'est pas une opinion, mais une conviction dans la foi, je crois que c'est cela, et peut-être d'abord cela, et voire uniquement cela, que l'Église de Jésus-Christ a à dire chaque fois que par l'un de ses membres, c'est-à-dire nous-même, nous rencontrons le mal, quelle que soit sa forme. L'an­nonce d'une paix, l'annonce d'une vie, l'annonce d'une espérance, l'annonce d'un respect pour le corps ou le cœur de chacun : "Lève-toi ! Reprends force ! Sois guéri ! Ta foi t'a sauvée ! Va en paix !'' Nous sentons bien que ces paroles de Jésus touchent tout l'homme, l'homme physique, l'homme spirituel, l'homme cor­dial, mais il n'y a pas d'homme physique d'un côté, spirituel ou cordial de l'autre. Il y a l'homme, un point c'est tout, aux yeux de Dieu. Et c'est cela que l'évan­gile nous rappelle aujourd'hui, avec force parce que l'espérance dont nous sommes porteurs est une espé­rance de résurrection, là-même où dans le monde il y a la mort. Et nous ne serons jamais témoins de la Ré­surrection du Christ autre part que dans les lieux de mort et de mal. Et nous ne serons jamais témoins du pardon que là où il y a le péché. Nous ne serons ja­mais témoins du salut que là où il y a la perdition. Et nous ne serons jamais témoins du bien qu'en traver­sant nous-même, avec les autres, le fleuve du mal.

Voilà, je crois, ce que nous autres chrétiens, nous devons immanquablement, régulièrement nous redire, ou plus exactement laisser le Christ nous le dire. Mais ceci ne doit pas rester que des mots, car les mots, s'ils ne sont que des mots, ne sont rien, ceci doit se transformer en actes, en agir. Et là c'est à chacun d'entre vous, là où vous êtes, là où vous vivez, d'avoir l'audace de poser, vis-à-vis de vos frères, atteints par quelque mal que ce soit, les gestes de Jésus : gestes de tendresse, geste de respect, geste qui ressuscite le cœur, geste qui ressuscite de la mort, geste qui guérit non pas d'abord au plan physique ou matériel car nous savons que ce plan-là est passager et provisoire, mais au plan du cœur, au plan de l'esprit, au plan de la ca­pacité de quelqu'un d'aimer encore, de donner encore, de vivre encore, même si à nos yeux humains il n'y a plus de vie. Mais qui sommes-nous pour être les maî­tres de la vie ? d'aimer encore même si à nos yeux humains quelqu'un n'est plus capable d'aimer (mais qui sommes-nous pour juger de l'amour des autres ?), d'être encore capables de liberté et de bien même si nos yeux humains enferment les gens dans des pri­sons, mais qui sommes-nous pour juger de la liberté, de la droiture du cœur de nos frères, quoi qu'ils aient fait aux yeux de la justice humaine ?

Nous pourrions relire ces belles paroles du li­vre de la Sagesse des textes de ce jour et nous com­prendrions mieux à ce moment-là, mieux le compren­dre pour mieux le vivre, pour mieux le mettre en pa­roles et en actes aujourd'hui et dans le monde. "Dieu n'a pas fait la mort. Il ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants. La puissance de la mort ne règne pas sur la terre. La justice est immortelle. L'homme est créé pour une existence impérissable." Qui va dire cela à l'homme aujourd'hui ? personne d'autre que ceux qui adorent le vrai Dieu, qui se savent aimés de Lui, qui savent que tout mal, tout péché et toute mort est déjà pardonné, est déjà ressuscitée et que c'est cela désormais qui doit vivre dans le cœur de chacun, quelle que soit, je le répète, sa situation physique, mentale ou sociale.

Le théologien orthodoxe Olivier Clément di­sait : "L'Église est un laboratoire de résurrection pour l'humanité tout entière !" Oui, si l'Église pouvait être aujourd'hui ce lieu où les frères les plus pauvres, les plus malades, les plus abandonnés, les plus blessés pouvaient reprendre goût à la Résurrection du Christ, alors le monde vivrait et nous aurions, nous, un jour, la joie de partager cette résurrection du Christ avec tous les frères que nous aurons, d'une façon ou d'une autre, entraînés, simplement en sachant être aussi proches d'eux que le Christ fut proche et amoureux de la maladie de la petite fille de Jaïre, du mal de cette femme hémorroïsse et de la peine de ce chef de syna­gogue. Oui, que l'Église aime suffisamment son Sei­gneur qui a goûté à la mort pour ressusciter, pour qu'elle puisse aussi aimer éperdument chaque homme quand il goûte à la mort pour l'amener à vivre la résurrection.

 

 

AMEN