QUI AIME SON PÈRE OU SA MÈRE PLUS QUE MOI
2 R 4, 8-11+14-16 a ; Rm 6, 3-4+8-11 ; Mt 10, 37-42
Treizième dimanche du temps ordinaire – Année A (1er juillet 1990)
Homélie du Frère Michel MORIN
Le chrétien est celui qui est mort dans le baptême, le chrétien est celui que le Christ a épousé dans toutes ses morts, dans toutes ses formes de mort, au moment où Lui-même a épousé la mort humaine et en est ressuscité. "Baptisés, vous êtes morts avec le Christ ! Vous êtes morts avec le Christ". Cette parole n'est pas une image, cette parole n'est pas une théorie, cette parole n'est pas une abstraction. C'est la parole fondatrice de la vie, de la vie humaine dans l'évangile. C'est le paradoxe chrétien que l'énergie de la vie repose sur un événement de mort. "Vous êtes morts avec le Christ !" Pourquoi ? Paul le dit immédiatement "pour vivre avec Lui, car ressuscité des morts le Christ ne meurt plus jamais et la mort n'a sur Lui aucun pouvoir !" Adapté à nous : Morts avec le Christ dans le baptême, la mort n'a plus aucun pouvoir sur nous, le péché n'a plus aucun pouvoir sur nous.
Voilà la dynamique fondamentale et fondatrice de la foi chrétienne. C'est cette dynamique qui a imprégné votre vie tout entière, corps et biens, intelligence et cœur, le jour de notre baptême. J'allais dire : "que vous le vouliez ou non". Baptisés, vous êtes morts avec le Christ. Le tout est maintenant de savoir si vous acceptez de ressusciter avec Lui. Voilà l'énergie, la seule énergie qui puisse nous faire comprendre ces paroles de Jésus : "Celui qui aime son père ou sa mère plus que Moi n'est pas digne de Moi ! "Celui, et Jésus le dit dans un autre évangile, qui ne M'aime pas n'est pas digne de Moi !" et Il ira même jusqu'à dire qu'il faut "haïr son père et sa mère, haïr son frère et sa sœur". C'est dans l'évangile, et c'est vrai. Mais c'est vrai comment ? Parce qu'il ne s'agit pas d'un plus ou d'un moins, il s'agit de se situer dans le dynamisme d'une mort et d'une résurrection. Celui qui aime son père ou sa mère, son fils ou sa fille, sa fiancée ou son fiancé, son ami ou son amie, celui qui ne l'aime pas dans cette énergie de puissance de résurrection, est encore dans un état de mort. Il est encore dans une situation où les forces de nécrose, de division, d'égoïsme, de jalousie, de récupération ou de transfert psychologique et tout ce que vous voulez, sont les premières. Et lorsque nous sommes saisis dans ces dimensions d'amour familial ou filial, parental ou amical, par une forme quelconque de mort, qui dans l'évangile ne signifie pas d'abord et uniquement la mort physique mais qui signifie toute chose que je ramène à moi, à chaque fois que nos amours humaines sont marquées, sont polarisées, sont attirées par moi, elles sont fortes de puissances destructrices de mort. C'est cela le péché. C'est pour cela que le Christ dit : "Aimez vos enfants, bien sûr, aimez vos amis, vos fiancés, vos voisins, etc... mais dans l'énergie d'une résurrection c'est-à-dire d'une force spirituelle qui vous conduira de la mort a la résurrection, qui vous conduira de l'égoïsme au don, qui vous conduira de vous-même à l'autre". Et c'est là que passe la ligne de séparation. Tout ce qui va vers nous est mort, est péché, est traîtrise. Tout ce qui va vers l'autre est puissance de résurrection et de vérité. Vérifiez-le dans vos situations conjugales, parentales et dans toutes vos relations autres que l'amour, le travail, le loisir. Regardez-les un instant et dites vous : quel est le centre de ma vie ? tout vers moi ou moi vers tous ? Vous vous dites : beaucoup de choses vers moi. Je le dis aussi car nous sommes tous de la même pâte. Mais je dis ce que dit l'apôtre Paul : "Mourons à nous-mêmes par le baptême", entrons dans la puissance énergétique du Christ qui nous conduit vers l'autre. "Qui veut garder sa vie la perd ! Qui perdra sa vie, de Moi vers l'autre, la gagne." Car la dimension de résurrection ce n'est pas "tout vers moi", c'est "tout de moi vers tous les autres". C'est cela que nous avons reçu au baptême.
Nous ne sommes pas chargés de faire des théories religieuses sur le monde, sur l'histoire ou les événements sociaux, politiques ou économiques. Cela a peut-être un intérêt pour les journalistes mais pas pour nous. Nous sommes chargés de la grâce de la résurrection du Christ. Nous en sommes chargés. C'est une charge non pas comme un poids mais comme une charge d'électricité. Nous sommes chargés de cette grâce depuis notre baptême, pour qu'elle nous sorte de nous-même, de notre mort, de notre péché et nous fasse jaillir et nous fasse nous ouvrir, nous fasse nous tourner vers les autres. Tant et si bien que saint Jean pourra dire : "Celui qui n'aime pas les autres qu'il voit mais qui dit aimer Dieu qu'il ne voit pas est un menteur". Or quand saint Jean dit : "c'est un menteur", il ne parle pas des petits mensonges quotidiens de nos vies qui nous arrangent bien et qui parfois aussi arrangent bien les autres. Il parle du mal car dans l'évangile de saint Jean, le mensonge c'est le mal radical, c'est le diable c'est Satan, c'est la mort, c'est la destruction, ce sont les ténèbres.
Il faut de temps et le plus souvent possible que nous sachions lire l'évangile non pas avec nos lunettes rationalistes ou mathématiques, plus ou moins, mais dans le face à face du visage exigeant pour nous d'un Christ mort et ressuscité, d'un Christ avec lequel nous sommes morts et ressuscités. Nous sommes descendus dans les profondeurs avec Lui pour en ressurgir vers les hauteurs. Et les hauteurs, ce sont les autres. Nous tourner vers nous-mêmes, c'est descendre dans les profondeurs de la mort, de la prison, du désespoir. Alors je vous propose à cause de cet évangile que chacun de nous qui allons manger la Pâque du Christ, qui allons partager son corps livré à la mort et ressuscité, son sang livré à la mort et ressuscité, que nous puissions, une nouvelle fois, nous charger de cette grâce pascale, de cette énergie eucharistique, de ce don dans lequel Dieu sort de Lui-même. Même Dieu est sorti de Lui pour venir vers nous afin que, entrant en nous, Il nous conduise vers Lui à travers le visage de notre père, de notre mère, de notre fils, de notre fille, de notre ami, de nos amis, etc...
Voilà la dynamique de la foi chrétienne. C'est à cela que nous devons, chaque jour, nous attacher pour au moins que nous soyons attachés à Jésus-Christ et pas à des concepts, même pas à des pratiques régulières ce qui ne servirait pas à grand-chose si ces réalités-là ne sont pas dynamisées par ce qu'elles signifient : une mort et une résurrection, un accueil de la grâce pour que cette grâce nous envoie vers l'autre. En dehors de cela, tout amour, et vous le savez très bien, mais il faut se l'avouer de temps en temps, il faut se regarder pécheur et savoir pourquoi on est pécheur tout amour est voué à la séparation, au poids, à la lourdeur, à l'incompréhension, à la distension, à l'indifférence. C'est le péché majeur, c'est le péché majeur du chrétien, peut-être des autres mais surtout des chrétiens.
Que cette eucharistie nous réintègre dans notre foi baptismale, que cette eucharistie nous nourrisse de l'énergie pascale et qu'elle nous aide vraiment à croire que notre bien, que notre vrai bien ne vient pas de nous-même et n'est pas pour nous-même, mais vient de Dieu, nous transformant, nous transfigurant dans la mesure où nous savons le vivre et le rendre aux autres. Je crois que c'est ce témoignage d'énergie spirituelle ce témoignage d'énergie qui va de la mort à la résurrection, du péché à l'amour c'est-à-dire au pardon, c'est ce témoignage, là que les hommes de ce temps attendent de ceux qui se disent "du Christ" et qui célèbrent, chaque dimanche, la Pâque de Jésus, pour eux et pour le monde. Mais encore faut-il la recevoir en vérité et vouloir la partager en vérité.
AMEN