PETITE FILLE, LÈVE-TOI !
Sg 1, 13-15 et 2, 23-24 ; 2 Co 8, 7-9 +13-15 ; Mc 5, 21-43
Treizième dimanche du temps ordinaire – Année B (30 juin 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN

Saint Flour : La résurrection de la petite fille de Jaïre
Ceux qui, en cette saison, se lèvent tôt, alors que les ténèbres de la nuit ne sont pas encore tout à fait dispersées, ont le bonheur de connaître la douceur de l'aurore qui s'éveille au chant des premiers oiseaux. C'est un bonheur peut-être rare en ces temps, tous nous sommes fatigués et souvent "couche-tard". Et pourtant je crois que dans ces levers matinaux, il y a toujours pour ceux qui savent ouvrir les yeux et leur cœur une expérience spirituelle qui peut être très forte. Nous l'avons chanté tout à l'heure : "Mon cœur est prêt ! Que j'éveille l'aurore ! Eveille-toi ma gloire !"
Devant cette petite fille qui est morte aux yeux des hommes, et des médecins probablement, Jésus dit : "Elle n'est pas morte : elle dort." Puis Il ajoutera : "Petite fille, lève-toi !" Et entre ces deux paroles de Jésus, la foule passera de la moquerie au bouleversement. Le regard de Jésus sur cette petite fille ne discerne aucune mort si ce n'est un sommeil : elle dort. Pour Dieu, la mort n'existe pas. Pour Dieu, l'être qu'Il a créé est toujours un être vivant. Sous le regard de Jésus, le prince des ténèbres l'œuvre de la destruction, le retour au néant n'existent pas. Pour Dieu, quel que soit notre état, nous sommes toujours des vivants. Nous sommes toujours des êtres au fond desquels il y a une possibilité d'éveil, des êtres qui, dans leurs ténèbres les plus profondes, ont l'espérance de pouvoir connaître encore une aurore qui s'éveille au chant des oiseaux. Le regard que Dieu pose sur chacun de nous, sur chacun de vous, est le même aujourd'hui.
C'est vrai que nous sommes souvent plus des morts que des vivants, parce que nous vivons éloignés de la présence de Dieu, parce que nous vivons paralysés dans notre péché, parce que nous sommes souvent enserrés dans nos peurs, dans nos inquiétudes, dans nos misères, et parce que, comme tout le monde un jour, nous serons enfouis dans les ténèbres de la mort. Le regard que Jésus pose sur nous, c'est celui-là même qu'Il a posé un jour sur la petite fille de Jaïre. Et Il dit, Lui le Fils éternel du Dieu vivant : "Tu n'es pas mort, tu dors." Cette parole, nous ne l'entendons pas, parce que nous, nous croyons que nous sommes morts, parce que nous, nous croyons que Dieu est loin, parce que nous, nous ne croyons pas beaucoup en la puissance du Christ qui pardonne et ressuscite. Nous y croyons avec notre tête, avec notre cerveau, mais pas beaucoup avec notre cœur, encore moins avec tout notre être, notre cœur, notre esprit, notre chair. Nous sommes morts parce que nous sommes des ignorants de la présence de Dieu, parce que nous sommes sourds à cette parole de Jésus Ressuscité qui, chaque matin, vient Lui-même nous réveiller pour nous dire : "Tu dors, mais tu n'es pas mort !"
Alors, le Seigneur ne s'en tient pas là, car sa parole n'est pas simplement des mots prononcés sur ses lèvres : sa parole c'est un geste, sa parole c'est une fécondité, sa parole c'est une guérison, c'est une résurrection. "Petite fille, lève-toi !" Et ce mot : "Lève-toi !" c'est celui-là même qui sera donné à Jésus, le jour où Il se réveillera d'entre les morts à l'aurore du matin de Pâques. "Petite fille, lève-toi !" Et cet ordre, le Christ continue à l'adresser à chacun d'entre nous aujourd'hui, car ce qu'Il veut, c'est que nous puissions nous réveiller dans le chant de sa Résurrection. Et aujourd'hui le Christ ne vous le dit pas à chacun comme Il l'a dit à la petite fille de Jaïre qui était allongée devant Lui. Il ne le dit pas de l'extérieur à nous. Il ne le dit pas comme s'Il était à côté de nous. Cette parole : "Lève-toi !" Il nous la dit au fond de nous-mêmes, dans notre propre cœur qui dort, dans notre propre chair qui meurt et qui souffre, dans notre esprit paralysé, malade de tant de péchés, d'inquiétudes, de souffrances, de désespoir et de peine. C'est à l'intérieur de nous-mêmes, de vous-mêmes qu'aujourd'hui Jésus dit "Fillette, lève-toi !"
Car, voyez-vous, le psaume que nous venons de chanter entre les deux lectures, ce n'est pas un chant ancien. Nous ne le reprenons pas parce que c'est beau, nous ne le reprenons pas par une espèce de fidélité à une tradition plus que millénaire et qu'il faudrait se répéter de génération en génération, pour le dire un jour à nos enfants et qu'ils le répètent a leurs petits enfants. Ce psaume, dont je vais rappeler les principales paroles, ce ne sont pas des mots. C'est la présence du Christ en nous qui le murmure maintenant. C'est la prière même que Jésus a chanté dans son cœur, au jour de sa passion, au jour de sa résurrection : "Pitié pour moi, ô Dieu ! J'appelle, Dieu le Très-haut ! Mon âme est couchée parmi les lions qui dévorent les fils des hommes. Leurs dents, une lance et des flèches ! Leur langue, une épée acérée !"
Le Christ, dans sa mort, a prononcé ces paroles. Et désormais, à l'intérieur même de notre propre mort, quelle qu'elle soit, le Christ continue de dire ces paroles, réellement, vraiment, en vérité. Et Il continue son chant car, passé par la passion, Il est toujours présent et vivant dans la résurrection. Lui-même, dans notre cœur, continue de chanter :"Eveille-toi, ma gloire ! Eveille-toi, harpe, cithare ! Que j'éveille l'aurore ! Mon cœur est prêt, ô Dieu, mon cœur est prêt pour Te chanter."
Lorsque Jésus dit : "Lève-toi !" ce mot est un appel à la résurrection, un appel à la guérison, à la réconciliation. Et c'est Lui-même qui le chante dans notre cœur, parce que nous, nous dormons, parce que nous, nous sommes morts, parce que nous, nous sommes enfouis dans notre ignorance du mystère de Dieu. Alors, ce que nous ne pouvons pas faire, Lui-même le fait. Mais, Il n'est pas seul à le faire. Il n'est pas simplement là, dans notre cœur, pour remplacer ce que nous ne savons pas bien faire à cause de notre engourdissement perpétuel. Il nous dit : "Lève-toi !" comme Il l'a dit à la petite fille de Jaïre. Et celle-ci, dans sa mort, s'est levée. Aujourd'hui le Christ, dans notre cœur, chante le chant de la Résurrection. Aujourd'hui le Christ, dans notre cœur, chante l'intercession à la bonté de Dieu, pour que nous soyons délivrés des lions, des lances, des langues de méchanceté et de tout le mal qui nous accable. Aujourd'hui le Christ, dans notre propre cœur, chante Lui-même le chant de sa Résurrection. Lui-même c'est l'aurore qui vient s'éveiller en nous. Lui-même c'est ce cœur qui est prêt, qui chante la gloire de Dieu.
Mais là encore, ce n'est pas uniquement une parole musicale à teinture spirituelle. En chantant ce chant en nous, le Christ nous invite à le chanter avec Lui pour que ce chant, pour que cette présence musicale du Christ mourant et ressuscitant deviennent les nôtres et que nous puissions répondre à son appel : "Lève-toi !" en nous levant, en nous éveillant dans son aurore en ouvrant notre cœur à son cœur, en appelant sur nous la manifestation de la gloire de Dieu, en nous élevant avec Lui dans le mouvement de sa Résurrection vers le ciel. "O Dieu, élève-Toi sur les cieux, sur la terre ta gloire !" Et ce chant devient notre chant. C'est nous-mêmes qui avons un cœur prêt, un cœur éveillé, un cœur qui se lève, des yeux qui s'ouvrent. Et alors, en harmonie profonde avec la présence du Christ Ressuscité, nous pouvons murmurer, quand notre cœur s'éveille à l'aurore de sa présence : "Je veux chanter, je veux jouer pour Toi ! Eveille-toi, ma gloire ! Eveille-toi ! Que je devienne une harpe, une cithare et que j'éveille l'aurore !"
Voila, frères et sœurs, ce mystère de la résurrection de la petite fille de Jaïre. C'est un mystère pour vous, aujourd'hui, pour nous qui dormons souvent, pour nous qui ne sommes pas éveillés, pour nous qui vivons des vies de morts, de moribonds mais pas des vies de vivants dans le Christ. Cette parole, le Christ la murmure dans votre cœur, depuis le jour où vous avez été baptisés dans sa Pâque, depuis ce jour où une eau murmure en vous : "Va vers le Père." Ouvre ton cœur à sa gloire ! Éveille en toi l'aurore de la présence de Dieu, car cette aurore s'est déjà levée depuis le matin de la Résurrection. La lumière du Christ n'est pas loin. Nous n'avons pas à faire une grande distance pour aller la chercher et la prendre dans nos mains. La lumière et la Résurrection du Christ nous entourent et nous enveloppent. Nous avons simplement à nous laisser éveiller par son chant. ''Eveille-toi, mon cœur ! Que je chante ton Aurore !"
Saint Grégoire de Nazianze disait : "L'homme est le chantre du rayonnement de la gloire de Dieu." Et saint Grégoire de Nysse disait : "L'homme, c'est une ordonnance musicale un hymne merveilleusement composé à la toute-puissance créatrice." Ce rayonnement de la gloire de Dieu, cet hymne merveilleusement composé à la toute-puissance créatrice, c'est celui-ci : "Que j'éveille 1'aurore ! Eveille-toi mon âme !" Alors le Christ nous fera marcher, alors nous deviendrons des vivants. Alors, peut-être qu'il se passera chez ceux qui nous entourent ce qui s'est passé devant les témoins de cette scène. "Ils se moquaient de Lui !" (c'est le début de l'antienne), peut-être parmi des gens de l'Église, car l'anticléricalisme, ca se niche partout. Mais ensuite, une fois que la petite fille s'est levée, tous ces gens qui ricanaient ont été bouleversés.
Frères et sœurs, si nous chrétiens, nous sommes personnellement des célébrants de la Résurrection de Jésus, si nous sommes ensemble des concélébrants de la gloire du Christ qui nous éveille sans cesse à son aurore, peut-être que nos frères qui nous regardent vivre, passeront sans s'en apercevoir, de la moquerie, des ricanements au bouleversement. Et ce bouleversement c'est peut-être déjà la première aurore de leur réveil à la vie de Dieu.
AMEN