SI QUELQU'UN AIME SON PÈRE PLUS QUE MOI
2 R 4, 8-11+14-16 a ; Rm 6, 3-4+8-11 ; Mt 10, 37-42
Treizième dimanche du temps ordinaire – Année A (1er juillet 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN
Frères et sœurs, il y a quelques années je me trouvais à Lourdes à l'occasion d'un pèlerinage et je faisais une permanence de confession, d'accueil spirituel. Et une jeune fille de 18 à 20 ans entra un peu précipitamment dans la chapelle des confessions et me dit immédiatement : "Mon Père, est-ce que c'est un péché d'être amoureux ?" Je lui ai répondu tout de suite, sans plus d'explications : "Bien sûr que non !" ce qui l'a un peu étonnée. Alors nous avons pris le temps de nous expliquer.
Voilà que Jésus, dans l'évangile d'aujourd'hui, nous pose un peu ce problème. "Celui qui aime son père ou sa mère plus que Moi est indigne de Moi", c'est-à-dire, il n'est pas digne d'être mon disciple, d'être chrétien. Celui qui aime son fils, sa fille ou son ami plus que Moi n'est pas digne d'être chrétien, c'est-à-dire il ne peut pas vivre selon l'évangile que je suis venu annoncer. Alors cela, je le sais parce que je l'entends de temps en temps, nous pose un certain nombre de problèmes, un certain nombre de questions que parfois d'ailleurs nous n'osons pas nous-mêmes nous avouer parce qu'on se dit : s'il faut aimer Dieu plus que les autres, c'est un petit peu embêtant parce qu'on aime beaucoup les autres, au moins ses parents, son épouse, sa fiancée, ses enfants ou son ami. Et il arrive qu'il y ait dans notre propre cœur certains conflits, certaines hésitations, certaines contradictions dans lesquelles nous ne savons plus très bien, non seulement ce qu'il faut penser mais ce qu'il faut faire.
D'abord, il y a une chose qu'il faut bien savoir, c'est que l'amour de Dieu et l'amour des autres, ce n'est pas la même chose. L'amour de Dieu nous ne pouvons pas l'imaginer. Nous n'en avons qu'une expérience très petite, infime, tout à fait partielle, incomplète, imparfaite. L'amour de Dieu, c'est quelque chose qui est exclusif qui est unique tout simplement parce que Dieu est unique. L'amour de Dieu pour nous ce n'est pas un ensemble plus ou moins compliqué ou complexe de sentiments, d'attitudes psychologiques, d'affections, de dons, de cadeaux, de reprises, sentiments qui seraient mêlés de jalousie, de possession, de passion ou d'exaltation. Cela c'est le propre de notre amour humain qui vit plus ou moins bien dans notre cœur, qui lui-même est parfois complexe, compliqué et en tout cas qui n'est pas simple. Alors que l'amour de Dieu pour nous c'est quelque chose, ou plutôt c'est quelqu'un puisque c'est Lui-même dans toute sa perfection, dans tout son absolu, dans sa simplicité absolument parfaite sans la moindre ombre de jalousie, d'instinct de possession ou d'autres défauts de ce genre. L'amour de Dieu est absolument unique et il est exclusif. On ne peut pas aimer Dieu avec les sentiments que nous avons pour les autres. Et il nous est bien difficile, parce que ce n'est pas notre nature et que nous ne sommes pas Dieu, d'aimer les autres à la manière dont Dieu nous aime, c'est-à-dire dans cette absolue sainteté, dans ce don inouï qui nous a créés, qui nous a rachetés et qui nous emportera un jour dans la vie éternelle.
Il faut donc, pour bien comprendre ces quelques paroles du Christ, distinguer, de façon claire, non pour les séparer ou pour les opposer, mais pour bien les saisir l'un et l'autre, cet amour de Dieu et cet amour des autres. Mais cela dit, il reste que le joint, que le lien entre l'un et l'autre n'est pas forcément établi lorsqu'on a fait cette oeuvre nécessaire de distinction. Et je crois que la première lecture va nous éclairer un tant soit peu sur ce que nous avons à vivre pour ne pas être en contradiction avec l'évangile, c'est-à-dire, pour aimer Dieu d'abord et pour aimer aussi, et pour ce qu'ils sont, nos père et mère, nos enfants ou nos amis, car il est évident que malgré la vigueur et la force de la Parole, le Christ ne veut pas dire qu'il faut d'abord aimer Dieu seul, puis avec ce qu'il nous resterait d'amour, aimer les autres parce qu'on se trouve à vivre avec eux d'une façon ou d'une autre.
Rappelez-vous le premier texte. Il s'agit d'un couple, stérile, sans enfants, assez âgé, qui reçoit de temps en temps à son repas un prophète, le prophète Elisée. Et ils pressentent dans ce prophète, pas simplement quelqu'un de mondain, pas simplement un représentant de la religion et qu'il est bon, de temps en temps, d'avoir à sa table, si ce n'est pour soi, en tout cas pour les voisins, ils pressentent que dans cet homme il y a beaucoup plus qu'un passager. Ils disent : "C'est un saint homme de Dieu !" Ils pressentent, dans la venue d'Élisée, quelque chose de la sainteté de Dieu, de l'absolu de Dieu. Et c'est cela qu'ils voudraient un petit peu retenir pour leur propre vie, comme si c'était une bénédiction pour leur maison. Alors, ils se disent : "On va lui construire une petite chambre sur la terrasse. On va mettre un lit (pour qu'il puisse se reposer), une table (pour qu'il soit à l'aise pour travailler), un siège (pour pouvoir lire l'Ecriture) et une lampe pour pouvoir s'éclairer (car les hommes saints de Dieu prient et travaillent la nuit). Ainsi quand il viendra chez nous, il pourra s'y retirer." On le laissera tranquille, mais il sera là, au milieu de nous, comme le ministère, comme le sacrement, comme la lumière de la Parole de Dieu. Dieu qui viendra un petit peu, par l'intermédiaire de son prophète, se reposer chez nous, écrire sa Loi dans notre cœur et nous éclairer de sa lumière.
Alors, c'est ce qui se passe. Le jour arrive où le prophète refait une visite et parce qu'il est poli et courtois, il accepte de coucher dans cette chambre, de s'y retirer un moment. Puis il dit à son serviteur : "Quand même, c'est un grand honneur que nous fait cette famille ! Qu'est-ce qu'on va lui donner ?" Et vous savez bien que lorsqu'on va les uns chez les autres, on apporte des fleurs ou un gâteau. Et le serviteur dit à Elisée :"Cet homme, cette femme sont âgés et ils n'ont pas d'enfant." Leur amour est stérile. Ils n'ont pas de postérité. Ils n'auront pas d'enfant pour les honorer jusque dans leur vieillesse. Et vous savez que, dans l'Ancien Testament, les enfants, et il n'y a pas de raison que cela change aujourd'hui, sont une bénédiction immédiate de Dieu. Alors, le serviteur propose, suggère cette idée un peu folle : "Ils n'ont pas de fils et son mari est âgé." Il ne donne pas de solution le serviteur (les serviteurs ne sont pas là pour donner des solutions mais pour suggérer). Et Elisée dit : "Appelle-là !" Et le prophète annonce à ce couple que, lors de sa prochaine visite, ils auront un fils : "Tu tiendras un fils dans tes bras !"
Frères et sœurs, cette femme et cet homme s'aimaient de tout l'amour de leur cœur, dans la justice de Dieu, dans la piété, dans la prière, un petit peu aussi dans l'amertume "car ils n'avaient pas d'enfants." Or, qu'est-ce que le prophète va leur annoncer ? Un amour plus grand, un amour plus fort, un amour plus intime, un amour plus fécond, un enfant. Ce qui est bien la preuve que s'aimer les uns les autres ce n'est pas contraire à l'amour de Dieu, puisque Dieu, justement va utiliser, va recueillir cet amour conjugal de cette vieille femme et de ce vieil homme, pour en faire naître un amour nouveau qui va prendre chair, qui va prendre visage, qui va se prolonger, qui va s'étendre, qui va s'enrichir dans le visage d'un enfant.
Frères et sœurs, il en est exactement de même pour nous. Pourquoi n'arrivons-nous pas à aimer Dieu d'abord, et les autres en même temps ? Je n'ai pas dit après, mais en même temps c'est-à-dire pourquoi n'arrivons-nous pas à aimer les autres, nos conjoints, nos amis, nos enfants, pas uniquement avec nos sentiments humains, si nobles soient-ils, mais ils sont toujours quelque peu imprégnés d'égoïsme, d'attachement, de possession, pourquoi n'arrivons-nous pas à aimer les autres de l'amour même de Dieu qui donnerait à cet amour quelque chose de plus profond, une fécondité nouvelle et inattendue, un enrichissement éblouissant, un avenir, pas simplement pour le temps mais pour l'éternité ? Pourquoi ? et bien parce que nous ne savons pas faire ce que cette sunamite a fait. Elle a accepté de construire, dans sa maison, une chambre pour l'hôte qui venait de chez Dieu.
Frères et sœurs, l'hôte qui vient aujourd'hui de chez Dieu, ce n'est pas un prophète qui nous donnera "une récompense de prophète". ce n'est pas un homme juste qui nous donnera "une récompense d'homme juste". C'est le prophète, Jésus-Christ, la Parole de Dieu faite chair dans notre chair. C'est Jésus-Christ le juste le seul juste, venu accomplir pour l'humanité le dessein du cœur de Dieu qui n'est que le débordement de la fécondité de son amour dans notre propre cœur.
Qu'est-ce que cela veut dire, pour nous, "construire une chambre haute sur notre terrasse" ? Je crois tout simplement que la chambre haute de notre être, c'est notre cœur. Alors, voyez-vous, si nous acceptons, non pas seulement de recevoir l'hôte divin, Jésus-Christ, quand Il passe officiellement le dimanche à la messe, ou quand nous avons l'occasion, peut-être trop rare, de prier. Si lorsque nous recevons le Christ ce n'est pas comme un invité, comme un passager qui ne viendrait que de temps en temps, lorsque nous avons besoin de le voir, mais si nous lui construisons, dans notre cœur, au plus profond de notre vie, en permanence, un endroit où Il puisse se retirer, où Il puisse y prendre son repos sur ce lit de notre désir et de notre accueil, où Il puisse écrire Lui-même sa Parole sur cette table de notre cœur, où Il puisse nous éclairer de la lumière de la révélation, alors je crois qu'il se passera pour nous, dans nos relations conjugales, dans nos relations amicales, dans nos relations affectives, ce qui s'est passé pour ce vieux couple. Nous n'en recevrons qu'une fécondité nouvelle, qu'un enrichissement nouveau. L'amour de Dieu présent en nous ne sera pas en contradiction avec notre amour humain. Il viendra l'enrichir, il viendra le renouveler, il viendra le surélever, lui donner sa véritable teneur, sa véritable dimension, sa véritable espérance. Si bien que cet amour, que nous aurons les uns pour les autres, loin de venir après l'amour de Dieu comme s'il y avait concurrence, comme s'il y avait opposition, comme s'il y avait contradiction ou malaise, cet amour qui vient de Dieu donnera à notre amour humain toute sa profondeur, toute sa fécondité. Et il y aura un fils engendré dans cet amour humain que nous partageons les uns les autres.
Voyez-vous, frères et sœurs, c'est cela qu'il faut bien comprendre dans nos relations affectueuses, dans nos relations affectives. Elles ne sont pas opposées à Dieu. Cela n'est pas possible puisque Dieu est amour" et qu'Il veut nous partager cet amour pour que nous le vivions à haute teneur les uns et les autres, selon la vocation qui nous est donnée. Cet amour de Dieu n'est pas en concurrence avec notre amour humain, mais simplement, il est d'une telle exigence, d'un tel absolu que tout ce que nous vivons d'amour, d'amitié, d'affection doit, non pas être éliminé, non pas être repoussé, non pas être relativité par cet amour de Dieu, mais, au contraire, doit y être intégré, pour qu'il prenne lui-même toute sa force, toute sa dimension, toute sa fécondité dans l'amour même que Dieu porte à chacun d'entre nous et que nous devons nous-mêmes lui porter, non pas seuls, mais avec tous ceux que nous aimons. Nous n'avons pas trois cœurs, je ne pense pas. Nous n'avons pas un cœur pour nous aimer, puis un cœur pour aimer les autres, et enfin un troisième pour aimer Dieu. C'est le même cœur qui doit porter tout notre amour pour nous, pour les autres et pour Dieu. C'est d'ailleurs pour cela que saint Jean disait : "Celui qui n'aime pas son frère qu'il voit ne peut pas aimer Dieu qu'il ne voit pas !" car si son cœur unique n'aime pas l'autre comment peut-il aimer Dieu ? et vice-versa quelqu'un qui n'aimerait que Dieu, sans aimer les autres, ce ne serait pas de l'amour de Dieu, ce serait une illusion d'amour réconfortante mais terriblement individualiste.
Frères et sœurs, que cet évangile, que ce très beau passage du livre des Rois renouvelle en chacun d'entre nous l'exigence de l'amour unique, de l'amour absolu, de l'amour exclusif de Dieu pour nous, cet amour que nous avons à lui rendre, mais jamais en éliminant, en diminuant, en mesurant l'amour que nous avons les uns pour les autres. Au contraire, il n'y a pas de meilleur amour à donner aux autres à travers nos liens humains, à travers nos liens affectifs, à travers nos liens charnels que l'amour même que nous recevons de Dieu. Et je pense que tous ceux qui, un tant soit peu, vivent de cette expérience savent quel est son enrichissement, quelle est sa joie et quelle est sa profondeur, même si cela demande parfois des purifications, des renoncements très forts, parce que nous savons bien que l'amour que nous avons et qui vient de notre cœur est si souvent marqué, si souvent abîmé, si souvent détérioré par notre propre péché.
Que Dieu Lui-même vienne accomplir en nous cette force d'amour, cet absolu d'amour, cette exclusivité d'amour pour Lui, afin que nous puissions vraiment aimer les autres comme Lui-même nous a aimés.
AMEN