LA VOCATlON DE CHRÉTIEN
1 R 19, 16+19-21 ; Ga 5, 1+13-18 ; Lc 9, 51-62
Treizième dimanche du temps ordinaire – Année C (26 juin 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Au début de cette eucharistie nous avons entendu le récit de la vocation d'Élisée, quand le prophète Élie jetant sur lui son manteau l'appelle à sa suite, et comme en écho, nous venons à trois reprises d'entendre dans l'évangile de brefs récits de vocation. C'est pourquoi nous parlerons aujourd'hui de la vocation. Mais entendons-nous bien, je ne veux pas parler plus particulièrement de la vocation sacerdotale ni de la vocation religieuse, pas davantage je ne voudrais parler de la diversité des vocations, comme on dit quelquefois, que les uns sont appelés au mariage, les autres au célibat. Je voudrais parler de cette vocation fondamentale qui atteint chacun d'entre nous à la racine même de notre être. Je voudrais parler de cet appel que Dieu adresse à chacun d'entre nous et qui est le sens profond, définitif, unique de notre vie. Cette vocation, cet appel n'est pas réservé à tel ou tel ce n'est pas un appel à faire ceci ou cela, une mission à remplir ou à une fonction, c'est un appel dont nous allons essayer de discerner le mystère et la profondeur.
Le récit du livre des Rois comme les textes de l'évangile que nous avons entendus nous éclairent tout d'abord sur quelques-unes des particularités de cet appel, de cette vocation qui s'adresse à chacun d'entre nous. Tout d'abord, cette vocation ne vient pas de nous mais d'en haut. Ce n'est pas celui qui dit au Christ : "Je te suivrai" qui est appelé à le suivre, mais c'est Élisée en train de labourer son champ, occupé à cette besogne quotidienne et habituelle, qui ne s'attend à rien de spécial et qui tout à coup reçoit sur ses épaules le manteau qu'Élie vient de jeter sur lui. La vocation nous vient d'ailleurs, comme le dit saint Paul : " Ce qui n'est pas monté du cœur de l'homme, c'est cela que Dieu donne à ceux qu'Il aime". La vocation surgit en nous comme un événement impénétrable et un mystère et quand Élisée court après Élie pour lui dire : "que veux-tu que je fasse" ? Élie répond "Va-t-en retourne, je n'ai rien fait !" Il renvoie Élisée à ce mystère qui tout d'un coup vient de s'abattre sur lui et dont il faut qu'il découvre le surgissement au fond de lui-même. Alors il comprendra que ce n'est plus le moment d'aller embrasser les siens, qu'il n'y a plus qu'une seule chose à faire, offrir en holocauste la paire de bœufs dont il se servait pour labourer son champ, donner cette nourriture à ceux qui étaient avec lui, puis suivre l'appel que Dieu vient de lui adresser à travers Élie. Cet appel qui nous vient de très loin nous devons patiemment, amoureusement, avec attention et délicatesse en écouter le surgissement dans notre cœur.
En même temps, cette vocation se présente comme quelque chose de radical et d'absolu. Peut-être au premier abord, avons-nous été choqués par les paroles du Christ dans l'évangile : à celui qui veut le suivre, Jésus répond : "Le Fils de l'Homme n'a aucun endroit pour reposer sa tête". A un autre qu'Il appelle à sa suite et qui lui demande d'abord d'aller enterrer son père qui vient de mourir s'entend répondre, de façon apparemment très dure : "Laisse les morts enterrer les morts", et à celui qui veut prendre congé des siens comme Élisée dans un premier mouvement avait pensé le faire, Jésus dit : "Celui qui met la main à la charrue et qui regarde en arrière n'est pas digne de moi". Paroles abruptes, dures, mais cette dureté veut signifier le caractère essentiel et radical de l'appel de Dieu. Non que l'appel de Dieu doive nous arracher aux affections légitimes de notre famille, de ceux que nous aimons, mais cet appel va plus profond encore, il va nous chercher au-delà de tout ce qu'il y a de plus fort dans notre vie humaine.
Ailleurs Jésus dira : "Celui qui vient à moi sans haïr son frère, sa mère et ses proches, ne peut être mon disciple". Il faut bien comprendre que l'hébreu est une langue encore primitive qui ne connaît pas le comparatif, quand on veut dire aimer celui-ci davantage que celui-là, on est obligé de dire : "aimer celui-ci et haïr l'autre". C'est le seul moyen que cette langue possède pour exprimer le comparatif. Jésus veut donc dire : "Si vous ne m'aimez pas plus que tout, plus que votre père, votre mère, votre femme, vos enfants et vos proches, vous n'êtes pas dignes de moi". L'amour de Dieu, l'appel de Dieu est si radical qu'il est au-delà de ce qu'il y a de plus essentiel dans notre vie. Si nous n'entendons pas cet appel au fond de notre cœur comme plus radical que toutes nos occupations, toutes nos affections, tous nos devoirs humains même les plus légitimes, nous ne l'avons pas encore perçu. Il y a en nous quelque chose de plus important, de plus décisif que tout le reste, quelque chose qui seul peut donner sens à tout le reste, à quoi tout est subordonné, quelque chose qui doit être préféré à tout et sans quoi rien n'a de valeur et rien ne pourra porter de fruit et c'est l'appel que Jésus nous adresse.
Pour mieux comprendre la signification et le contenu de cet appel, revenons au texte de l'évangile que nous entendions tout à l'heure. Vous avez remarqué que ces trois scènes où le Christ manifeste l'exigence de la vocation à ces trois hommes qu'Il appelle sa suite ou qui veulent le suivre, sont immédiatement précédées par une notation brève mais extrêmement importante : Luc nous dit : "sachant qu'approchait le temps où Il devait être enlevé de ce monde, Jésus tourna résolument son regard vers Jérusalem" ; littéralement le texte dit : "Il durcit son visage en direction de Jérusalem", cela veut dire que Jésus dans toute la force de l'Esprit oriente ses pas et son regard, c'est-à-dire tout son être vers Jérusalem, vers sa Pâque, vers la ville où il doit témoigner, souffrir, mourir et ressusciter.
Le Christ répond lui-même à l'appel du Père. Quand Il tourne son visage résolument vers Jérusalem, c'est parce qu'il est appelé à Jérusalem, Il est appelé par l'amour du Père. Il est appelé pour accomplir l'acte qui va totaliser toute sa vie d'homme en retournant, à travers la mort et la Résurrection, vers le Père qui l'a envoyé. Et quand Jésus répond ainsi à cet appel du Père, cette vocation que le Père lui adresse, Il attire à Lui le monde tout entier, comme Il le dira : "Quand Je serai élevé de terre, j'attirerai tout à moi". Il draine en quelque sorte l'humanité à sa suite et c'est pour cela que marchant vers Jérusalem, répondant à la vocation que le Père lui adresse et qui oriente toute sa vie, et à travers sa vie, l'histoire de l'humanité tout entière, vers le Père, Jésus peut transmettre à ceux qui se présentent et qui voudraient le suivre, l'exigence de son appel. En fin de compte l'appel que nous recevons c'est l'appel même que le Christ a reçu du Père et cet appel, cette vocation, Jésus la vit avec nous avant nous, le premier. Jésus marche le premier sur ce chemin où nous sommes appelés nous-même à sa suite pour avec lui répondre à l'aspiration, à l'attirance que le Père exerce sur Jésus et à travers Jésus sur chacun d'entre nous.
Nous sommes appelés à être les enfants du Père, nous sommes appelés à devenir comme le Christ Jésus, les fils bien-aimés du Père, nous sommes appelés à vivre en enfants de Dieu, c'est-à-dire à tourner toute notre existence, toute notre vie vers le Père. Nous sommes appelés à la transformation de notre nature par l'amour de Dieu, à ce que notre existence même soit divinisée, mais cela ne se fait pas tout seul et c'est pourquoi l'exigence du Christ est si radicale. Nous ne pouvons plus vivre au gré de nos désirs ou de nos passions, nous sommes convoqués pour vivre uniquement de l'Amour de Dieu. Cet appel que Dieu nous adresse est un appel au bonheur, mais nous imaginons volontiers que le paradis, le bonheur éternel consistera à la satisfaction de tous nos besoins, de tous nos désirs, en une sorte de confort idyllique où tout ce que nous avons pu souhaiter sur terre se trouvera miraculeusement comblé. Mais je crois que nous nous faisons illusion : le bonheur que Dieu nous propose dans le paradis, le bonheur auquel Dieu nous appelle, cette vocation qu'Il nous adresse et qui est vocation au bonheur, n'est pas satisfaction des désirs. Dieu n'a pas d'autre bonheur que d'aimer, c'est-à-dire de donner à profusion, de donner tout ce qu'Il a, tout ce qu'Il est, sans rien garder en réserve. Le Père met sa joie à tout donner à son Fils, et le Fils trouve sa joie à tout recevoir du Père et à tout rendre au Père et c'est à ce bonheur que nous sommes appelés. Nous sommes appelés au bonheur de nous donner sans limite, de nous donner à la mesure de Dieu qui est de donner sans mesure.
Notre vocation est donc une vocation à l'amour dans sa totalité et avec toute son exigence. Nous suivons le Christ marchant vers Jérusalem parce que la vocation l'amour est vocation à la croix. L'appel du Père est appel au renoncement absolu à tout, notamment au repli sur soi. Ce don, il faut le faire, jour après jour, humblement, quotidiennement, réellement, et il faudra, comme le Christ, au jour de notre croix, au jour de notre mort, l'accomplir totalement : il faudra bien que nous donnions tout, et si nous ne le donnons pas cela nous sera arraché par les événements. C'est pourquoi il vaut mieux apprendre dès maintenant à donner car on ne possède que ce que l'on donne. Nous ne découvrons le bonheur, nous n'entrerons au paradis que les mains réellement vides pour qu'elles puissent être remplies.
C'est à chacun de nous que cet appel est adressé, et cette vocation n'est jamais la même. Il n'y a pas deux appels semblables car cet appel est une parole qui vient du cœur de Dieu et atteint notre cœur. Il n'y a pas deux vocations semblables, non pas tant parce que nous sommes destinés à des fonctions diverses. Plus profondément parce que cette vocation c'est le mot, l'amour que Dieu adresse à chacun de façon unique et auquel personne d'autre ne peut répondre à notre place et si nous ne répondons pas, cet appel restera sans réponse, et il y aura une place dans le cœur de Dieu qui ne sera pas remplie, un désir du cœur de Dieu qui ne sera pas comblé, il y va non seulement du sens de notre vie, mais il y va du bonheur de Dieu car Dieu ne peut être heureux que si nous acceptons d'être heureux avec Lui.
AMEN